Lenverre

Histoires de causer, histoires d'en faire, de petites histoires de rien du tout presque vraies, ressemblant à des personnages existant ou ayant existé.

12 mai 2009

[Entends-tu ?]..........

feu

Je suis morte. Tu ne le sais pas, tu te lèves et je suis morte. Loin de mon corps, tu étires le tien, il ne reste plus rien de ma caresse sur ta peau. Mon amoureux de l'autre bout du monde, de l'autre bout du temps, je suis morte. Je veux te dire au revoir mais je n'ai plus de langue, je n'ai plus de mains. Je suis un souffle, j'entre par la fenêtre de ta chambre, je pleure et tu ne le vois pas, je pleure comme on chante, comme on crie, je crie peut-être, je ris aussi de la joie de te revoir. Le vent dans les arbres ne fait pas autre chose. J'entre, je te murmure que je suis morte et tu n'entends pas. Nous nous sommes tellement aimés, m'entendais-tu lorsque je croyais être vivante ? Puisque je suis morte je chante le monde entier et les voyages, les sirènes de bateau, le chant des mouettes, la vague qui heurte la jetée.
Tu sursautes.
Est-ce le vent ?
Est-ce moi ou l'appel de la mer ? Je suis un fantôme, entre ton pull et ta peau, je viens. Les battements de ton coeur, de ton coeur, de ton coeur, réguliers encore comme les pas d'un cheval tranquille, je les bois. Mon amoureux enfui qui ne sait pas que je ne suis plus. Entends-tu ma voix ? Ma langue morte sur ta peau appelle. Tu frissonnes. C'est moi ! Souviens-toi ! Je dessine un mot sur ta poitrine, du bout du souvenir de mes doigts, comme on  grave la pierre, de toutes mes forces désapprises, je sculpte : B-L-E-U.
Tu souris.
Tu revois mes yeux, tu fermes les tiens et tombes lourdement dans un repli de mon songe de velours. Le temps fuit par la fenêtre d'où je suis venue, tu crois en moi à nouveau, bleu l'Atlantique, bleu le frais cresson sous la nuque du soldat endormi. Bleue la rivière sous nos visages emporte un reflet de baiser. Bleue la flamme. J'entends le tambour de ton coeur qui m'appartenait et ta voix qui avoue mon prénom se mêle à la mienne, qui rêve le tien. Un enfant passe. Tu le rejoins, tu repars et tu ne sais toujours pas que je suis morte. A nouveau je prends le stylet et, de toute ma volonté d'amoureuse, je souffle sur ton cou : B-A-L.
Les forces me quittent, je ne sais plus rien écrire, entends-moi ! Tu me reviens, l'enfant est passé.
Un soir de 14 juillet sous les lampions et, à côté des lumières et des danseurs, le petit chemin le long des murets encore tièdes ; tu me prends la main, impatient. Dansons. Entre toi et moi la mort que tu ignores tient si peu de place, l'espace d'un soupir, elle est la musique qui s'insinue entre nos ventres et nous enlève, l'électrique distance qui nous préserve brûlants. Puisque je suis morte je chante le monde entier et les corps, le froissement des draps, le rythme de l'étreinte, la confession de joie. Tu penches la tête en arrière et s'éternise la chute enlacée, la merveille. Je suis la douceur que tu réclames entre ta peau et l'air, je galope dans ton sang, retrouvée, tu apprends ma présence, la pluie au carreau m'accompagne.

Reste plus loin encore.

Je tatoue ton corps tout entier, tu entends. L'urgence me remet au monde, des phrases te pénètrent, des histoires t'ensevelissent,  tu es la machine rouillée sous le liseron blanc de mon adieu. Abandonné enfin. Tu sais que je suis morte, tu me gardes dans ton rire. Le parquet et le bois du cercueil peuvent grincer, les enfants peuvent courir et grandir, les routes peuvent fuir et tes pas s'éloigner, nous sommes ensemble, cachés sous la vie comme au frais d'une cave parfumée, en été.

