04 septembre 2008
[Dérisoire]..........
Le blanc,
je le déchire quand je veux
quand je veux je te dis, regarde !
Je le découpe, je le couvre, je le balafre
le blanc ne me fait pas peur
Ecoute
les mouches d'encre se posent sur la glace de papier et y patinent
arabesques,
envahissent, glissent
le murmure des lames, entends !
et leur stridence quand elles crissent pour m'arrêter
Mais rien n'y fera
Le blanc je le mords et l'avale, je suis le noir qui gagne et luit plus fort
tumultueux, dérangé, trop rapide,
un train d'obscurité sur l'aube morne
un fleuve d'ébène en crue sur des prairies d'hiver
le noir des insectes en nuée
qui envahit et célèbre la nuit, darde, suce et ponctue le sommeil
Je suis toute la nuit qui gobe le jour
du réel
La nuit de mon stylo
dévore la lumière du papier
en rafales forcenées
Le blanc je le froisse et le jette à la corbeille
je le pends à mes oreilles
ou en fais des voyages
Le blanc,
je le déchire quand je veux
quand je veux je te dis, regarde !
Je suis le charbon de l'éclair
dans la nuit blanche
la pluie d'ombres tombant des branches
sur l'été
Je suis le merle envolé
d'une épaule pâle
le chat ténébreux effleurant
l'ultime neige
Les mots
à la vitre salie
j'écris
Découvrez Various!
25 août 2008
[Je préfère ce rêve-là]..........
D'argent les ombres des branches sur ma peau un dimanche et d'argent le ventre de l'épervier derrière la fenêtre du salon. D'or les éclats de soleil qui font de l'eau au sol, avec des truites dedans. D'or la lune qui viendra à son tour. Mes yeux sont des oiseaux aux cous hérissés de plumes obscures et sous mes paupières des mondes parfaitement ronds roulent lentement dans l'azur. Je dors, ne me réveille pas, ici personne ne m'atteint. Je préfère mes orages aux cris des chiens, je préfère mes cauchemars aux courses mécaniques des poulets étêtés, je préfère la nuit immense percée du chant d'étoiles déjà mortes, je préfère mon rêve à ce songe-là. Faire se lever une tempête qui laisserait la réalité blême et sèche comme un os, demander au chat de me prêter son œil mobile et inquiet, grâce à lui pêcher quelques gouttes de violoncelle en suspension dans l'air saturé, les poser en collier lourd sur mon cou abandonné, m'étirer jusqu'aux confins des échos des mondes, sourire à la fin. En moi la rivière continuera à couler le long des boutons d'or, sous les saules et les corps allongés au pique-nique, je dors ne me réveille pas.
Montage photoshop réalisé à partir d'une peinture de Tamara de Lempicka : La Bella Rafaela
Découvrez Lucienne Delyle!
11 août 2008
[it's not enough]..........
Les deux derniers albums de Daniel Darc sont
définitivement évidents pour moi, des merveilles. En voilà un addict de l'addiction : "je ne peux pas prendre un peu, je ne peux pas boire un seul verre, je n'en ai jamais assez"... "it's not enough" ; jamais assez jamais assez jamais assez jamais assez jamais assez......
Jamais assez. Il est meurtri et cassé sous sa croix huguenotte en sautoir, mon frère. Il parle doucement, et toujours de sa voix de jeune homme, il vibre d'émotions. J'aime sa fragilité invincible et l'espoir qui ne le quitte jamais. Oui, surtout cet espoir qui le déborde. J'aime qu'il soit allé si loin au-delà des limites fixées. J'aime qu'il murmure ses cris. Extrait :
Pascale Clark : Vous vous êtes senti très tôt différent des autres ?
Daniel Darc : Oui, oui... je crois
PC : On sait ça comment ?
DD : Je sais pas... Je me suis rendu compte que ce je ne comprenais pas ce qui les faisait rire et qu'ils ne comprenaient pas ce qui me faisait pleurer.
Crédit photo : Xavier Popy
Découvrez Daniel Darc!
25 juin 2008
[ Un rateau sur des feuilles mortes ]..........
