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Il y a quelques mois, je suis allée à un spectacle intime dont j'ai envie de parler aujourd'hui, à cause et pour un ami qui a écrit un merveilleux article sur la mer, il y a peu sur son blog. C'est plus particulièrement cette phrase, dans son message, qui m'a bouleversée et ramenée à ce moment : "Je contemple souvent le sillage poursuivant la poupe, comme des fils entortillés me reliant à toutes les ancres de mon passé. C'est là je le sais, que se trouve mon âme, en ce louvoiement entre sillage et cap, mémoire et liberté, au grand large..."

Ce soir-là, un comédien disait, pour une poignée de spectateurs, dans le minuscule coin enfants d'une librairie et à la lueur d'une bougie, L'Ode Maritime de Fernando Pessoa. Je devrais dire "L'Ode Maritime d'Alvaro de Campos". Fernando Pessoa était un drôle de bonhomme, un poète Portugais qui ne voulait pas se contenter d'une peau ou d'une âme ; lui dont le nom signifiait "personne", s'est inventé des héteronymes (Ricardo Reis, Alberto Caeiro, Bernardo Soarès…) : Alvaro de Campos était un de ses avatars, il s'est multiplié, projeté, comme un feu d'artifices, refusant le trajet unique et linéaire de la fusée qui siffle fort mais s'abîme au ciel noir sans une explosion, il a voulu, je crois, jaillir en tous les hommes, tentant de les contenir tous. Je l'imagine avide de visages et de destinées, impatient de pénétrer mille vies et d'en traduire les méandres, je l'entends  toujours affamé des autres, captant leurs rêves, leurs chemins, les possédant un instant avant de les quitter pour d'autres, ou pour une fleur, marin dont chaque port est un passant. Chacun de ses hétéronymes avait une biographie aussi vraie que le sont les nôtres, inventées au fil des souvenirs repeints. Alvaro de Campos, ingénieur naval formé à Glasgow était l'avatar idéal pour traduire la passion de la mer de Pessoa.

J'étais donc dans cette librairie, au deuxième rang, appuyée à un rayonnage de livres d'images, bercée déjà par le roulis qui ne me quitte pas depuis dix ans maintenant et par les conversations à mi-voix qui précèdent les spectacles. Je somnolais en attendant le début du voyage, je savais la quiétude du départ proche, Pessoa (et plus particulièrement, et plus chèrement Alberto Caeiro et son païen Le Gardeur de Troupeaux) m'apaise depuis maintenant six ou sept ans, m'accompagne en de longues flâneries, j'entends son pas, je sens qu'il entend le mien et cette musique-là, faite de distance infranchissable, me comble. J'espérais vaguement que la voix qui allait délivrer le poème serait juste.

L'acteur qui devait dire plus d'un millier de vers s'est avancé dans le noir qui avait fait le silence. Il avait une malle qu'il a installée sur ses genoux. Sûrement dans la malle des épices ou des cadavres, des bateaux et des naufrages, les textes inédits laissés par le poète. Sur la malle, il a allumé une chandelle et posé quelques feuilles : le texte, journal de bord du voyage. Derrière lui, un livre miroitait dans la pénombre, on pouvait lire sur sa couverture, en caractères gothiques de grimoire : "Les pirates". Il a commencé et la mer, la vaste mer qui console nos labeurs m'a prise toute entière. J'étais la mer onirique, rêvée, les voyages et les bagages, à côté de vingt autres océans et nous formions un monde aquatique, bousculé par le rythme du poète, commandé par la voix comme par la lune les marées, plein de rêves et de murmures, argentés comme le ventre des sardines. Dans L'Ode Maritime, il est plus question de nos voyages intérieurs et d'odyssées intimes, que d'épopées extérieures. L'air qui souffle apporte des nouvelles de nos eaux profondes, nous relie à l'immensité qui nous habite et nous entoure. Le poète est à quai.

"Les navires qui franchissent la barre,
Les navires qui sortent des ports,
Les navires qui passent au loin -
(Je m’imagine les voir d’une plage déserte) -
Tous ces navires presque abstraits lorsqu’ils s’en vont
Tous ces navires m’émeuvent comme s’ils étaient autre chose,
Et pas seulement des navires qui vont et qui viennent.