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25 août 2008

[Je préfère ce rêve-là]..........

boutonor

D'argent les ombres des branches sur ma peau un dimanche et d'argent le ventre de l'épervier derrière la fenêtre du salon. D'or les éclats de soleil qui font de l'eau au sol, avec des truites dedans. D'or la lune qui viendra à son tour. Mes yeux sont des oiseaux aux cous hérissés de plumes obscures et sous mes paupières des mondes parfaitement ronds roulent lentement dans l'azur. Je dors, ne me réveille pas, ici personne ne m'atteint. Je préfère mes orages aux cris des chiens, je préfère mes cauchemars aux courses mécaniques des poulets étêtés, je préfère la nuit immense percée du chant d'étoiles déjà mortes, je préfère mon rêve à ce songe-là. Faire se lever une tempête qui laisserait la réalité blême et sèche comme un os, demander au chat de me prêter son œil mobile et inquiet, grâce à lui pêcher quelques gouttes de violoncelle en suspension dans l'air saturé, les poser en collier lourd sur mon cou abandonné, m'étirer jusqu'aux confins des échos des mondes, sourire à la fin. En moi la rivière continuera à couler le long des boutons d'or, sous les saules et les corps allongés au pique-nique, je dors ne me réveille pas.

Montage photoshop réalisé à partir d'une peinture de Tamara de Lempicka : La Bella Rafaela


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13 août 2008

[L'écho des pierres]..........

montagnesTu me demandes ce qu'il peut bien y avoir dans les montagnes.
Je réfléchis. Tu me dis : "il y a bien des tunnels mais il y fait toujours tout noir, alors, on voit très mal." Forcément.
J'imagine.
Déjà la langue sur le dedans des montagnes, râpée à la pierre humide, froide et rude. Sens-tu ce goût du cœur de la montagne, qui ressemblerait un peu à celui de la neige et aussi à celui des murs de béton juste après une averse d'été ? Un goût plat comme un galet à ricochets, aiguisé comme un rasoir. Un goût comme un déraillement de train, un peu.

Quand tu fermes les yeux très fort sur la paume de tes mains, tes coudes posés au bureau, ça ressemble à l'idée que je me fais de l'intérieur des montagnes. Le noir se poinçonne de milliers de parasites, souvenirs de lumières, d'images, de musiques. Si tu restes encore un peu, l'obscurité vire au gris électrique puis devient un puits blanc où tu t'envoles, un écho. Dedans la densité des montagnes, des tourbillons doivent pareillement savoir surgir sans un bruit et t'emporter au cœur des songes. Les montagnes sont peut-être pleines des âmes à venir en leur cocon de pierre. Et de secrets trop lourds pour être laissés libres. Elles sont sans doute aussi remplies de prières maladroites, bâillonnées, échappées du ciel des églises.

Dans les montagnes il y a des espoirs d'histoires, ça je le jurerais, des incipit extraordinaires, des chutes vertigineuses, des romans entiers à cueillir. Des hanches de femmes, des nombrils cousus et des visages éternels, des oiseaux crayeux, des chiens couchés, des géants au festin, des amoureux qui serrent fort leurs doigts de marbre emmêlés. Je pense à la dernière scène des Visiteurs du Soir. Le diable est bien content, il croit avoir transformé les amoureux désobéissants en statues mortes, il croit avoir tué l'amour insolent. Tout à coup, pam tam dam pam pam… qu'entend-il le diable furibard et vaincu ? Il entend leur cœur qui bat, qui bat, qui bat !

Au plus profond des montagnes, des cœurs têtus qui persistent à battre à l'unisson ? Et tout autour de ce frémissement imperceptible, jusque sur les  parois des tunnels où passent les camions :
J'imagine une réserve de nuit.
Et de silence.
Quand le vacarme et les lumières du monde seront trop agressifs, quand plus une ville, plus une maison, n'acceptera de dormir simplement sous les étoiles, quand nous serons bien fatigués de toute cette agitation bête, les montagne s'ouvriront peut-être et en sortiront de grandes ailes de sommeil,  une main fraîche de mère inquiète sur un front brûlant. Et dans ce sommeil enfin, dans ce silence et dans cette nuit infiniment douce, la montagne aura peut-être engendré des rêves plus vastes que les nôtres. Oui, peut-être qu'au cœur de l'impénétrable montagne, dorment les illimites des mondes.