On ratisse dehors. Je ne parviens pas à savoir si on ratisse des feuilles mortes ou des graviers, le bruit est trop ténu, mais on ratisse derrière chez moi. Derrière chez moi ? il n'y a que de la terre en tas. Des tas de terre de partout qu'un ami nous amène parfois dans un gros camion jaune parce qu'il ne sait pas quoi en faire et d'où jaillissent de temps à autre des fleurs que nous ne plantons pas et des touffes d'herbes sauvages. Il n'y a pas de graviers, ni de feuilles mortes puisque nous sommes au printemps. Et d'ailleurs qui viendrait s'occuper d'un jardin que nous n'avons pas pendant que je dors, le nez collé au dossier ventru du canapé rouge ? Qui donc passe un râteau dans ma sieste ? J'ouvre un œil. Soupir. Et puis l'autre. Pas moyen d'être tranquille. On ratisse toujours dans mon dos, le bruit se précise, je pourrais jurer qu'on ratisse dans mon salon, drôle d'occupation. Je me retourne. Elle est là, juste en face de moi, sur le canapé blanc ; elle ne ratisse pas mais fait un drôle de bruit de râteau sur des feuilles mortes ou des graviers, on ne sait pas bien. Je crois qu'elle pleure. Allons bon !
- euh… je peux savoir qui tu es ?
Elle lève un œil rouge et bleu, renifle et chevrote :
- Vous voyez bien ! Je suis une petite fille.
Certes. Elle ne ment pas. Elle doit avoir 8 ans à tout casser, peut-être 5, ou tous les âges qu'il y a entre. Deux longues couettes châtain lui tombent presque à la taille, une frange irrégulière couvre le front au-dessus d'un bourgeon de nez perdu qui pointe entre deux joues toutes rondes, une blouse d'écolière bleu marine à fleurettes blanches flotte au-dessus de socquettes à dentelle enfoncées dans des chaussons à cœurs brodés ; du rouge barbouillé sur le genou droit souligne une de ces écorchures qu'on ne peut éviter en apprenant à faire du vélo. C'est indéniablement une petite fille.
- et qu'est-ce que tu fais chez moi ?
- Vous voyez bien ! je pleure en faisant un petit bruit de râteau !
- Ça va de soi. Et pourquoi pleures-tu ?
- J'ai perdu mon après.
Ah. Elle a perdu son après. Et après ? C'est quoi un après ?
- C'est quoi un après ?
- Vous ne savez pas ce qu'est un après ?!
Elle a cessé de pleurer, elle me regarde, médusée. Devant ma mine, elle reprend :
- Si vous savez ce qu'est un avant, vous savez ce qu'est un après. Vous savez ce qu'est un avant ?
- Euh…
- Par exemple, l'avant de votre sieste, vous vous en souvenez ? vous faisiez quoi ?
- Je lisais je crois
- Voilà ! Votre dernier avant, c'est un livre. C'était quoi comme livre ?
- Ça a un rapport ?
- Non, mais j'aime bien les titres de livres.
Je glisse la main sous le coussin où dort encore, le veinard, mon dernier avant, et le tend à la petite qui s'en empare comme un oisillon affamé chipe un ver de terre dans le bec de sa mère.
- Ce n'est pas un titre très long.
- Non, c'est vrai... "Soie" ce n'est pas un titre très long, je suis désolée.
- Oh j'aime tous les titres, vous savez. "Soie", c'est très bien.
Elle passe son doigt sur le mot et se remet à pleurer.
- Tu peux me dire à quoi ressemble ton après, que je t'aide à le retrouver ?
- Vous feriez ça ?
- Oh ça doit être dans mes cordes et de toute façon je ne dormirai plus, cette fois. Alors, quelle tête il a, ton après ?
- C'est que…. Je ne sais pas vraiment.
- Comment ça ?
- Ben non ! est-ce que vous savez, vous à quoi ressembleront vos après ?
- …
- Ah !
- Mais si tu l'as perdu, cet après, c'est que tu l'as déjà eu dans les mains, déjà vu, non ?
- Non. Mais je l'ai imaginé.
