25 juin 2008
[A l'orée du bois noir]..........
Maman,
Je pars. Un insecte sombre entre ma peau et ma chair, tisse une toile hérissée de fils électriques ; C'est le loup qui s'est logé à mon envers, un grillon tatoué, infernale sirène. Maman, laisse-moi maintenant au vacarme du vent hisser mon grand voile rouge d'enfant échappée. Il fallait bien que ça arrive. La maison est trop petite, je touche le toit, j'y cogne ma tête. Il faut que je me mette en route et entre dans la sombre forêt.
J'ai à porter un fardeau, des cendres comme du plomb, je cheminerai. Tu me l'as appris : inoubliable et fugitif, chacun avance, son sac lourd sur le ventre, affamé et solitaire dans la grande nuit des temps, je ne peux m'entendre ni m'étendre, la douceur est une illusion, une brise qui ne pénètre pas le brouillard. Il faudra avancer toujours à la lueur déclinante des torches que chacun brandit. La lumière a forme de croix, de bateau, de pièce d'or, de coeur palpitant, de femme nue dans les mains qui se tendent devant les pas. La mienne, à quoi ressemblera-t-elle, vacillant ferme entre les arbres, quel visage au ciel ? Personne ne songe à toucher la flamme, on la suit en trébuchant, on ne sait plus l'horizon, les ténèbres sont les limites et l'espace, l'air respiré. Depuis les futaies, des hommes disent des poèmes qui me sont déjà parvenus, ont griffé ma peau, l'ont tatouée, des seins jusqu'aux chevilles. Hier j'ai cru voir le jour se lever, j'ai eu 6 ans et des dimanches à courir ; ou peut-être était-ce demain et avais-je cent ans, tant de fois la brume a tout recouvert que ma mémoire a fini par s'effilocher, aux temps répandue, au premier futur venu offerte. Cheveux d'ange, barbe à papa, si je la rassemble et la tète sur ma langue, elle fond trop vite, avalée dans le puits grouillant de mon corps.
J'entendrai autour de moi dans la procession, les cris des chiens, les larmes et les rires des humains qui m'entoureront, me devanceront, toi maman, ou me suivront sans me savoir. Entrevus et chéris, perdus. Des phrases inutiles éclateront l'oreille sans éclairer les ornières, des pétards de 14 juillet : "je ferais bien d'aller chez le coiffeur - je te fais des crêpes - Ne rentre pas trop tard - Fais attention - Tu vas me tuer - Je t'aime - Elle te fera verser des larmes de sang - bonne nuit fais de beaux rêves - ne le répète surtout pas - tu m'en diras des nouvelles - tu me saoules - quand je partirai - je te l'avais bien dit".
Le vacarme des combats rythmera le défilé, en repère, j'entendrai le sang couler, je suivrai son cours comme celui d'un ruisseau où l'on se désaltérera tous. La violence brillera au ciel, lune au-dessus du cortège, pénétrant chaque endolori de sa grimace blafarde. Et puis.
Demain je mettrai ma main dans la sienne, la boue à mes souliers ne collera plus, je verrai les buissons des talus, et les fleurs dans les buissons des talus, au phare de ses yeux clos, m'apparaîtront. Déjà il marche dans la sombre forêt et m'y appelle.
Maman, je pars.
Ecrit et illustré le 4/6/7 pour dedicacessen
[Mangez-moi mangez-moi]..........
J'ai dormi dans mon frigo ! La chose et son contenu habituels étaient-ils devenus géants ou avais-je rapetissé ? L'histoire ne le dit pas. Je languissais gentiment entre un yaourt au citron et une truite hagarde. Je crois bien que j'ai aperçu l’ombre fantomatique d’un bouquet de persil mais ne saurais le jurer, c'était peut-être de la coriandre ou les têtes échevelées de branches de cerfeuil en conciliabule. J’entendais la rumeur des clayettes du dessous, le camembert hurlait qu’il était fait comme un rat tandis que la mousse au chocolat en sursis de péremption, suppliait qu’on la consomme avant minuit. Au-dessus de moi, les fesses d’une barquette de foie de veau étaient seulement agitées du souffle régulier du sommeil, tandis que le dessous du verre de moutarde pétait des bulles de topaze vite évaporées. Les crevettes ronflaient puissamment dans leur assiette en pyrex et c’était douceur de voir leur orgiaque mêlée endormie ainsi, abrutie dépourvue de rêves. Symphonie dodécaphonique que les parfums mêlés de tous ces aliments, violons désaccordés que leurs bourdonnements mêlés au ronron du frigidaire, dans la nuit transparente. Oui, ce noir-là était translucide, percé de veilleuses vertes de salle de cinéma : "sortie de secours", "halte au feu", "merde à la police", "les oeufs et les laitages d’abord". Dans leur faible clarté, on apercevait les aliments et leur gigue de morts, ralentie comme un brouillard.