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11 août 2008

[Parfois, ça me prend]..........

louveJ'ai envie de crier très fort, à en faire tomber le ciel, de mordre des arbres, d'être FOLLE!, et puis aussi que la lune brûle, que rien ne soit comme ça, si tiédasse, si mou. J'ai envie de cheval à bouffer, de sang sur les babines, de mains dans la viande, j'ai envie de fer et de papier. D'arracher. De ramper, de rouler, de prendre, de tendre mon cou à la nuit et d'y hurler en rouge, les oreilles tirées en arrière par le vent animal, ANIMALE!, j'ai envie que le froid me ronge et la course. Griffer, me faire griffer. Avoir 1000 ans et avoir fait des enfants dans tous les fourrés, les entendre m'appeler et galoper, efflanquée, affamée, loin d'eux, en perdre encore, par le cul par terre le long du chemin. J'ai envie de sauter à la gorge des curés et des jeunes filles, de leur percer les yeux et de sucer leurs cervelles. Puis de les vomir et m'allonger, essouflée. Calmée. Juste née.

Crédit photo : Lars Raun


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19 juillet 2008

[Après le dîner]..........

Il est si fatigué, tous les soirs il est si fatigué. Elle lui laisse la marche devant la porte de derrière, celle du cellier, pour s’asseoir. Avant, ils ont mangé et il a vidé la bouteille de vin commencée la veille ; parfois elle le regarde quand il boit, il ferme les yeux. Un jour il s’endormira en buvant et il ne sortiront pas prendre l’air derrière la maison. Il passera sa nuit la tête dans ses bras sur la table, elle ne pourra pas même débarrasser son assiette. Elle fera tout propre autour de lui, mais lui dormira les cheveux dans une assiette sale. Elle montera dans leur chambre et dormira en étendant ses jambes jusque sur les draps froids à la place où il ne sera plus.

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Il n’est jamais saoul son mari, pas mal de ses amies lui envient ça. Non, il boit deux verres de vin le midi, trois le soir, jamais plus. Il a le regard à peine éclairci, il ne change pas d’humeur à l’alcool, il commande au vin. C’est lui le chef de ses enivrements refusés. Chaque soir de temps sec, il lui dit, après qu’ils aient terminé le repas : "on va prendre l’air". Ce soir, elle a froid, elle serre les bras contre sa poitrine, dans sa robe bleue en tricot, appuyée au mur de la maison. Il effleure les herbes trop hautes qu’il n’a plus le courage de tondre aussi souvent qu’il le faudrait ; de toute façon l’automne est là, la pousse va s’arrêter d’elle-même.

Elle a froid et il est en tee-shirt, penché sur la houle que le vent soulève dans le jardin. Sûr que si on le regarde de loin, il a l’air plus jeune qu’elle alors qu’ils ont le même âge. Un travail d’homme et une morphologie héritée de lointains aïeux montagnards l’ont gardé mince tandis qu’elle s’alourdissait. Mais il n’a plus la souplesse de la jeunesse, il est simplement noueux. Seul son port de tête est toujours celui du jeune homme qu’elle a rencontré vingt-et-un ans plus tôt, il a gardé ça, ce cou flexible et dur, cette nuque toujours bien rasée en dessous des cheveux clairs, halée. Parfois encore, elle a envie d’y poser les lèvres.  A bien y penser elle n’a pas si souvent baisé cette nuque. Elle en a eu très envie tout le temps au début, mais elle se retenait, c’était si incongru, ces baisers dans le cou qu’elle voulait lui donner, comme ceux d’un homme à une femme. Quand elle finissait par céder à la tentation et, fermant les yeux, venait se nicher en le humant à la naissance des cheveux, toujours plus légèrement qu’elle le souhaitait, il se raidissait un peu, écourtait la caresse. Il était gêné. Pourtant ils étaient toujours seuls lorsqu’elle faisait ça ; elle n’aurait jamais osé en public ! Mais il la regardait drôlement quand elle avait fini, comme s’il ne la reconnaissait pas, il évitait de tenir son regard, redoutant d’y croiser encore ce naufrage qu’elle attendait avec ferveur et qu’il ne nommait pas. Inquiet, il ironisait "allons bon ! la vlà qui me relèche le cou ! qu’est-ce que tu lui trouves donc de si bon ? tu préférerais pas m’embrasser sur la bouche comme tout le monde ?". Faussement comique, il tendait ses lèvres, pour un baiser de boulevard. Elle les effleurait en une bise-excuse vite picorée, rassurante épouse.
Alors elle ne s’y est pas attardée souvent sur la nuque bien-aimée et l’envie prompte, impérieuse, lui en est presque complètement passée. Si elle revient encore de temps à autre, c’est domptée, dressée comme un chien trop obéissant, elle la chasse vite et l’envie se laisse faire, se roule en boule et s’assoupit.

