Où tu es, est-ce que ça ressemble à Menton ? J'ai pensé à Menton ce matin, peut-être à cause de tout ce soleil par la fenêtre. Où tu es, entends-tu la berceuse des vagues qui arrive par la baie entrouverte ? Est-ce que, même morte comme tu es, jeune morte de dix ans à peine, tellement de peine, tu te souviens ? On m'avait appelée parce que j'avais gagné ; ma nouvelle était la plus belle de toutes les nouvelles de l'univers entier ! Ta fierté, voilà que j'allais être connue à n'en pas douter, en tout cas voilà qu'on me reconnaissait une plume et qu'on me voulait à la fête. La remise des prix était bien loin de chez nous, tu as dit "ce sera nos vacances !" et nous sommes parties toi et moi. Pour tes 60 ans, je t'avais acheté deux robes de la couleur de tes yeux. Voilà, ce fut une semaine bleue. Dans le train, tu te souviens ? Par la fenêtre, un carré indigo sous l'azur entre deux immeubles dans le paysage… : "Annie ! Annie ? c'est elle ?". On n'osait pas parler à haute voix, on aurait eu l'air cruche, le wagon était bourré de bidasses qui claironnaient cet accent des gens qui ont poussé les pieds dedans, comment auraient-ils pu envisager seulement qu'on ne l'ait jamais vue ? "oui, m'man, je crois bien"… Nos deux regards vissés à la vitre jusqu'à la tombée du jour… Bleue. Est-ce que c'est bleu où tu es ? Et non, on ne l'avait jamais vue, tu te rends compte ? Elle ne faisait même pas partie de nos projets, des choses envisageables. Parfois, je rêvais d'elle, dans mon sommeil. Elle était très mouvementée, toujours, tempétueuse souvent, grisâtre, j'y nageais sans effort, portée par le songe.

bleucitron

Nous sommes arrivées à l'hôtel (l'hôtel, maman ! "on ne compte pas, on est en vacances") dans le noir. Une souris courait entre deux réverbères, le long du trottoir ; la rue était déserte à Menton à presque minuit, en juin. Une fois dans la chambre, avant de défaire les valises, vite se débarrasser des chaussures, vite nos pieds nus sur le balcon tiède. Bien sûr nous ne l'avons pas vue. Elle était de l'autre côté de la rue, où les lampadaires n'éclairaient plus. Mais on l'a écouté, longtemps, ce murmure régulier et rassurant. Tu dormais toujours la fenêtre ouverte, elle nous a apaisées toute la nuit et le matin venu elle chantait encore. As-tu encore de ces premiers matins ? Le jour était arrivé jusque sur le bout de nos quatre pieds alignés sous la couverture, il nous a tirées du lit, impatient de nous. Eblouissant, le matin sur la mer. Je ferme les yeux, et sous tes yeux fermés la même image. Entre les galets et le ciel, elle luit d'éclats de soleil comme autant de miroirs tendus. Elle éblouit sans y penser, immédiate et étale. C'est une mer de dimanche en famille, qui ne fait pas mine de charrier tant de poissons et d'histoires, se contente d'être belle et de crier : "viens, c'est l'été !".

Un été comme on n'en imaginait pas, un été sans l'ombre des arbres, sans cachettes dans les buissons, sans bouteille confiée à la fraîcheur de la rivière, un été aux arêtes nues, surexposé et sans mystère à la surface de la terre. Nous y avons participé. Enfin à moitié, tu as gardé ta robe à fleurs. Juste tes pieds dans l'eau, tu sais que je les vois encore ? et toi te baissant, la main dans la vague, le doigt à la bouche, goûter la mer, comme elle est salée ! J'ai pensé à cet instant précis, à voir tes jambes fatiguées caressées par l'écume, à ce vers que j'aime "La mer, la vaste mer, console nos labeurs" (oh tiens, que je te donne des nouvelles d'ici : tu sais qu'il y a une nouvelle mode qui ajoute un "e" au nom du poète ? "Beaudelaire", je le vois écrit partout, c'est rigolo, non ? ça ne lui va pas si mal). Pourquoi tes chevilles sous tes mollets pâles striés par des veines bleues trop saillantes restaient-elles si étrangères à la vague ? était-ce parce qu'à tes pieds était cousu un peu du ciment huilé des ateliers de l'usine ? Plus loin sur un gros caillou sec, tu avais sagement rangé tes mocassins blancs. Des femmes de tous âges dont le tien, lustrées de crème solaire, gisaient sous de grands chapeaux ou trempaient leurs fesses molles habituées au sel. J'ai mal nagé, je n'ai pas su, la brasse coulée était impossible, les yeux brûlaient, le songe ne me portait pas.

C'est en sortant de l'eau, la première fois, de l'eau de la mer, que j'ai eu cette sensation qui m'accompagne chaque fois que j'y retourne : quelque chose qui tient de la liberté, mon corps mouillé sous le vent et sans abri doit participer, il n'a pas le choix. Et parce qu'il n'a pas le choix, il est juste libre d'être imparfait, comme toute chose et il m'en vient une légèreté que je ne trouve que là. Pourtant, je sais bien que je ne fais pas illusion, j'ai eu l'habitude du refuge des terriers et ça se voit, personne ne pourrait croire que je suis née là, sur la grève, à la lumière pleine et crue, dans le vent iodé. Au bord de l'océan, je dois me fondre un peu plus dans le paysage, on peut marcher, ramasser des coquillages, faire des trous jusqu'à l'eau de Chine, ou même lire des livres sans images. A Menton, il fallait bronzer et nous n'avions pas pensé à prendre de la crème. Toute ma peau de fille poussée à l'ombre des sapins y est passée.

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La belle semaine bleue, dans un décor qui n'était pas le nôtre, nos vacances d'intruses, t'en souviens-tu ? Les journées à Monaco, les spaghetti à la bolognaise dans de petits restaurants à 45 francs le menu, "on ne compte pas, on est en vacances", le tortillard où braillaient les jeunes italiennes frontalières qui rentraient du travail, tes bonnes manières derrière ton sourire discret, le palais de cette princesse qui te ressemblait, sa roseraie où tu as rêvé, sa cathédrale où tu as allumé un cierge de protestante romanesque, le casino et les machines à sous, le regard de cet homme à la caisse quand je suis allée échanger un billet de 20 francs contre des jetons, ton mal de jambes et les pauses sur les bancs le long de la balade, face à la mer -ne jamais la quitter des yeux, les casse-croûte du soir dans la chambre, la photo de la Cadillac qu'on a prise pour le frère qui aime tant les grosses voitures, les galets qu'on a volés à la plage, la veille du départ, qui pesaient aussi lourd que n'importe quels cailloux ? je suis retournée il y a quelques années là où on les avait pris, j'ai longtemps interrogé la mer inchangée. Dans mon dos, ce balcon où tu n'étais plus.

Où tu es, y a-t-il des citrons sur les arbres et t'en émerveilles-tu ?

Crédit image :
Bernard Obadia - Bleu sur Lumière
Georges Braque pour Lettera amorosa de René Char

Ecrit le 28/3/7 pour dedicacessen