bague_violette

Quand elle était petite, il lui arrivait d'emprisonner le monde sur son annulaire droit.

En revenant de l'école, un soir, sa mère lui avait donné une pièce pour la machine à distribuer des surprises installée devant la boulangerie de l'avenue Aristide Briand. Dans la coque ovoïde en plastique jaune, qui était tombée en rebondissant dans le distributeur après qu'elle ait tourné la clef, il y avait une bague de conte de fée, à améthyste plus chatoyante qu'une vraie, grosse comme un petit pois. La largeur du doigt s'ajustait, le métal noircissait la peau en quelques minutes seulement. Elle en adorait la couleur. Sa mère lui avait dit que les yeux d'Elisabeth Taylor étaient exactement de cette nuance-là ; sa voix était pleine d'admiration en répétant ce miracle auquel elle croyait avec ferveur... La fillette regardait de plus en plus près cette teinte merveilleuse qui sentait la fleur et le bonbon, cette bague qu'on aurait voulu faire fondre sur sa langue. La pierre haute sur sa petite main, serrée par quatre griffes dorées, lui tenait compagnie, ne cessait de renvoyer les reflets de la lumière, kaléidoscope. Un jour qu'elle s'ennuyait en classe, après un devoir trop vite fini, elle avait appuyé son menton entre son index et son pouce droits, pour approcher l'objet de ses yeux.

Paupières baissées, elle admirait, sous son air d'enfant sage et concentrée sur des pensées bien trop sérieuses pour son âge, le soleil qui jouait dans sa bague. Elle tentait de diriger très exactement son expiration sur l'anneau afin que l'air, en y rebondissant, lui révèle un peu de l'arôme métallique mêlé à sa propre odeur tiède. Petit à petit, sans doute ivre de ce parfum particulier et des reflets de vitraux qui chatoyaient à son doigt, il lui avait semblé que les arêtes de la bague perdaient de leur netteté, qu'elle s'animait comme une bulle d'eau mauve. D'une seconde à l'autre, elle était devenue aussi grande qu'un bassin olympique. En se penchant sur l'onde épaisse de cette piscine inespérée, la fillette avait découvert toute la classe reflétée. Les murs, les meubles, les vivants avaient été avalés. Les fenêtres hautes qui donnaient sur le couloir gisaient au fond de l'océan en grands rectangles blancs tremblés. Au-dessus d'eux flottait la silhouette ondulante de la maîtresse qui se déplaçait lentement entre les rangs, algue fragile soumise à un mouvement de doigt. En bougeant de quelques millimètres, elle faisait se noyer toutes les têtes penchées de ses camarades, sans exception ; même Roberto plongeait en ombre chinoise, pris au piège ; son amour secret enfin tenu tout contre elle pour autant de temps qu'elle pourrait s'immobiliser ainsi, dans cette position exacte. Elle se redisait le conte de la Reine des Neiges et, en son château pourpre, elle retenait le jeune garçon, roi de son royaume solitaire. Mais déjà elle respirait autrement, la bague renvoyait le reflet de la pendule à l'envers.

Après la découverte de son nouveau pouvoir, elle s'était de plus en plus dépêchée de finir ses devoirs, et tous les jours, et plusieurs fois par jour, avait joué à porter le monde sur sa main sans que personne ne le sache. Avec l'expérience, elle avait appris à conduire le songe avec minutie et exactitude comme elle l'aurait fait d'un attelage splendide. Le paysage venait se poser dans sa bague dès qu'elle le désirait et selon l'angle qu'elle imaginait, elle ordonnait le prodige à son gré, enfermait en de sombres étreintes qui elle voulait, quand elle le désirait. Voulait-elle les dessins sur les murs ? Elle levait un cil et s'en emparait, pour les enchâsser dans le prisme du joyau. Elle n'avait même plus besoin de soleil pour absorber le monde, les simples néons de la salle de classe suffisaient. Personne ne se doutait de quoi que ce soit, on lui trouvait l'air de plus en plus ailleurs, rêveur, on la raillait un peu plus pendant les récréations mais elle s'en moquait. Au premier souffle de chagrin, il lui suffisait de le souhaiter pour réduire les moqueurs à de microscopiques ombres prises dans un demi-centimètre carré de verre coloré.