Et les navires vus de près, même lorsque personne n’embarque,
Vus d’en bas, des canots, hautes murailles de plaques en métal,
Vus de l’intérieur, par les cabines, les salons, les cambuses,
En regardant de près les mâts qui s’élancent vers le haut,
En frôlant les cordages, en descendant d’impraticables échelles,
En reniflant l’onctueuse fusion maritime et métallique de tout cela -
Les navires vus de près sont autre chose et la même chose,
Ils provoquent autrement la même nostalgie et la même fièvre."

Le conteur hurlait, s'apaisait, riait, il était la tempête, le départ et l'ancre, chuchotait, scandait. Au premier rang, un vieil homme aussi maigre qu'un pasteur à la retraite, portait un incongru blouson d'aviateur qui craquait à chaque souffle, comme la coque d'un navire en bois, ou un squelette desséché sur la plage brûlante à peine ventée d'une île déserte. J'apercevais de temps à autre un quart de son visage de cire, j'aimais ce bruit d'insecte mort qu'il ignorait faire. Sa petite femme à permanente était juste devant moi. Si je me redressais un peu, quittant mon oreiller de livres, le côté gauche de sa tête me faisait une colline frisée d'érables, éclairée en ombre chinoise par la bougie qui diminuait lentement. Sur la pente de ce coteau de cheveux, le visage de l'acteur était posé comme une lune géante de juin.

"Toute la vie maritime! tout dans la vie maritime!
Toute cette subtile séduction s’infiltre dans mes veines
Et indéfiniment, sans cesse, je pense aux voyages,
Ah! les lignes des côtes lointaines, écrasées par l’horizon!
Ah! les caps, les îles, les plages sablonneuses!
Les solitudes maritimes, comme à certains moments dans le Pacifique
Où sous l’effet de je ne sais quelle réminiscence de l’école
Nous sentons peser sur les nerfs la pensée que c’est le plus grand des océans,
Où le monde et la saveur des choses deviennent un désert à l’intérieur de nous!
L’étendue plus humaine, plus éclaboussée, de l’Atlantique!
L’Indien, le plus mystérieux de tous les océans!
La Méditerranée, douce, sans aucun mystère, classique, une mer faite
Pour battre de ses vagues des esplanades que regarderaient les blanches
statues de jardins proches!
Toutes les mers, tous les détroits, toutes les baies, tous les golfes
je voudrais les serrer sur ma poitrine, bien les sentir, et mourir!
Et vous, choses navales, vieux jouets de mes rêves!
Recomposez hors de moi ma vie intérieure! "

Le comédien se passait du texte, il le savait. S'il tournait les pages, c'était pour tâter du canot de sauvetage dans la tempête, pour ponctuer le temps aussi, peut-être. Ses mains dessinaient parfois les mots des marins, leurs cris, des mains aux doigts massifs qui s'envolaient aussi légèrement que des oiseaux de mer, désignant  la terre à nos désespoirs d'horizons. Il avait des pouces immenses, en forme de gondoles, on aurait pu y naviguer pourvu que l'on ait la taille d'une mine de crayon.

"Quilles, voiles et mâts, roues de gouvernail, cordages,
Cheminées des steamers, hélices, hunes, flammes claquant aux vents
Drosses, écoutilles, chaudières, collecteurs, soupapes,
Dégringolez en moi en vrac, en tas,
En désordre, comme un tiroir renversé sur le sol!
Soyez, vous-mêmes, le trésor de ma fébrile avarice,
Soyez, vous-mêmes, les fruits de l’arbre de mon imagination,
Thème de mes chants, sang dans les veines de mon intelligence,
Que vôtre soit le lien qui m’unit au dehors par l’esthétique,
Soyez mon pourvoyeur de métaphores, d’images et de littérature,
Parce qu’en réelle vérité, sérieusement, littéralement,
Mes sensations sont un bateau à la quille retournée,
Mon imagination une ancre à moitié immergée,
Mon anxiété une rame brisée,
Le réseau de mes nerfs un filet qui sèche sur la plage!"

Plus tard, il a fallu revenir à la terre ferme, aux lumières rallumées, à la matérialité où l'on mange et où l'on entend à nouveau la rumeur imprécise du réel. Il a fallu cacher l'exaltation au fond d'un gobelet en plastique, il a fallu ravaler le débordement de sel dans le sucre des douceurs-exquises et des quelques mots de l'acteur courtisé sous les néons.
Accoster, la poitrine déchirée par  la fin du voyage, à nouveau seule et toujours loqueteuse dans la rue aux lampadaires blancs.

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