animalIl n’a rien dit, il est parti. Elle aurait pu croire que c’était pour une heure. Il n’est pas revenu. Elle a rangé, mangé, s’est couchée dans le lit déserté.

L’animal est venu s'étendre contre elle.

Il était arrivé quelque temps après les premiers feux vifs de leur rencontre, le tout premier soir où leurs mains s'étaient défaites l'une de l'autre. Elle l’avait trouvé qui  l’attendait sur le coin d’une fenêtre, les yeux grands ouverts contre la vitre, dans la nuit moins sombre qu’eux  et avait entrebâillé la fenêtre pour mieux respirer, le voir de plus près, aussi. Tout de suite, il était venu sur son épaule, minuscule comme un bébé musaraigne. Déjà, il avait sa carapace épaisse de pierre grise et, quand sa gueule s’ouvrait,  c’était comme s'il advenait un matin de neige épaisse de l’autre côté d’un double vitrage.  Par la suite, il n’avait fait que grandir, doucement les premiers mois, puis démesurément vite au fil des dernières semaines avant le départ.

Ce soir il tient toute la moitié lisse du lit et son arrière-train préhistorique déborde dans le vide. Au fil de la nuit qu’elle visite, dans laquelle elle ne dort pas, elle le sait qui croît encore. Souvent, ces derniers temps, elle l’a entendu enfler ainsi, une pâte levée à l’étuve, qui se colle aux murs, au plafond, à ses tempes électriques en attendant l’aube et ses premiers mots. Elle le caresse malgré sa répugnance, c'est un vieux marbre humide sous une lune de novembre qui glisse sous sa main. Elle lui parle longuement  en pleurant peut-être. Chaque mot est avalé et le sel avec, l’animal s’étire encore, nourri. Chaque question  est une pierre jetée dans un marécage épais qui coule sans une onde. Elle se serre contre lui, tout contre ; il s'insinue en elle par chaque pore de sa peau qu’il est le seul à goûter, par chaque orifice, par les oreilles assourdies aussi. Il vient apaiser l’arrière de son front vrillé de chagrins, il colmate l'espace entre les souvenirs où bruissait cette musique, ne s'arrête pas, mâche les souvenirs eux-mêmes, jusqu’à les rendre parfaitement compacts et blancs, au point que nul ne  saurait plus les reconnaître. "Courage, je les ferai taire eux aussi", semble-t-il hurler.

L'animal sera le compagnon de l’aube d’après et des jours et des nuits qui suivront. Son corps mouvant prendra possession du moindre recoin, de la vaisselle, des armoires, des vêtements, de la nourriture et de l'eau, de la rue, des magasins,  du cœur des fleurs dans les vases, il serpentera  jusqu'à la cuisine sans quitter le salon, lèchera les murs, dégoulinera du plafond, jaillira des planchers, il s’imposera entre les figures des amis et la sienne, barrage entre leurs paroles et sa consolation, prendra la place des vibrations de leurs voix.

Isolée.

Souvent, elle le maudira, lui jettera des coups de pieds, tentera de le pousser par les fenêtres, aiguisera des lames pour lui arracher des morceaux rouge vif, chantera à tue-tête pour le duper, rira trop fort en espérant l’éloigner une minute. Elle l’attaquera avec ses ongles, ses dents, se débattra l’enterrée vivante.  Un jour sûrement, pour le faire décroître, le retrouver musaraigne inoffensive  sur son épaule et réentendre le passant, elle tentera de jeter à sa gueule obscène toujours affamée toute l’encre noire qu’elle sera capable de presser de ses veines ; qu’il l’avale jusqu’à s’étouffer.

 

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L'animal est partout qui jamais ne répond.