perle01Elle a perdu une boucle d’oreille, ne s’en est pas rendu compte. Il est en face d’elle et fixe la chaînette qui reste, à laquelle pend une perle rouge, comme une seule blessure mortelle dans son cou très blanc. Elle penche la tête, la brûlure franche se déplace, touche presque l’épaule nue. Elle soupire, un violon s’aiguise dans l’air, le bijou tremble en baiser furtif, onde écarlate d’une rivière où glisserait une carpe noire. La lumière qui chancelle à travers la vitre pénètre la plaie ronde, l’embrase en flèche, étreinte envolée. Elle parle, ne cesse de parler, ses mots sont des perles rouges qui roulent sur la nappe blanche et chutent à ses pieds, s’y fracassent cruels ennemis ; s’entassent les débris, dévorent l’air, toxique trésor. Il ne les ramasse pas, il lui faudrait une vie, où est la sienne ? Elle bat ailleurs, sous le  fruit tombé de ses caresses,  à quelques centimètres de ses mains vides. Depuis combien de temps le quitte-t-elle ? Autour, tout autour, les mangeurs ne vieillissent pas, petit monde incandescent déjà décédé ; l’horloge s’est arrêtée à une note de sang. Il a mille ans, il ne reste qu’un éclat de son cœur, qu’elle porte en breloque, distraitement ; un secret qu’elle aurait oublié, plus léger que la brise, un animal familier qui se love au bout de sa laisse sans rien exiger qu’un peu de son parfum ; et de pouvoir la frôler quelquefois.

"Oh zut ! J’ai perdu une boucle d’oreille !"

Il serre dans sa poche son poing. Dans son poing, l'œil jumeau qui palpite encore, ardent dans l'obscurité.

Ecrit et illustré le 18/3/8 pour dedicacessen