montagnesTu me demandes ce qu'il peut bien y avoir dans les montagnes.
Je réfléchis. Tu me dis : "il y a bien des tunnels mais il y fait toujours tout noir, alors, on voit très mal." Forcément.
J'imagine.
Déjà la langue sur le dedans des montagnes, râpée à la pierre humide, froide et rude. Sens-tu ce goût du cœur de la montagne, qui ressemblerait un peu à celui de la neige et aussi à celui des murs de béton juste après une averse d'été ? Un goût plat comme un galet à ricochets, aiguisé comme un rasoir. Un goût comme un déraillement de train, un peu.

Quand tu fermes les yeux très fort sur la paume de tes mains, tes coudes posés au bureau, ça ressemble à l'idée que je me fais de l'intérieur des montagnes. Le noir se poinçonne de milliers de parasites, souvenirs de lumières, d'images, de musiques. Si tu restes encore un peu, l'obscurité vire au gris électrique puis devient un puits blanc où tu t'envoles, un écho. Dedans la densité des montagnes, des tourbillons doivent pareillement savoir surgir sans un bruit et t'emporter au cœur des songes. Les montagnes sont peut-être pleines des âmes à venir en leur cocon de pierre. Et de secrets trop lourds pour être laissés libres. Elles sont sans doute aussi remplies de prières maladroites, bâillonnées, échappées du ciel des églises.

Dans les montagnes il y a des espoirs d'histoires, ça je le jurerais, des incipit extraordinaires, des chutes vertigineuses, des romans entiers à cueillir. Des hanches de femmes, des nombrils cousus et des visages éternels, des oiseaux crayeux, des chiens couchés, des géants au festin, des amoureux qui serrent fort leurs doigts de marbre emmêlés. Je pense à la dernière scène des Visiteurs du Soir. Le diable est bien content, il croit avoir transformé les amoureux désobéissants en statues mortes, il croit avoir tué l'amour insolent. Tout à coup, pam tam dam pam pam… qu'entend-il le diable furibard et vaincu ? Il entend leur cœur qui bat, qui bat, qui bat !

Au plus profond des montagnes, des cœurs têtus qui persistent à battre à l'unisson ? Et tout autour de ce frémissement imperceptible, jusque sur les  parois des tunnels où passent les camions :
J'imagine une réserve de nuit.
Et de silence.
Quand le vacarme et les lumières du monde seront trop agressifs, quand plus une ville, plus une maison, n'acceptera de dormir simplement sous les étoiles, quand nous serons bien fatigués de toute cette agitation bête, les montagne s'ouvriront peut-être et en sortiront de grandes ailes de sommeil,  une main fraîche de mère inquiète sur un front brûlant. Et dans ce sommeil enfin, dans ce silence et dans cette nuit infiniment douce, la montagne aura peut-être engendré des rêves plus vastes que les nôtres. Oui, peut-être qu'au cœur de l'impénétrable montagne, dorment les illimites des mondes.


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