Elle a décidément froid, elle frissonne.
"T’as vraiment du sang de navet", murmure-t-il avec un demi sourire d’automate. Il ne l’a pas vue frémir mais il a ressenti ce mouvement à peine ébauché, la main glacée invisible le long du dos de sa femme, debout à côté de lui. Elle se contente de répondre  : "je ne sais pas comment tu fais". C’est vrai qu’elle ne sait pas quel feu le tient, le chauffe. Quel thermostat interne le laisse si peu sensible aux différences de température. A moins que ce soit elle qui le soit trop. On dirait, à les voir posés ainsi, qu’ils attendent dans un couloir d’hôpital, à la porte, tandis que le médecin ausculte un patient qu’ils sont venus visiter, mourant peut-être. En transit à la porte de leur très propre maison. Ils se parlent peu, attendent, s’oublient. Parfois, ils échangent quelques mots anodins, mais le principal, l’argent, les voisins, la famille, tout a déjà été dit pendant le repas. Que raconter d’autre ? Si, parfois, il dit "tiens revoilà cette sale bête". C’est le chat jaune des voisins, épave toujours affamée, vieux matou amoché de partout qui les guette de temps à autre depuis le mur mitoyen. Il lui jette un gravier, il le loupe tout le temps, pourtant il sait viser. Il rigole en le voyant détaler.

Enfin, il donne le signal : "y a quelque chose de bien à la télé ?" ou : "bon je suis crevé, je vais au lit", de moins en moins souvent : "tu tardes pas trop à venir te coucher ?".
Ils rentrent, la journée s’achève.
Il s’installe au salon devant l’écran ou, plus fréquemment, monte se coucher avec des bonbons et un livre, il aime lire, il est abonné à la bibliothèque. Quand elle le rejoint, le roman est ouvert sur sa poitrine ou tombé à terre, il dort en ronflant déjà, il n’a pas éteint la lampe de chevet qui fait brasiller les papiers de caramels sur le marbre de la table de nuit. Elle n’est pas encore montée ce soir. Elle traîne tant qu’elle peut, elle sait qu’il ne l’attend pas. Elle astique l’évier après avoir rangé la vaisselle, nettoie la nappe cirée jaune, regarde sa main droite qui ramasse les miettes avec l’éponge bien essorée, avant de les jeter dans le vide du bord de table, où elles seront rattrapées la main gauche en cuillère. Elle a toujours aimé ce geste chez les autres. Elle regardait les femmes faire ça, quand elle était petite ; maintenant, sans y réfléchir, mais toujours avec le même plaisir ténu, elle admire la lenteur précise et jamais lasse parce que résignée de ses mains à elle, presque indépendantes d’elle, ses mains d’adulte, de maîtresse de maison rôdée. Elle joue à imiter les grands, elle est grande.

Quand tout est fini, elle s’assoit à la table, bien droite sur son tabouret. Elle regarde autour, à l’affût du moindre détail inhabituel. Il y en a rarement, la pendule ne s’arrête presque jamais, c’est de la qualité, les piles y font de l’usage, la cafetière est toujours soigneusement débranchée, les torchons pendus aux crochets en forme de fleurs, le nombre de cerises brodées sur les rideaux ne change pas, le rythme des gouttes d’eau qui fuient du robinet définitivement récalcitrant à les retenir, non plus. Elle connaît l’assurance de ce moment retrouvé, elle s’y engouffre, s’y love. Elle ouvre les portes, ferme les yeux se met à parler

...