Il n’y a que moi qui étais parfaitement immobile, ficelée que j’étais en paupiette de veau. Rouée de coups, aplatie jusqu’à la finesse du papier, roulée cette fois délicatement sur moi-même puis ligotée serrée, je contenais, meurtrie et complice, le secret que des doigts sûrs m’avaient contrainte à garder, un enfant parfumé d’herbes mouillées, informe et patient, attendant en mon centre que l’on me tranche pour apparaître, tendre sous ma chair. J’en éprouvais de la résignation et du contentement, au milieu de cette nuit froide, j’attendais mon heure, sachant qu’avant d’être mordue, moulue, avalée, il me faudrait connaître le feu. Tout était décidément en place dans ma tête engourdie de paupiette, sans plus d'énergie pour de la peur ou des regrets je n’avais même pas à fermer les paupières pour me reposer enfin. Au milieu des autres condamnés, l'indolence me gagnait.
Ecrit et illustré le 25/2/8 pour dedicacessen
[ Amour cochon ]..........
Mon amour sur les bras est lourd. Mon amour sur les bras est ficelé. Il pèse des tonnes. Mon amour pleure sans larmes entre ses bourrelets. Il ressemble à un rejeton de duchesse qui se transformerait en cochon. Qui d'entre mes bras comme un enfant battu s'enfuirait, courant sans trop de hâte vers le bois. "en grandissant, se dit Annie, ce fût devenu un amour terriblement laid ; mais cela fait, je le trouve assez joli cochon". Oh tout mon amour, mon amour mon amour rose ce loukoum mort, tient froid à mes genoux immobilisés. Bientôt, sur les arbres, des fleurs en jeune verre pousseront, bientôt j'aurai envie de croquer les branches, d'être l'écureuil et l'archet, la musique et le mouvement. Et puis je lirai ici et là des choses merveilleuses et me dirai que je suis bien inextensible. J'oublierai de reprendre du printemps, je fermerai les yeux. La cuisinière me réveillera à coups de casseroles lancées, elle éternuera sur ma nuque, je porterai les mains à mon visage, elles sentiront le curry et les souvenirs. L'amour aura franchi la fenêtre ouverte. Je dirai "qu'est-ce qu'on mange ?" ; ce sera du rôti de cochon.
Crédit image : Anthony Browne in Alice au Pays des Merveilles
Ecrit le 11/3/7 pour dedicacessen
[ Un rateau sur des feuilles mortes ]..........
On ratisse dehors. Je ne parviens pas à savoir si on ratisse des feuilles mortes ou des graviers, le bruit est trop ténu, mais on ratisse derrière chez moi. Derrière chez moi ? il n'y a que de la terre en tas. Des tas de terre de partout qu'un ami nous amène parfois dans un gros camion jaune parce qu'il ne sait pas quoi en faire et d'où jaillissent de temps à autre des fleurs que nous ne plantons pas et des touffes d'herbes sauvages. Il n'y a pas de graviers, ni de feuilles mortes puisque nous sommes au printemps. Et d'ailleurs qui viendrait s'occuper d'un jardin que nous n'avons pas pendant que je dors, le nez collé au dossier ventru du canapé rouge ? Qui donc passe un râteau dans ma sieste ? J'ouvre un œil. Soupir. Et puis l'autre. Pas moyen d'être tranquille. On ratisse toujours dans mon dos, le bruit se précise, je pourrais jurer qu'on ratisse dans mon salon, drôle d'occupation. Je me retourne. Elle est là, juste en face de moi, sur le canapé blanc ; elle ne ratisse pas mais fait un drôle de bruit de râteau sur des feuilles mortes ou des graviers, on ne sait pas bien. Je crois qu'elle pleure. Allons bon !
- euh… je peux savoir qui tu es ?
Elle lève un œil rouge et bleu, renifle et chevrote :
- Vous voyez bien ! Je suis une petite fille.
