feu

Je suis morte. Tu ne le sais pas, tu te lèves et je suis morte. Loin de mon corps, tu étires le tien, il ne reste plus rien de ma caresse sur ta peau. Mon amoureux de l'autre bout du monde, de l'autre bout du temps, je suis morte. Je veux te dire au revoir mais je n'ai plus de langue, je n'ai plus de mains. Je suis un souffle, j'entre par la fenêtre de ta chambre, je pleure et tu ne le vois pas, je pleure comme on chante, comme on crie, je crie peut-être, je ris aussi de la joie de te revoir. Le vent dans les arbres ne fait pas autre chose. J'entre, je te murmure que je suis morte et tu n'entends pas. Nous nous sommes tellement aimés, m'entendais-tu lorsque je croyais être vivante ? Puisque je suis morte je chante le monde entier et les voyages, les sirènes de bateau, le chant des mouettes, la vague qui heurte la jetée.
Tu sursautes.
Est-ce le vent ?
Est-ce moi ou l'appel de la mer ? Je suis un fantôme, entre ton pull et ta peau, je viens. Les battements de ton coeur, de ton coeur, de ton coeur, réguliers encore comme les pas d'un cheval tranquille, je les bois. Mon amoureux enfui qui ne sait pas que je ne suis plus. Entends-tu ma voix ? Ma langue morte sur ta peau appelle. Tu frissonnes. C'est moi ! Souviens-toi ! Je dessine un mot sur ta poitrine, du bout du souvenir de mes doigts, comme on  grave la pierre, de toutes mes forces désapprises, je sculpte : B-L-E-U.
Tu souris.
Tu revois mes yeux, tu fermes les tiens et tombes lourdement dans un repli de mon songe de velours. Le temps fuit par la fenêtre d'où je suis venue, tu crois en moi à nouveau, bleu l'Atlantique, bleu le frais cresson sous la nuque du soldat endormi. Bleue la rivière sous nos visages emporte un reflet de baiser. Bleue la flamme. J'entends le tambour de ton coeur qui m'appartenait et ta voix qui avoue mon prénom se mêle à la mienne, qui rêve le tien. Un enfant passe. Tu le rejoins, tu repars et tu ne sais toujours pas que je suis morte. A nouveau je prends le stylet et, de toute ma volonté d'amoureuse, je souffle sur ton cou : B-A-L.
Les forces me quittent, je ne sais plus rien écrire, entends-moi ! Tu me reviens, l'enfant est passé.
Un soir de 14 juillet sous les lampions et, à côté des lumières et des danseurs, le petit chemin le long des murets encore tièdes ; tu me prends la main, impatient. Dansons. Entre toi et moi la mort que tu ignores tient si peu de place, l'espace d'un soupir, elle est la musique qui s'insinue entre nos ventres et nous enlève, l'électrique distance qui nous préserve brûlants. Puisque je suis morte je chante le monde entier et les corps, le froissement des draps, le rythme de l'étreinte, la confession de joie. Tu penches la tête en arrière et s'éternise la chute enlacée, la merveille. Je suis la douceur que tu réclames entre ta peau et l'air, je galope dans ton sang, retrouvée, tu apprends ma présence, la pluie au carreau m'accompagne.

Reste plus loin encore.

Je tatoue ton corps tout entier, tu entends. L'urgence me remet au monde, des phrases te pénètrent, des histoires t'ensevelissent,  tu es la machine rouillée sous le liseron blanc de mon adieu. Abandonné enfin. Tu sais que je suis morte, tu me gardes dans ton rire. Le parquet et le bois du cercueil peuvent grincer, les enfants peuvent courir et grandir, les routes peuvent fuir et tes pas s'éloigner, nous sommes ensemble, cachés sous la vie comme au frais d'une cave parfumée, en été.