eausacreedesboisBien sûr il y a tout ce bruit. Celui que font les voitures dehors, les cris des enfants dans les cours d'école vers quatre heures, il y a les trains et les avions qui déchirent les paysages, les chats qui se battent, les dents qui grincent, bien sûr, il y a la machine à laver et la télévision, bien sûr. Il y a la musique des hommes, leurs appels et leurs armes, les clefs dans les serrures, les poèmes, la grêle et les déclarations de guerre ou d'amour, les presses, les mouleuses, les informations, les jeux, l'éclair, les applaudissements, les mobylettes,  le cuir des fauteuils qui craque. Bien sûr la chute des taureaux dans l'arène, les tours qui s'effondrent, les cloches, les cuillères qui s'égouttent sur le rebord de tasses, les camions-poubelles... C'est de tout ça et de bien plus de cacophonie encore qu'est faite la frontière entre eux et nous, comme celle entre le ciel et la terre est tissée par le vol des oiseaux.

Pourtant, il arrive que l'on entende leurs murmures encore, qu'un matin très tôt dans les branches ou tard dans l'après-midi, tandis que les ombres s'allongent et que s'estompe l'éveil, on perçoive derrière le vacarme l'écho d'un autre monde, entre le vent et l'écorce, les pas légers de ceux qu'on ne voit plus et des sons jusque là interdits comme celui du sourire à leurs bouches muettes. Si je faisais attention si seulement je faisais attention, j'entendrais clairement, j'en suis sûre, au-delà de mon tumulte : "bonne nuit, je suis là, pas de noir, c'est la vie, tout va bien, je mangerais bien du lapin, elle n'a jamais eu de chance, sacrée gamine, arrête un peu de chialer, les vieux ne parlent que de leurs maladies, où sont les 100 francs de ton frère, je le préférerais en rose, elle est jalouse, tu seras toujours mon bébé, ne fais pas confiance comme ça, tu es belle, kiki mon kiki !, accroche-toi à moi, je n'aime pas le dimanche soir, si j'avais eu un franc à chaque fois qu'on m'a dit ça, vous êtes différentes comme de l'eau et du vin, reste avec eux, ton bébé est propre, c'est bien, tu aurais pu faire mieux, fais de beaux rêves, mets ton pyjama et va au lit, j'aimais tellement valser, on ne lit pas à table, bande de vieux chaudrons, demain je fais les papiers du divorce, bien sûr que je t'aime, oui ça va." J'entendrais ça ou ce qu'ils n'ont pas dit, plutôt ce que je n'ai jamais entendu.

Le monde à côté du monde est peut-être encore notre monde sans cesse recommencé au temps aboli, peut-être que de l'autre côté du bruit, parfois, ils nous devinent eux aussi. Qui est mort et qui est vivant et où le ciel est-il à l'endroit ?