Certes. Elle ne ment pas. Elle doit avoir 8 ans à tout casser, peut-être 5, ou tous les âges qu'il y a entre. Deux longues couettes châtain lui tombent presque à la taille, une frange irrégulière couvre le front au-dessus d'un bourgeon de nez perdu qui pointe entre deux joues toutes rondes, une blouse d'écolière bleu marine à fleurettes blanches flotte au-dessus de socquettes à dentelle enfoncées dans des chaussons à cœurs brodés ; du rouge barbouillé sur le genou droit souligne une de ces écorchures qu'on ne peut éviter en apprenant à faire du vélo. C'est indéniablement une petite fille.
- et qu'est-ce que tu fais chez moi ?
- Vous voyez bien ! je pleure en faisant un petit bruit de râteau !
- Ça va de soi. Et pourquoi pleures-tu ?
- J'ai perdu mon après.
Ah. Elle a perdu son après. Et après ? C'est quoi un après ?
- C'est quoi un après ?
- Vous ne savez pas ce qu'est un après ?!
Elle a cessé de pleurer, elle me regarde, médusée. Devant ma mine, elle reprend :
- Si vous savez ce qu'est un avant, vous savez ce qu'est un après. Vous savez ce qu'est un avant ?
- Euh…
- Par exemple, l'avant de votre sieste, vous vous en souvenez ? vous faisiez quoi ?
- Je lisais je crois
- Voilà ! Votre dernier avant, c'est un livre. C'était quoi comme livre ?
- Ça a un rapport ?
- Non, mais j'aime bien les titres de livres.
Je glisse la main sous le coussin où dort encore, le veinard, mon dernier avant, et le tend à la petite qui s'en empare comme un oisillon affamé chipe un ver de terre dans le bec de sa mère.
- Ce n'est pas un titre très long.
- Non, c'est vrai... "Soie" ce n'est pas un titre très long, je suis désolée.
- Oh j'aime tous les titres, vous savez. "Soie", c'est très bien.
Elle passe son doigt sur le mot et se remet à pleurer.
- Tu peux me dire à quoi ressemble ton après, que je t'aide à le retrouver ?
- Vous feriez ça ?
- Oh ça doit être dans mes cordes et de toute façon je ne dormirai plus, cette fois. Alors, quelle tête il a, ton après ?
- C'est que…. Je ne sais pas vraiment.
- Comment ça ?
- Ben non ! est-ce que vous savez, vous à quoi ressembleront vos après ?
- …
- Ah !
- Mais si tu l'as perdu, cet après, c'est que tu l'as déjà eu dans les mains, déjà vu, non ?
- Non. Mais je l'ai imaginé.
- C'est un début. Et tu l'as imaginé comment ?
- Comme ça !
Elle me tend un petit carnet rouge à spirale qu'elle vient de sortir de la poche de son tablier. Je le prends et l'ouvre comme elle m'y encourage par un signe de tête. Le carnet est rempli de signes qui ressemblent vaguement à des mots, séparés par des points maladroits, des virgules tremblées, des calligraphies étranges évoquant une ponctuation martienne. On dirait des esquisses de phrases, illisibles. La petite murmure :
- je l'ai commencé avant d'avoir appris à écrire comme il faut. Les mots ne se ressemblent pas beaucoup.
- tu peux peut-être me dire ce que ça raconte, alors ?
- c'est que ça dépend des jours !
- Ah ?
- Oui ! évidemment ! Hier, c'était l'histoire d'une coccinelle qui prenait le train pour la première fois pour aller voir la tour Eiffel. Et puis elle se perdait, elle se trompait de gare. Elle tombait sur une bande de puces qui voulaient lui piquer ses belles pastilles noires. Elles la faisaient prisonnière et pendant ce temps il pleuvait tout le temps puisque ce sont les coccinelles qui vont demander au bon dieu qu'il fasse beau le lendemain. Heureusement, un hanneton tout doré venait la sauver et l'emmenait visiter Paris.
- Et les puces ?
- Elles mouraient toutes grâce à un chat armé d'un collier anti-puces ! Mercredi, ça racontait l'histoire d'un pauvre mendiant aveugle et d'une jeune fille très belle. Il y avait un méchant, aussi, avec des gros sourcils. Il voulait épouser la jeune fille qui s'appelait Muriel. Il a fini par être arrêté par la police parce qu'il voulait tuer le mendiant qui était aussi amoureux de Muriel. Elle s'est mariée avec le gentil mendiant qui a eu une opération et a été guéri ; il a trouvé du travail aussi. Il a été bien content de voir qu'il avait épousé une si belle fille.
