annivsara

15 ans.

Sauf que c’était un mercredi. Mais il est vrai que j’étais partie un lundi soir à la maternité. Je m’étais douchée, et… maquillée. J’avais lavé mes cheveux, pris le temps d'un brushing, je voulais être jolie pour mon bébé. 48 heures plus tard je ne sais pas comme elle m’a trouvée, je n’ai pas pensé à me repoudrer le bout du nez. Oh l’émotion qui balaie toutes les autres ! Oh le grand voyage. Toute une aventure chaude et luisante sur mon ventre posée. " mon bébé, mon bébé ". C’est tout ce que j’étais capable de dire, de pleurnicher, de rire, tout à la fois. Après quelques minutes je me suis souvenue de Dolto, et je lui ai dit : " Ah oui ! Bienvenue ! ". Et j’ai ri encore, elle n’a même pas sursauté à ma cascade en contre-ut de Castafiore, elle connaissait déjà ; de l'intérieur. J’ai oublié Françoise dans la seconde qui a suivi pour lui faire la première promesse partiellement menteuse, oublieuse au moins  : " tu verras, on va bien s’amuser ".

15 ans. Ma jeune fille a 15 ans. Est-ce cette heure juste avant l’aube dont tu m’as parlé ? Sa minute d’avant le jour des premières amours infinies, extravagantes et totales qu’elle connaîtra forcément, la fille à sa maman, ce cœur qui bat, qui bat… qui battait déjà dedans mon ventre. 15 ans. C’est une peine de prison. Elle va bientôt franchir les grilles. S’envoler pour mauvaise conduite. Je n’avais même pas pensé tout de suite à vérifier qu’elle était entière, non, je tentais d’ouvrir ses minuscules mains pour lire son destin. Folle. J’ai fini par demander : " au fait ! c’est quoi ? ". Et on m’a répondu : " une fille ". Bien sûr une fille. La finesse des traits, ces yeux étirés haut aux tempes, le nez retroussé aux anges. Forcément, ce n’est pas ce que je demandais, je crois. Je demandais : c’est quoi cette tempête ? c’est quoi cette vague ? c’est quoi ce qui m’agite et ne cessera plus, je le pressens ? c’est quoi ce vertige ? Une fille. Quand son papa a parlé, elle a redressé la tête " oh elle est très éveillée, très tonique ! " s’est exclamée la sage-femme comme si elle n’avait jamais vu pareil miracle.

J'ai cette chance : son visage est resté le même. Son regard aussi. Ma petite grande. 12/02/92. Elle n’aime que les chiffres pairs, elle rouspète après l’école et les profs, elle écoute toutes les musiques qui lui tombent sous l’oreille, elle regarde les garçons et les trouve si beaux, elle rit fort avec ses copines, elle court, elle s’avachit sur le canapé, elle dit : " câlin ? " . Elle dit " oh non maman ! pfff ! encore ? ". elle sourit, elle boude, elle est tête à claques, elle est tête à embrasser. Elle sent incroyablement bon, épais. Sous l’oreille, dans le cou, il y a de la fraise et du jasmin. Sur le dessus de la tête, il y a du chaton. Le soir, je lui fais souvent peur à la renifler quand elle dort. " mais euh mmrlouirf qu’est-ce que ? ? ? ! ! "… " chhhuuut… dors, je suis là ". Elle me parle mal parfois et je le lui rends bien. On est deux filles, on se bat. Elle me tient debout aussi. Elle m’a donné tant de force, tenu la main si souvent quand je faisais mine que c’était moi qui la guidais.

Elle sera musicienne, c’est couru d’avance, elle chante du classique, elle joue du piano, de la guitare, elle a l’oreille de son papa et l’air de sa maman. Mais elle ne range jamais sa chambre, mais moi non plus. Mais elle est parano. Mais moi aussi. Mais mais il n’y a pas de mais. Elle aime encore frotter le nez de son lapin fétiche en peluche pour entendre cet écho d’enfance, toute proche, déjà si loin. Elle n’aime pas Sarko, elle aime Muse, elle n’aime pas les injustices, elle aime les dos des jeunes hommes à la piscine, elle n’aime pas la violence dans son collège, elle aime avoir de la répartie, elle n’aime pas se lever, elle aime le cinéma, elle n’aime pas trop lire, elle aime Annecy, elle aime l’Italie, elle n’aime pas les films qui font peur, elle aime Tim Burton, elle aime dire des gros mots, elle n’aime pas les arêtes dans le poisson, elle aime… les fraises. En hiver.

Ecrit et illustré le 12/2/7 pour dedicacessen


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