- C'est un début. Et tu l'as imaginé comment ?
- Comme ça !
Elle me tend un petit carnet rouge à spirale qu'elle vient de sortir de la poche de son tablier. Je le prends et l'ouvre comme elle m'y encourage par un signe de tête. Le carnet est rempli de signes qui ressemblent vaguement à des mots, séparés par des points maladroits, des virgules tremblées, des calligraphies étranges évoquant une ponctuation martienne. On dirait des esquisses de phrases, illisibles. La petite murmure :
- je l'ai commencé avant d'avoir appris à écrire comme il faut. Les mots ne se ressemblent pas beaucoup.
- tu peux peut-être me dire ce que ça raconte, alors ?
- c'est que ça dépend des jours !
- Ah ?
- Oui ! évidemment ! Hier, c'était l'histoire d'une coccinelle qui prenait le train pour la première fois pour aller voir la tour Eiffel. Et puis elle se perdait, elle se trompait de gare. Elle tombait sur une bande de puces qui voulaient lui piquer ses belles pastilles noires. Elles la faisaient prisonnière et pendant ce temps il pleuvait tout le temps puisque ce sont les coccinelles qui vont demander au bon dieu qu'il fasse beau le lendemain. Heureusement, un hanneton tout doré venait la sauver et l'emmenait visiter Paris.
- Et les puces ?
- Elles mouraient toutes grâce à un chat armé d'un collier anti-puces ! Mercredi, ça racontait l'histoire d'un pauvre mendiant aveugle et d'une jeune fille très belle. Il y avait un méchant, aussi, avec des gros sourcils. Il voulait épouser la jeune fille qui s'appelait Muriel. Il a fini par être arrêté par la police parce qu'il voulait tuer le mendiant qui était aussi amoureux de Muriel. Elle s'est mariée avec le gentil mendiant qui a eu une opération et a été guéri ; il a trouvé du travail aussi. Il a été bien content de voir qu'il avait épousé une si belle fille.
- Et aujourd'hui ?
- Aujourd'hui…. Aujourd'hui c'est très triste. C'est l'histoire d'une petite fille qui se rend compte qu'elle n'a plus d'après.
- Et elle s'en rend compte comment ?
- Elle se retrouve face à elle devenue grande.
- C'est qu'elle a un après, alors, si elle devient grande ?
- Non ! ce n'est pas l'après qu'elle voulait ! il n'y a pas de carnet, nulle part ! pas d'histoires !
- L'après ce sont les histoires ?
- Oui ! Et là, il n'y a qu'une dame qui dort !
- C'est grave ?
- Non… enfin si ! si ! dehors il y a des écureuils et des aventures, il y a du vent dans les arbres, des gens qui passent loin dans des voitures, au-dessus de sa tête, dans le ventre des avions, plein d'histoires de voyages à raconter, des amoureux à aider, et elle-moi-elle-je-dort-dors ! Je ne veux pas dormir !
- … La petite fille c'est toi ? et la dame c'est moi ?
Elle ne répond pas, elle me fixe, comme on regarde l'objectif d'un appareil photo, quand on croit que vraiment, un oiseau va en sortir. Elle a un air doux et gentil de petit râteau d'enfant en plastique vert, des yeux clairs tout ronds. J'aimerais la serrer contre mon cœur, lui faire entendre la chanson qu'il fait encore. Au lieu de ça, je lui dis :
- ça te consolerait un peu de manger un morceau de gâteau au chocolat ?
- Un peu, oui…
- Et un peu plus si j'y ajoutais une salade de fruits ?
- Avec quels fruits ?
- Ceux que j'ai : ananas et fraises.
- Alors oui, je crois que je serais consolée.
- Et si, pendant que tu mangeais, j'écrivais l'histoire de la petite fille qui n'a pas d'après, tu arrêterais avec ce petit bruit de râteau ?
- Oh oui ! promis !
Voilà comment, tandis qu'elle se régale, je me retrouve à vous raconter tout ça. On ne ratisse plus dehors. Mais dedans… dedans c'est une autre histoire.
Ecrit et illustré le 2/4/7 pour dedicacessen