Qu’elle murmure, chantonne ou gémisse, qu’elle crie, c’est dans le silence profond de la pièce qu’elle ne trouble pas. Sa voix est un souvenir de bruit seulement, elle gît en son centre épais, caché, elle est la source qui m’appelle et que toujours j’entends ; à laquelle je réponds. J’arrive. Je viens de loin, de sa peau tendre sur la cheville, de ces dimanches de mai où il pleuvait, je viens des rues que jadis elle traversait et de celles des villes qu’elle ne connaîtra pas, où les passants ne parlent pas sa langue. Je suis de son passé et de son futur, j’approche d’elle portant les parfums qu’elle ignore. Dans mes mains j’ai des tissus qu’elle n’a jamais touchés et dans ma bouche des épices pour la sienne. Je viens de ses premières vacances à la mer, j’habite un coquillage qu’elle a porté à son oreille émerveillée il y a vingt ans, je viens des rires de ceux qui habiteront la maison quand elle ne sera plus là.

Je me pose sur sa nuque qui ploie, je suis léger comme une main jeune, dans son parfum fatigué je frôle sa peau et m’y accroche. Je la mords pour qu’elle s’éveille à moi. Quand elle me sent là, elle soupire et s’abandonne. Je la parcours tout entière, je suis la larme habituelle qui coule de son œil jusque dans son cou, entre les seins tenus dans le coton du soutien-gorge, je suis le doigt aimé qui la connaît le mieux et descend, m’arrête au chaud de ses cuisses serrées. J’entre en elle qui sourit, je la couvre et l’étouffe, je suis la multitude de ses cheveux défaits, le bout de sa langue courbé au palais, je suis l’ongle rose de son auriculaire, la plante de ses pieds qui bat ma mesure électrique, je suis elle, sa sueur, son eau intime et salée, je suis en elle pour une seconde pour l’éternité, elle me reçoit et me réclame encore, je suis le rire qui lui lisse le front.

Je l’emmène, par la fenêtre nous partons, nous volons par-dessus les jardins bien tenus, les choux qui poussent et les corolles fermées, les vers qui creusent des galeries, les chats à l’affût, les feuilles détachées de leurs branches qui tourbillonnent en rondes serrées. Son ventre rase la terre, elle est l’oiseau de nuit au flanc blanc qui me porte. Plus loin, nous nous élevons par-dessus les grands arbres où souffle déjà l’océan de derrière les dunes. Nous prenons les navires anciens qui traversent les tableaux, infiltrés dans la gouache nous remontons le pinceau jusqu’à la main du peintre, dans son bras tendu nous sommes des guêpes vibrantes mais dociles, elle s’allonge sur le sofa de velours grenat, ses bras en couronne entourent sa tête rousse de dormeuse et, tapi dans l’œil de l’artiste, je la regarde, la prends couchée nue et la repose sur la toile, la fraîche endormie. Elle a 17 ans et des promesses dans ses ombres, j’ai son âge, je l’embrasse, nous courons.

Nous sommes au grand bal donné dans le château sur la colline. Dans les salons dorés, les miroirs inventent mille hommes et mille femmes qui dansent, ses pieds volent sur le parquet et sous mes paumes, sa taille de soie précieuse est une carpe vive. Elle tourne plus vite que la terre sous nos pieds dans l’univers, ivre au milieu des archets, elle penche la tête en arrière, son sang bat fort à la veine du cou offert, elle est la plus belle des femmes qui respirent ici et ailleurs. Entre ses cils, dans le mince rai clair du regard, je sais enfin mon visage qu’elle aime, tandis que sa main froisse le billet d’un amoureux nouveau, déjà oublié. Nous sommes repartis. Le voyage ne s’arrêtera jamais, nous le savons ; elle devient chanson, j’en suis le refrain, nous nous cognons aux murs des hôtels secrets avant de tourner en boucle dans les têtes des amoureux. Les carreaux ouverts nous redonnent à l’air libre. Devant une porte entrebâillée en été, une femme hésite à quitter son amant, je deviens sa robe de tissu jaune et ma voleuse complice est la lumière qui me transperce pour dénoncer au monde absent le dessin parallèle des jambes.

Un souffle et nous sommes au Japon, dans la brise qui déflore les cerisiers au jardin du poète, un souhait et elle devient la peau tendue, frappée, effleurée, de tous les tambours entêtants de l’Afrique. Je me cache dans la hanche désaxée d’une antique statue qu’elle caresse lentement sous le soleil de Grèce, elle est vierge tandis que je crie son nom multicolore sur le mur d’une gare abandonnée. Elle est ma tendre enfant que je console, je suis son fils premier qu’elle presse contre son sein affamé, nous devenons chevaux aux galop emballé, sur une falaise battue par la vent, nous soufflons la tempête jusqu’à être le naufrage et ses survivants échoués. La goutte que je bois sur sa peau a le goût ferreux de son sang que j’ai versé… Enfin, je pose ma tête à son genou où l’odeur de mousse rappelle celle d’un puits profond, je me noie, j’oublie, nous sommes posés tous les deux, allongés sur le temps immobile du fond de la rivière qui court tandis qu’elle me laisse déjà.

