bus

Il y a dans nos villes, juste à côté de nous, ici, des bus qui passent, beaucoup.

Les bus orange d'abord, pour les voyageurs de tous les jours, de ces bus que je prenais pour aller chez mes premiers patrons quand j'étais employée de maison, après ne plus les avoir pris pour aller au lycée ; ce sont les bus de la Compagnie des transports urbains du Pays de Montbéliard. Ils sont arrivés en même temps que la première crise du frère, le déménagement, la rupture, la sortie d'enfance. On y poinçonne un ticket ou on y montre sa carte d'abonnement ou y prend des amendes parce qu'on n'a ni les uns ni l'autre, on s'y fêle les os quand ils pilent et qu'on était debout, mal arrimé. Parfois, sur la ligne 2, on a peur parce que c'est la ligne qui craint, celle qui relie deux des quartiers les plus difficiles de l'agglomération, en passant par la ZUP. Bref, il y a même un bus orange qui va jusqu'à Belfort, et un spécial, en été, pour aller sur la plage de Brognard au bord des étangs et de l'autoroute.

Mais ce n'est pas tout. Il y en a d'autres encore, la route en est pleine, comme la mer est remplie de poissons.

Il y a ceux que je prenais quand j'étais petite, pour aller chez ma grand-mère, tous les mercredis, ou les jeudis, je ne sais plus, les bus des Monts Jura. Bleus, avec un chauffeur qu'on appelait Landru parce qu'il était petit et barbu, aimable avec les dames. Il s'arrêtait boire des coups au bar à Beaulieu, on attendait dans le monstre tout puant, qui se reposait au bord de la route. Je me souviens que dans ce bus, je regardais ma mère de tout près, son sourire ineffable, ténu comme un coquelicot pâle, sa douceur dessus, parce que c'était plus beau et plus changeant que le paysage. "Arrête de me regarder sous le nez, je sais que j'ai l'air bête". Je tenais sur mes genoux les gâteaux à la crème pour la Gabi, si gourmande. Si cet après-midi-là quelqu'un d'autre que nous frappait à sa porte, avant de crier "entrez", elle rangerait le carton avec les gâteaux dedans. Vite, pour ne pas partager. Le Paul, lui, me ferait des tartines de cancoillotte avec son canif, entre deux clopes roulées dans la boîte en alu... je revois parfaitement ses mains aux ongles toujours un peu longs, avec des traces de terre, dessous... des doigts de cuir tanné, comme ceux d'un singe, lisses de fatigue. j'irais donner à manger aux lapins et aux poules. On tirerait quelques raves, j'en tomberais le cul par terre et après, en attendant que maman m'appelle, je chasserais les escargots pour leur course du fond du jardin. Dans ce bus, en hiver, le soir, il y avait des lumières blanches qui me donnaient toujours envie de vomir, et parfois, il y avait la fille de Landru, qui s'assoupissait sur deux fauteuils, sous ses cheveux courts, on aurait dit un garçon, un joli garçon, j'essayais de savoir son odeur, de loin. Les bus des Monts Jura, on me dit qu'ils n'existent plus. Il y a leurs descendants. ce sont les autocars Maron, qui sont... marrons. Ma fille est partie jusque dans le Nord pour chanter, dans un vieil autocar Maron marron ou marron Maron.

Il paraît qu'il y a aussi des bus de grandes lignes... On monte dedans, et on se retrouve en Puglia, dans le talon de la botte. La tante ialienne de Sochaux en a pris un comme ça, un jour, un bus qui allait très loin, de l'autre côté du monde. Moi je n'en ai jamais vu, mais j'aimerais bien trouver l'arrêt de bus pour le bout du monde. Je guette sur le bord des routes, rien. La tata ne sait plus bien et de toutes façons personne ne la comprend, elle parle très vite une langue qu'elle s'est inventée et que personne, en tout cas ni ses enfants ni son mari, n'a pensé à rectifier... pour ce qu'ils en faisaient de sa langue ! Ils l'ont laissée causer. Elle parle entre patois des pouilles, Italien de l'école, Français des voisins, elle parle comme d'autres tricotent sans regarder leurs mains. Pour se passer le temps, sans même s'en rendre compte, par habitude, pour se tenir chaud, elle non plus n'y comprend rien, c'est sans doute pour ça qu'elle sourit au lieu de ponctuer, des sourires-virgules, rapides, suspendus, effacés. Il semble que je la comprenne, moi. Je ne sais pas d'où me vient ce don pour les langues étrangères, mais je l'ai. Elle m'aime bien, me serre fort sous ses mots comme pour une accolade sous des confetti de nouvel an. Pourtant, elle ne m'a jamais dit où se trouvait l'arrêt de bus pour le bout du monde. Elle a bien le droit d'avoir ses secrets.

Il y a des bus pour handicapés, tout petits, aménagés, il y a des bus pour écoliers, avec une pancarte derrière qui dit qu'il y a des enfants à bord, des fois qu'on n'en aurait pas chez soi et qu'on voudrait en acheter un, peut-être.

Et puis il y a les bus avec des ouvriers. Parfois, le soir, on en suit, ils s'arrêtent et on voit une silhouette lente en sortir, noire sur le noir. Pas un signe, rien, la silhouette marche pour rentrer chez elle, dormir enfin. On en voit aussi, de ces autocars, sur le rond-point de Ludwisburg, vides, ils viennent de se décharger aux portières de Peugeot. Ils vont passer la journée dehors sous le soleil ou sous la pluie, comme des animaux plus libres que les hommes qu'ils ont avalés puis vomis, et qui ne sauront pas le temps qu'il fait dehors, sauf s'il pleut très fort sur les toits, peut-être. Même pas, s'ils sont à la presse, on n'entend pas la grêle, à la presse. On sait juste s'il fait trop chaud dehors parce qu'on cuit.

Hier, il faisait très beau. J'étais dans une queue de voitures à la hauteur d'un de ces bus, arrêté lui aussi, de l'autre côté. Quand j'ai levé la tête, j'ai vu une rangée d'hommes. Je ne sais pas depuis combien de temps ils étaient dans ce bus. Leurs visages n'avaient pas d'âges, pas de date. Ces hommes étaient peut-être en route pour le travail dans ce bus-fantôme depuis des dizaines d'années, ils y étaient morts et ne le savaient pas, ou s'ils le savaient, ils s'en moquaient. Le bus ne s'était peut-être jamais arrêté, il tournait sur le même trajet depuis des lustres. Tous les visages aux fenêtres comme un seul, 8 ou 10 paires d'oeils pour un seul regard, dans le vide, en deçà de l'horizon, un regard en dedans, un regard de type qui s'est réveillé une heure avant, qui a mangé vite fait, aperçu sa femme peut-être, un peu les enfants ou leurs souvenirs assis en rond à la table de la cuisine, qui est monté dans le bus, qui a dit "moumf salut" et n'a pas attendu les réponses. Collé à la vitre, hypnotisé par le roulis du car, par la routine, résigné, son "bleu" dans un sac, le sac sur ses genoux, il ne sait pas depuis combien de temps il est dans ce car, ce vaisseau de malheur. Il faudrait que quelque chose explose dehors pour le sortir de sa torpeur.

Il y a des ces bus-fantômes plein de silence, et du silence plein les hommes, le long des routes ; la poussière les couvre et le temps, pendant qu'il fait soleil et que l'on rentre chez soi. Des boîtes qui roulent, sans fleurs ni couronnes.