Un jour pourtant, alors qu'elle portait la main à hauteur de ses yeux, le rêve cessa brutalement. La pierre n'était plus sur l'anneau de métal. Elle sut immédiatement qu'elle ne la retrouverait pas, le royaume devait être détruit, tout ce qui avait du prix l'était un jour, c'était une enfant qui avait conscience de la brièveté des choses. Il fallait grandir et elle s'y résigna ou fit mine. Elle ne porta plus jamais de bague en verre peint. Quand sa mère lui offrit un anneau orné d'un saphir et d'un rubis minuscules pour ses seize ans, ou quand son amoureux fit glisser un gage de fiançailles paré d'un diamant plat autour de son annulaire gauche, elle ne tenta même pas d'y emprisonner son gâteau d'anniversaire, les yeux de l'amant ou, plus tard, son premier appartement, la bouche affamée de son enfant, les arbres derrière les fenêtres fermées. Les pierres offertes étaient de toute façon bien trop modestes pour contenir le monde, l'exercice aurait été vain. Elles les portait comme on doit porter de vraies bagues, distraitement. Les autres voyaient à ses doigts les jougs qu'elle avait acceptés, un jonc d'or jaune avait clos la collection. Quand elle jouait encore avec elles, c'était pour les faire tourner machinalement en attendant son tour à la boucherie ou à la fromagerie, sans leur jeter un œil. Ce geste, à l'inverse de ses jeux d'optique d'enfant, qui transportaient le quotidien en de scintillantes contrées, l'enracinait au réel, la rassurait sans doute.

Elle faillit un jour se souvenir du pouvoir enfoui. C'était un dimanche après-midi. Debout, les cuisses contre la longue table familiale, elle servait la tarte tatin à sa famille. Elle découpait précisément. Les parts étaient égales, il n'y aurait pas de jaloux. Les assiettes des jours sans invités étaient en pile devant elle, dépareillées : deux rouges dont une ébréchée qu'elle se réservait, tout en bas de la pile, une blanche recouverte de tiges et feuilles de capucines, une autre où le capitaine Haddock partait à l'abordage, sabre en avant avec un air mauvais, et une dentelée, crème, à l'ornementation compliquée ; trois guirlandes de fleurs identiques se répondaient sur le pourtour, tandis que deux alsaciennes coiffées parcouraient inlassablement un chemin de porcelaine pour se rendre à l'église, sans se parler. L'une était déjà loin devant et l'autre attardait son profil rêveur au premier plan, serrant contre elle un missel ou peut-être une fleur.

Elle allait prendre une assiette, y déposer une part de tarte et la tendre à l'un des mangeurs, recommencer jusqu'à ce que chacun soit servi. Elle avait répété souvent ce geste, depuis longtemps elle ne craignait plus de renverser l'assiette, elle aurait sans doute été persuadée de pouvoir le faire les yeux fermés si on le lui avait demandé. Peut-être y serait-elle parvenu. Ce jour-là, pourtant, elle fit glisser trop vivement un morceau de gâteau sur l'assiette alsacienne. La part ne tomba pas mais atterrit un peu brutalement. Le bord de la pâtisserie se rompit et quelques miettes s'échappèrent. L'une d'elles atterrit sur sa main droite encore en suspension au bord de l'assiette, prête à empêcher la glissade. On ne sait pourquoi mais au lieu de simplement la chasser, elle posa la pelle à tarte et l'assiette remplie, approcha sa main de son visage penché. En équilibre instable entre son auriculaire et son annulaire droits, trônait un fragment pâle de pâte brisée, surmonté d'un éclat de caramel aux angles aigus. Le soleil de 14 heures, arrivé par la baie vitrée, frappait l'ambre translucide du sucre cuit. Elle bougea à peine la main et il lui sembla apercevoir dans les reflets bruns les têtes alignées de ses deux filles. Elle en eut le cœur serré comme lorsqu'on croit retrouver quelqu'un perdu de vue depuis longtemps, on sait que l'on peut se tromper et que même si c'est lui, là, de l'autre côté de la rue, il aura changé, il ne sera pas celui qu'on a laissé, perdu à jamais dans les abîmes du temps. On voudrait s'élancer, on voudrait aussi rebrousser chemin.

- maman ? Maman ! qu'est-ce que tu fais ?
- maman ! j'ai faim !

L'appelaient-ils depuis l'intérieur du caramel ? Elle approcha encore sa main de son visage et… la perle roula sur la nappe. Du bout de l'index, elle la ramassa, l'écrasant un peu. Elle la porta à sa bouche et la croqua.