AFTERDINER222_copie

Elle m’a chassé. Elle se tait, elle regarde tout autour, rien n’a changé, le tic tac de la pendule accrochée au-dessus de la porte rythme la nuit tombée. Elle ne s’étire pas, se lève simplement, elle sort du placard les deux bols du petit déjeuner, petit bruit mat de la porcelaine qu’elle pose, prépare le café pour le lendemain, parfum de la chicorée qu’elle met au fond du filtre, la vie et elle se reprennent. Quand elle sera couchée à côté de son mari si fatigué, quand elle dormira elle aussi, oublieuse en d’autres songes ordinaires, je serai à son chevet, patient du prochain rendez-vous, suspendu au-dessus de son visage qui m’ignore, flottant dans son souffle régulier, fantôme bleuté imperceptible dans la pénombre, son rêve éveillé.

(un clic sur les images donne accès au format original)


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07 juillet 2008

[Lueurs]..........

colline

Un oiseau sur la branche mot sur la page
noir
apaise la lumière

et dehors sur la colline
cent mille réverbères battent jaune pleureur
et dedans en ma poitrine
un seul phare baratte l’épaisse noirceur

ta peau sur la terre promenade au départ
bleue
enflamme les ombres

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25 juin 2008

[Notre amour artichaut]..........

breton

Thalassothérapie

Les crevettes à rhumatismes partiront pour le bain
Portant dans leurs sacs en paille
Le cri d'un éléphant amoureux d'une chimère de pierre
Nous les suivrons lançant aux vagues ces poussières assassines
Qui exaltent leur chant
Tu cueilleras les fleurs pourpres et ton cœur et ton cœur
Et ton cœur encore pendra contre la falaise
Accroché à d'incandescents filaments
Comme une fillette dans une cour danse à la balançoire
Au-dessous de la mer le soleil
Demain se noiera dans tes larmes citronnées de frais
Sous ta peau Rhodoïd ta carcasse broyée marchera sur le feu
qui fera son dos rond de poule
puis s'endormira sans rêver entre les six pattes du chat du Chouannesé
Des parfums s'envoleront en fusées de cristal
Et ton cœur et ton cœur en corolle tombera ses habits
Une feuille et ma mort
Une feuille et la tienne
Une feuille et puis rien
Mon coco mon chéri de brique
Je te presserai dans mes bras en fer et les lacs jailliront
Tu ne seras jamais né j'aurai rêvé
Sur ma tête un oiseau à ressort posera un bout du ciel découpé
Avec un ange dedans tout abîmé
Je lui mentirai d'autres fracas et son cœur et son cœur à la menthe
Jusque dans ma voix trouvera son trépas
Sur la plage des marins déjà morts ligoteront le réveil-matin de notre amour
Dans une nappe à carreaux essorée
Du naufrage de notre île

Proposème écrit et illustré le 19/3/7 pour dedicacessen

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[Le pays de mon coeur caramel]..........

coeur02

Le pays de mon cœur qui bat, qui bat, qui bat ? ce sera celui des songes où pendeloquent des cœurs caramels transpercés, olibrius à balancelle, galopant des amours flamboyantes, un drôle de pays qui ne dit pas son nom aux douaniers mais préfère le chuchoter aux enfants et aux amoureux. Contrairement à ce qu'on croit, il ne rejette pas ses habitants au petit matin –que l'on peut appeler les rêveurs, si on veut. Ce sont eux qui le quittent, pensant sortir juste un moment. Les voilà perdus pourtant : le pays de mon coeur est animé d'un mouvement presque imperceptible, qui peut faire franchir trois fois la distance de la terre à la lune en quelques secondes. On croit être encore au seuil, dans le jardin du rêve, en son ombre bleutée, on croit pouvoir revenir à sa douceur quand on le désire alors qu'on est déjà en plein désert, très loin ou tout près, de toute façon revenu, cerné  à nouveau par les frontières de ronces du réel. Les autres rêveurs nous cherchent dans le songe qui demeure malgré nous. Ils nous appellent ; on n'entend plus leurs voix, juste une vague rumeur que l'on prend pour du vent ou le chant d'un oiseau, le klaxon d'un camion blanc sur la colline. On pourrait peut-être encore retrouver la petite porte pourvu que l'on s'arrête, que l'on aperçoive les liserons derrière la rouille, que l'on entende l'oiseau derrière la poulie. Mais on secoue la tête, on chasse les abeilles chargées de miel, on continue à s'enfoncer sur nos jambes lourdes dans les taillis ou dans les dunes,  sans même savoir qu'on a renoncé et que l'oubli viendra.

