Il y en aurait des choses à écrire sur la Bretagne. Un jour peut-être, je vous parlerai de ce coucher de soleil de fin du monde sur la mer qui n'attendait que la lune pour transmuer d'eau en argent, ou je vous dirai les gens serrés les uns aux autres dans des pulls, les enfants ensablés sous le ciel bleu meurtrier, le Muscadet, les moules marinière, les tramways de Nantes qui roulent sur des pâquerettes devant des maisons penchées, les bribes de conversations saisies dans les ruelles, les cours intérieures volées, aperçues au-delà des murs de pierres empilées, où poussent de jeunes barbes d'herbes folles. Allez savoir, les serrures rouillées par le sel... si ça se trouve je vous caserai aussi mes nouvelles chaussures rouges qui marchent toutes seules. Il faudrait que je vous peigne également ce chien parfaitement blanc, splendide, qui hantait le port dans le soleil rasant. Solitaire, sourire aux babines face à la promesse du crépuscule, nimbé par la lumière basse qui lui faisait un halo de feu. Il allait tranquille, tel le spectre en suaire d'un roi couronné de vermeil.

Mais.

Mais avant tout ça, il faut que je vous dise : j'ai vu un garçon qui avait la grâce. C'est plutôt rare. D'habitude c'est violoncelleréservé aux filles. Là, c'était bien un garçon. il jouait du violoncelle dans une rue, sous une enseigne de glacier "pôle nord", au milieu du marché de Piriac, un mardi matin. Il avait environ 16 ans et tout était frêle en lui, tout semblait trop grand autour de ses os en sucre filé, les chaussures et le caban frileux, le pantalon, les doigts étaient ceux d'enfant femelle, délicats. Il était seul au milieu du monde. Il jouait plutôt bien les suites pour violoncelle de Bach, ces sublimes notes en forme de dimanche matin. Ses lèvres ânonnaient une incantation discrète, prière ou calcul ?, presque imperceptible tandis que ses doigts caressaient l'instrument.

On ne le voyait ni ne l'entendait de loin. Il fallait être à dix pas. On passait devant lui, devant son chant de bois sur la mer, et on se prenait parfois, au passage, quelques gouttes sombres de son regard bleu, qui ne voyait rien en dehors de lui, tout absorbé par la musique. Alors on s'arrêtait un peu plus loin, tout étourdi, un peu assommé, et on cherchait des pièces au fond de son sac, on revenait sur ses pas, on posait les euros sur un morceau de tissu à ses pieds, on essuyait son sourire merveilleux de distance et de bienveillance pourtant, qui venait de l'intérieur des notes, vite disparu ; le visage repartait, retourné tout entier dans l'onde, dans la communion avec la rivière claire de musique.

Je ne le reconnaîtrais sans doute pas dans la rue, si je le croisais aujourd'hui, sans son violoncelle, je sais juste encore que des boucles brunes calligraphiaient son cou. Quelle impression m'en reste-t-il ? Il faudrait toujours tout pouvoir ramener à un mot unique. Pour lui ? fragilité ? ailleurs ? étranger ? parti ? rien de tout ça et tout ça à la fois, je ne trouve pas. Le contraste était poignant (poignant ? peut-être…) entre lui et le reste du monde. Il était posé dans la rue touristique, un jour de marché, on y passait en troupeau bruyant, ensemble et seuls, avides, vides de but devant son immobilité de jeune arbre. Il en passait de son âge. Du même sexe, de la même espèce, d'une autre planète. Casquettes, cheveux courts, presque rasés, claquettes et shorts, on est en vacances, que faire de ce visage trop pâle et de ce drôle de petit capitaine décoiffé qui joue une musique qu'on ne sait pas ? Parfois, il ne le voyaient même pas, ni n'entendaient, j'en suis sûre. Quelques mètres plus haut seulement, où la rue est à peine plus large, il y avait un duo qui donnait du manouche, du festif, très chouette. De la musique de samedi soir en bord de roulotte, rouge et orangée comme le feu, qui n'a pas besoin réellement de celui qui regarde, ou écoute, joyeuse si l'on veut, rien à voir avec celle-là, toute bleue, qui doit s'écouter arrêté, yeux mi-clos, ou perdus à l'arbre au carreau. Ils avaient sans doute les poches déjà vidées de la petite monnaie, ceux qui passaient.

violoncelliste

On était très peu à s'arrêter et encore moins à rester quelques instants. Un homme qui travaillait là était sorti de chez le glacier, et, appuyé au mur, au-dessus du musicien, le guettait sourcils froncés, immobile. Aimait-il ? Pause cigarette ? Je ne me souviens plus s'il fumait, il avait l'air de ne pas comprendre pourquoi ce jeune homme s'était posé là, à jouer tenace pour quelques rares pièces dorées. Tout près de là, un forain vendait des vêtements dégriffés. Sans doute agacé par le frêle bateau que le violoncelliste têtu  embarquait sur l'océan, derrière son mât horizontal, il a augmenté sa sono de gros paquebot à touristes, même musique que ses fringues : techno, flashy, boum boum, tout montrer, ne rien retenir, faisons démonstration de puissance et de facilité. Pas chère la musique, pas chers les habits. Et les naufragés arrivaient à lui, sous leurs lunettes et tee-shirts porte-publicités, las et consentants ; le petit musicien ne s'entendait plus qu'à 5 pas.

Parfois, depuis l'autre côté de la ruelle où nous nous étions posées, les filles et moi, pour l'écouter et le regarder, alors qu'elle n'était pas plus large que trois hommes en goguette bras dessus, bras dessous, nous le perdions dans le flot. Il était assis et la foule debout, pressée d'acheter, était parfois si dense qu'elle l'avalait, tout ou partie. On apercevait alors son poignet qui ne se débattait pas mais dansait au contraire pendant le naufrage, son cou qui ployait ou sa chaussure qui tentait de  l'ancrer aux pavés sans qu'on puisse jurer qu'elle y parvînt. Je souffrais de cette noyade plus que lui, imperturbable. Certaines fois, le flot était si impérieux, si dense, que je me disais  "on ne le reverra pas, on va le perdre". J'entendais pourtant Bach s'élever, phare souverain au milieu de la cohue, du brouhaha, des morceaux de rire et de mots échappés, derrière le gros plan des visages en vacance.

Les beaux moments qui auraient mérité de sentir l'herbe coupée, quand il réapparaissait. Il a bien fallu partir. Ma jeune fille de fille amoureuse, tête penchée, a eu bien du mal à le laisser. J'ai fait semblant que ce n'était rien pour qu'elle ne soit pas triste, pour qu'on ne soit pas en retard, mais combien de fois aura-t-elle l'occasion de croiser de ces capitaines-là ?

crédit photo violoncelle : http://www.photolive.be/musiciens.html