- Et aujourd'hui ?
- Aujourd'hui…. Aujourd'hui c'est très triste. C'est l'histoire d'une petite fille qui se rend compte qu'elle n'a plus d'après.
- Et elle s'en rend compte comment ?
- Elle se retrouve face à elle devenue grande.
- C'est qu'elle a un après, alors, si elle devient grande ?
- Non ! ce n'est pas l'après qu'elle voulait ! il n'y a pas de carnet, nulle part ! pas d'histoires !
- L'après ce sont les histoires ?
- Oui ! Et là, il n'y a qu'une dame qui dort !
- C'est grave ?
- Non… enfin si ! si ! dehors il y a des écureuils et des aventures, il y a du vent dans les arbres, des gens qui passent loin dans des voitures, au-dessus de sa tête, dans le ventre des avions, plein d'histoires de voyages à raconter, des amoureux à aider, et elle-moi-elle-je-dort-dors ! Je ne veux pas dormir !
- … La petite fille c'est toi ? et la dame c'est moi ?
Elle ne répond pas, elle me fixe, comme on regarde l'objectif d'un appareil photo, quand on croit que vraiment, un oiseau va en sortir. Elle a un air doux et gentil de petit râteau d'enfant en plastique vert, des yeux clairs tout ronds. J'aimerais la serrer contre mon cœur, lui faire entendre la chanson qu'il fait encore. Au lieu de ça, je lui dis :
- ça te consolerait un peu de manger un morceau de gâteau au chocolat ?
- Un peu, oui…
- Et un peu plus si j'y ajoutais une salade de fruits ?
- Avec quels fruits ?
- Ceux que j'ai : ananas et fraises.
- Alors oui, je crois que je serais consolée.
- Et si, pendant que tu mangeais, j'écrivais l'histoire de la petite fille qui n'a pas d'après, tu arrêterais avec ce petit bruit de râteau ?
- Oh oui ! promis !
Voilà comment, tandis qu'elle se régale, je me retrouve à vous raconter tout ça. On ne ratisse plus dehors. Mais dedans… dedans c'est une autre histoire.
Ecrit et illustré le 2/4/7 pour dedicacessen
[La princesse au petit poi-d-s]..........
Il était une fois un prince qui allait devenir roi dès qu'il prendrait femme. Il avait déjà un certain âge, qu'il camouflait de plus en plus mal sous ses lunettes noires et le peuple s'impatientait ; s'impatientait et jasait. En effet, dans tout le royaume, on disait que le prince aurait préféré épouser un berger qu'une princesse. Ses parents, afin de faire cesser l'insoutenable rumeur, lui avaient mis le marché en main : le royaume contre un mariage.
Le prince devait donc se résoudre au plus vite à épouser… une femme ! Il y avait mis une condition irréductible : il fallait que la fiancée soit trrrrrrrrrrès mince, avec dix "r" et pas un de moins. Il s'imaginait déjà la promenant, fine silhouette en parenthèse, dans toutes les rues de la ville dont il serait le roi, comme un accessoire du dernier chic, terrrrrrrrrriblement élégant. Déjà, cédant à son hobby favori, il avait dessiné pour elle la plus belle des couronnes en papier mâché ainsi qu'une robe de mariée en plumes de héron cendré ce qui n'est pas très gai mais follement original, on en conviendra. Il fit le tour de la terre pour trouver une fiancée et il y avait toujours quelque chose qui clochait ; des filles au petit poids, il n'en manquait pas, mais étaient-elles de vraies maigres ? C'était difficile à apprécier tant qu'elles restèrent habillées mais toujours une chose ou l'autre ne lui semblait pas parfaite. Parfois, c'étaient les fesses qui étaient un peu trop charnues, d'autres fois la poitrine était par trop méditerranéenne. Il avait des haut-le-cœur quand il calculait, toise et balance à l'appui, leur Indice de Masse Corporelle.