Il faut habiter ses rêves avec ténacité et s'armer d'un fil d'or pour aller au jardin.

Ecrit et illustré le 17/1/8 pour dedicacessen

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[Petit éventail]..........

sundayafternoon_049- Tu penses à quoi ?
- A rien. Il est quelle heure ?
- J'en sais rien… il est plus loin que midi, c'est sûr, j'ai entendu les cloches.
- C'est la sieste, il n'y a plus de bruit dehors.
- Si, écoute, un bébé pleure.
- Ah oui, il ne peut pas dormir. Il a mal aux dents.
- Ou il a faim.
- Moi aussi j'ai faim ! On mange ?
- Au lit ? Oui ! tu descends chercher le jambon et puis de l'eau et puis du vin et puis du raisin. Oh ! Il reste une moitié de foccacia sur la table ! Tu la prends aussi.
- Pourquoi moi ?!
- Parce que c'est toi qui as faim
- Pas toi ?
- Si, mais je n'en ai pas parlé.
- C'est juste. Il y a combien de temps ?
- Qu'on est là ?
- Qu'on est là.
- Je ne sais pas… Une nuit, un matin et un peu d'heures.
- Non. Je suis sûr qu'il y a bien plus longtemps que ça.
- Tu t'ennuies ?
- Idiote. Oui, je m'ennuie atrocement.
- Je te déteste...
- Moi aussi. Il y a au moins cent ans qu'on est dans cette chambre. Si ça se trouve, quand on sortira, plus rien ne sera pareil, dehors.
- Ce sera comment ?
- Il y aura des nouvelles maisons, des avions dorés, des enfants transparents…
- Ce serait joli.
- Les avions dorés ?
- Les enfants transparents. On verrait les avions dorés à travers.
- Et aussi la mer !
- La mer ? mais elle est loin.
- En cent ans, elle a le temps d'arriver.
- Pourquoi  viendrait-elle ?
- Pour nous chercher.
- Toi et moi ?
- Oui. elle aurait posé sur son dos un gros bateau qui s'appellerait… je ne sais pas… si !  Le vagabond !
- Oui !
- Oui, hein ?! le vagabond et on partirait à son bord…
- Tu sais conduire un bateau ?
- Evidemment ! Je sais tout conduire, les bateaux, les chameaux, les valses, les gros camions...
- T'es le plus fort.
- Embrasse-moi…
- Dis… dehors, il y aura toujours les oiseaux quand on sortira ?
- Ça t'embête ? Non parce que si ça t'embête, il suffit de le dire, hein. Je les supprime.
- Non, garde-les ! j'aime bien les entendre chanter dans les arbres. Et puis c'est  pas que j'les aime pas, j'en ai juste peur.
- Oui, ça arrive.
- Ça ne t'étonne pas ? chaque fois que je dis que j'ai peur des oiseaux, on me regarde bizarrement.
- Attends, je vais te regarder bizarrement… Comme ça ?
- Je t'aime ! Tu sais, je me dis que j'ai peut-être peur des oiseaux parce qu'ils sont comme des regards. A moins que ce ne soit l'inverse. Les regards, comme des oiseaux
- Ça se tient… et quelle espèce d'oiseau serait le tien ?
- Le mien ? Le mien… est un gros oiseau mélancolique qui toujours pèse et rêve.
- Oh oui ! un gros petit oiseau bleu et rond comme deux planètes. Souvent je le vois qui palpite sous tes paupières, quand tu dors.
- Souvent ? Mais…
- Souvent depuis que je te regarde dormir, depuis cent ans.
- Et toi ton regard serait un… un corbeau sous la pluie parfois. Ou un ibis sacré très tôt le matin quand tu vas voir par la fenêtre la couleur du ciel. Mais le plus souvent c'est un colibri.
- Très bien ça le colibri, c'est tout petit, ça se glisse partout. Regarde comme il se pose sur ton front, il picore tes songes, le voleur !
- Aïe !
- Il cache sa tête sous ton bras
- Tu me chatouilles…
- Il se roule contre ton ventre… il frémit sur tes seins... frissonne contre ton cœur… il vacille… il meurt !
- Non !
- Ah non, le voilà qui revit, son cou rond est hérissé de cils qui te caressent chaque fois que je ferme ou ouvre les paupières.
- …Petit éventail…
- Il vole jusqu'à la nuit entre tes jambes, il cesse de chanter…

