lenverre ecrivain maudit

Voir des femmes qui parlent sur les écrans, les trouver belles, jeunes, intelligentes, brillantes. Ne pas en revenir de tout ce qu'elles savent, de leurs regards profonds. Lire des blogs inventifs, en mouvement, des textes de talent. Me sentir dépassée, lourde, immobile. Le temps file  aux fenêtres, le paysage bouge et moi non. J'aimerais être un homme  de trente ans et écrire durement, simplement, écrire. Ou qu'au moins mes mots retournent au ruisseau sous un printemps vif. Que je me remette à pêcher dans l'air, les mains creusant l'onde insaisissable pour y attraper des poissons invisibles. Je dansais pour écrire. Désormais je sculpte laborieusement, grossièrement, le texte est  en pierre dure à tailler, mes bras et tout mon être deviennent comme elle quand je me mets au clavier, je ne connais plus la légèreté, le soulagement, mais l'envahissement au contraire. Y revenir tout de même. Pourquoi ?

La sensation que la vie est parfois comme un corridor sombre  plein de portes, certaines fermées à double tour, d'autres à peine poussées. Même si quelqu'un m'a dit : "de toute façon tu ne pouvais pas t'en sortir", j'ai eu de la chance : dans le mien, quelques-unes étaient entrouvertes sur des rais de lumière. Je n'ai rien voulu voir, il m'aurait fallu du courage pour les pousser plus, rencontrer, convaincre. Combien de rendez-vous ai-je annulés de peur qu'on me voie si miteuse ? Je préfère renoncer, je crois que c'est presque fini. Il m'était pourtant si cher le rêve d'écriture. Je n'avais pas la carrure. Il aurait fallu accepter de décevoir plutôt que fuir, savoir quoi faire de mes paperolles, chercher des adresses, donner des coups de fils, sortir de la torpeur, entreprendre, connaître des maisons d'édition, des gens dedans, aller manger avec eux, leur révéler l'imposture.

J'ai lu récemment un article dans Marianne. Que font les écrivains en vacances ? Je ne me souviens pas de toutes les réponses, je sais qu'elles m'ont toutes agacée. J'ai encore en mémoire celle de Martin Page. Magnanime, il allait accorder une semaine à la femme qu'il aime et à ses amis. Non, il ne se baladerait pas, il n'aime pas ça. Non, il n'arrêterait pas d'écrire mais il serait là pour les repas communs. Je crois que ça se terminait sur cette belle promesse, en forme de prise de conscience : il n'y a pas que l'écriture dans la vie, l'amour et l'amitié c'est important. J'ai eu envie de hurler, de le secouer durement, comme la vie le fait parfois, de l'obliger à : marcher avec les autres, faire les courses, le plein, la vaisselle, manger, répondre au téléphone, écouter, conseiller, perdre son temps, se disperser en mille miettes que chacun dévore.

Il y a déjà longtemps, deux ans, un soir au hasard durant les deux mois qu'a duré le chantier du déménagement de mon frère psychotique, en rentrant dans ma petite voiture, je chialais. Le dégoût, la fatigue. Comment accepter de devoir prendre une pioche pour déterrer les restes d'un lit collé au sol par 1,50 mètre de détritus, enfoui sous 200 bouteilles de pisse millésimée ? Le problème avec la pioche, c'est que ça perce le plastique. Les bonds qu'il fallait faire alors pour ne pas se retrouver aspergée. L'impression de ne pas en voir la fin (elle est pourtant arrivée, merci). Il était déjà tard, sur Inter c'était l'heure de recevoir un écrivain. Là, c'était une femme. Elle parlait, d'une voix forcément intelligente, limpide, lente et grave avec un sourire en périphérie, de la nécessité absolue d'écrire qui enfouissait tout le reste, la vie quotidienne. Elle aussi disait  tout de même les impensables  concessions faites à la famille, à l'amour. Pensez : quoi qu'il arrive, elle réservait une heure de son précieux temps quotidien à ses enfants.  Et je n'ai pas seulement eu envie de hurler, je l'ai fait jusqu'à être obligée d'arrêter ma voiture sur le bord de la route, aveuglée par les larmes, la gorge en feu, essoufflée. Envahie de colère, d'un sentiment d'injustice énorme et de panique : je n'aurais plus jamais le temps. L'envie de lui arracher les yeux. De lui coller ma pioche... dans les mains et de lui ordonner d'être solidaire des vivants et d'arrêter ses poses, de l'obliger aux ampoules, aux plaies et aux bosses pour lesquelles je n'étais pas plus faite qu'elle.

Je me suis dit (ou me l'a-t-on soufflé?) très tôt, au début de l'adolescence, que mon désir d'écrire, que je trimballais pourtant depuis mes huit ans invincibles, était vaniteux, un refuge voire une lâcheté, de toute façon un luxe. Mais jusqu'ici, j'ai toujours cru que je me l'offrirais, ce superflu. Plus tard. Un jour.  Quand tout serait fait. Tout propre autour. Quand il ne resterait que ça. Que personne n'aurait plus besoin de moi. J'ai mis tant de barrières, je me suis tricoté tant d'alibis que je m'y suis emmêlée les pattes. Je ne cours plus. Me poussera-t-il des ailes un jour ?

 


Illustration : parce qu'il faut bien finir par en rire. Non ?... et parce que c'est un moyen de faire découvrir le meilleur de l'humour suisse à travers le site de Plonk et Replonk