sundayafternoon_049- Tu penses à quoi ?
- A rien. Il est quelle heure ?
- J'en sais rien… il est plus loin que midi, c'est sûr, j'ai entendu les cloches.
- C'est la sieste, il n'y a plus de bruit dehors.
- Si, écoute, un bébé pleure.
- Ah oui, il ne peut pas dormir. Il a mal aux dents.
- Ou il a faim.
- Moi aussi j'ai faim ! On mange ?
- Au lit ? Oui ! tu descends chercher le jambon et puis de l'eau et puis du vin et puis du raisin. Oh ! Il reste une moitié de foccacia sur la table ! Tu la prends aussi.
- Pourquoi moi ?!
- Parce que c'est toi qui as faim
- Pas toi ?
- Si, mais je n'en ai pas parlé.
- C'est juste. Il y a combien de temps ?
- Qu'on est là ?
- Qu'on est là.
- Je ne sais pas… Une nuit, un matin et un peu d'heures.
- Non. Je suis sûr qu'il y a bien plus longtemps que ça.
- Tu t'ennuies ?
- Idiote. Oui, je m'ennuie atrocement.
- Je te déteste...
- Moi aussi. Il y a au moins cent ans qu'on est dans cette chambre. Si ça se trouve, quand on sortira, plus rien ne sera pareil, dehors.
- Ce sera comment ?
- Il y aura des nouvelles maisons, des avions dorés, des enfants transparents…
- Ce serait joli.
- Les avions dorés ?
- Les enfants transparents. On verrait les avions dorés à travers.
- Et aussi la mer !
- La mer ? mais elle est loin.
- En cent ans, elle a le temps d'arriver.
- Pourquoi  viendrait-elle ?
- Pour nous chercher.
- Toi et moi ?
- Oui. elle aurait posé sur son dos un gros bateau qui s'appellerait… je ne sais pas… si !  Le vagabond !
- Oui !
- Oui, hein ?! le vagabond et on partirait à son bord…
- Tu sais conduire un bateau ?
- Evidemment ! Je sais tout conduire, les bateaux, les chameaux, les valses, les gros camions...
- T'es le plus fort.
- Embrasse-moi…
- Dis… dehors, il y aura toujours les oiseaux quand on sortira ?
- Ça t'embête ? Non parce que si ça t'embête, il suffit de le dire, hein. Je les supprime.
- Non, garde-les ! j'aime bien les entendre chanter dans les arbres. Et puis c'est  pas que j'les aime pas, j'en ai juste peur.
- Oui, ça arrive.
- Ça ne t'étonne pas ? chaque fois que je dis que j'ai peur des oiseaux, on me regarde bizarrement.
- Attends, je vais te regarder bizarrement… Comme ça ?
- Je t'aime ! Tu sais, je me dis que j'ai peut-être peur des oiseaux parce qu'ils sont comme des regards. A moins que ce ne soit l'inverse. Les regards, comme des oiseaux
- Ça se tient… et quelle espèce d'oiseau serait le tien ?
- Le mien ? Le mien… est un gros oiseau mélancolique qui toujours pèse et rêve.
- Oh oui ! un gros petit oiseau bleu et rond comme deux planètes. Souvent je le vois qui palpite sous tes paupières, quand tu dors.
- Souvent ? Mais…
- Souvent depuis que je te regarde dormir, depuis cent ans.
- Et toi ton regard serait un… un corbeau sous la pluie parfois. Ou un ibis sacré très tôt le matin quand tu vas voir par la fenêtre la couleur du ciel. Mais le plus souvent c'est un colibri.
- Très bien ça le colibri, c'est tout petit, ça se glisse partout. Regarde comme il se pose sur ton front, il picore tes songes, le voleur !
- Aïe !
- Il cache sa tête sous ton bras
- Tu me chatouilles…
- Il se roule contre ton ventre… il frémit sur tes seins... frissonne contre ton cœur… il vacille… il meurt !
- Non !
- Ah non, le voilà qui revit, son cou rond est hérissé de cils qui te caressent chaque fois que je ferme ou ouvre les paupières.
- …Petit éventail…
- Il vole jusqu'à la nuit entre tes jambes, il cesse de chanter…

sundayafternoon_052

- Tu penses à quoi ?
- A rien. Il est quelle heure ?
- J'en sais rien… il est plus loin que cinq  heures, c'est sûr, j'ai entendu les cloches.
- J'ai faim...

Ecrit et illustré le 5/10/7 pour dedicacessen