sundayafternoon_052

- Tu penses à quoi ?
- A rien. Il est quelle heure ?
- J'en sais rien… il est plus loin que cinq  heures, c'est sûr, j'ai entendu les cloches.
- J'ai faim...

Ecrit et illustré le 5/10/7 pour dedicacessen

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[Refuges]..........

chemin_de_ferJ'ai vécu au bloc A de la rue des prés. Le bloc des campenottes, ici les campenottes, ce sont les jonquilles. Des noms de fleurs. Bien des histoires, dans les caves, les tours de vélo, les abris des buissons le long des trains qui passent vite, les cerises et les rondes, les bagarres, les filles Bourlon m'ont fait tomber dans les orties, impossible de bouger, elles ont ordonné à Pascal, leur frère attardé, de me tenir plaquée au sol, et comme des bouts de peau échappent aux morsures des herbes, elles me passent une ortie sur les bras et la figure ; y a aussi Betty et son renard de l'autre côté du grillage, les femmes qui tricotent assises le long du mur,  l'ascenseur qui se bloque, la rue des prés sous mes souliers vernis, Richard amoureux (qu'est-ce qu'il est collant !) le carrelage jaune du couloir, les rideaux à carreaux et ma mère derrière : "je suis première ! je suis première !" il faisait pas bon être première au bloc.

J'ai vécu sous les toits, dans un tout petit appartement, un moment parfait, une nuit. Je me lève pour boire un verre d'eau, c'est l'hiver, je n'ai plus très sommeil. Je bois, pieds nus. A ma droite, dans la chambre, l'homme que j'aime dort. Derrière moi, au sud, mon minuscule bébé tout neuf rêve de choses que je ne sais plus. Devant moi, j'aperçois par le Vélux les toits de la ville où dorment : ma mère et ma soeur, ma nièce aimée, et plus loin mon frère dans une période de calme. Je ferme les yeux, je les ouvre à nouveau et chacun est à sa place, dans mon paysage, proche, chacun va bien à sa façon, il manque déjà mon père mais on le contient. Je referme les yeux, je confronte mon songe à la vision nocturne des toits sous décembre. Tout est parfaitement similaire. Je me sens gardienne de leur sommeil, au milieu de la mer, je conduis le navire, tout va bien.

J'ai vécu après dans un immense appartement de 200 m2 hors terrasse que j'aimais beaucoup, avec des parquets cirés, des plafonds à moulures, des portes-fenêtres qui suivaient le soleil tout le long de la journée, et des volets qui grinçaient au vent. Comme une île, cet appartement de roi, entre trois cours d'eau et le chant des grenouilles.

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J'ai vécu enfin dans un endroit étrange qui n'avait pas de nom, juste un prénom. Où il existe un oiseau qui tient à la fois du canard et du cygne, un endroit entre ici et là-bas, un endroit du milieu. J'y ai vécu près d'une rivière, je la revois encore brillant sous la lune, entourée de cailloux blancs comme des dents de loup. Je m'y suis beaucoup promenée et quand j'étais fatiguée, il suffisait que je pose ma tête contre lui. J'y avais une cabane, de bois et de petites choses. J'ai vécu dans ce refuge, emprisonnée, contente de l'être près d'un grand feu apprivoisé. Dans les murs, il y avait des histoires secrètes.

Maintenant je vis chez les écureuils.

Ecrit et illustré le 25/6/7 pour dedicacessen

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