Il était un si bon parti qu'il n'eut qu'à le décider pour que toutes les jeunes filles des pays traversés se mettent à marcher nues devant lui afin de gagner du temps et qu'il n'eût plus de fâcheuses déconvenues. Les plus minces affluaient de toutes les provinces des territoires traversés : des princesses diaphanes, des ingénues légères comme des souffles, des paysannes semblables à de jeunes rameaux. On devinait quelquefois leurs os de verre sous la peau frissonnante mais le prince trouvait que ce n'était pas encore assez. Parfois, près de céder devant une fille trrrrrrrrrès mince avec neuf "r" seulement, il sortait de la poche de son cardigan de soie sauvage violine le dessin de la robe de mariée… et il renonçait car aucune n'aurait su porter cette arachnéenne architecture sans la marquer d'un déhanchement ou d'une inspiration. Oh… parfois, dans les campagnes, il croisait bien de ces très jeunes filles toutes poussées en longueur, en jambes et bras, que les formes de la puberté n'avaient pas encore saisies mais il détournait le regard : le peuple n'aurait pas aimé qu'il épouse une enfant. Le peuple a parfois de drôles de préjugés, regrettait-il en soupirant. Il rentra chez lui tout dépité, presque sincèrement triste.
Un soir par un temps affreux, éclairs et tonnerre, cascades de pluie que c'en était effrayant, on frappa à la porte de la ville et le vieux roi lui-même alla ouvrir.
C'était une très jeune princesse, et bien maigre encore, qui était là, dehors. Mais grands dieux ! de quoi avait-elle l'air dans cette pluie, par ce temps ! L'eau coulait de ses cheveux et de ses vêtements, entrait par la pointe de ses chaussures et ressortait par le talon... c'était pitié. Mais les vêtements mouillés collaient à un corps qui paraissait si mince que le roi s'empressa de la ramener au château. Là, le prince abattu consentit tout de même à lever les yeux de ses travaux d'aiguille et il vit qu'elle semblait trrrrrrrrrrès mince avec dix "r" et pas un de moins ! Son corsage n'était pas plus déformé que la tunique d'un jeune page et le tissu de la jupe semblait tomber droit, en un interminable et étroit chemin de la taille aux chevilles, sans détours grossiers. Le roi et la reine, constatant avec bonheur l'intérêt de leur fils pour la princesse, offrirent l'hospitalité à cette dernière et l'invitèrent à se restaurer après s'être séchée et changée. Mais celle-ci, d'une voix délicate, refusa le plus poliment du monde d'avaler autre chose que deux verres d'eau et une cuillère à café de fromage blanc à 0% de matière grasse. Le prince se décida à envisager de faire mine de tomber amoureux. Encore fallait-il qu'il soit tout à fait sûr, avant de s'adonner aux joies du mariage et du pouvoir, de la maigreur de l'heureuse élue. Il ne pouvait décemment lui demander en ces lieux ni son poids ni sa taille et encore moins de défiler nue, la situation était particulière.
- Nous allons bien voir ça, pensait la vieille reine, mais elle ne dit rien. Elle alla dans la chambre à coucher, retira le drap qui couvrait le matelas, mit en plein milieu de la couche un petit pois trop cuit et refit le lit ; C'est là-dessus que la princesse devrait coucher cette nuit-là.
Au matin, pendant que la jeune fille faisait sa toilette, la reine alla vérifier sous le drap. Le petit pois trop cuit était toujours là, intact, parfaitement rond. Elle le prit délicatement dans sa vieille main et alla le montrer à son prince de fils. Alors il reconnut que c'était une vraie maigre puisque à travers un tissu si mince, elle n'avait pu écraser un petit pois trop cuit.
Le prince la prit donc pour femme, sûr maintenant d'avoir une vraie maigre. La robe de mariée en plumes de héron cendré fut splendide bien qu'un peu triste, on l'a déjà dit. Sous la couronne en papier mâché, on ne voyait qu'elle qui glissait telle un suaire suprêmement distingué sur les marches de l'église puis au bal qui suivit. La robe n'eut évidemment pas la vulgarité de s'asseoir à table et virevolta toute la soirée sur la piste de danse. Même lorsqu'elle tomba en un petit tas sur le parquet, en faisant aussi peu de bruit qu'en eut fait l'aile arrachée d'une libellule, on trouva ça très gracieux ; on aurait dit un oiseau enivré d'air qui, sur une révérence, se couchait pour la nuit. Elle eut un succès fou et des tas de femmes du royaume commandèrent la même au nouveau roi... sans jamais oser la porter tant elles étaient grrrrrrrrrrotesques avec dix "r" et pas un de moins, dedans.
Fin.
Conte librement inspiré de "La princesse au petit pois" de Hans Christian Andersen
Ecrit et illustré le 28/5/7 pour dedicacessen
[Chacun sa Vouivre]..........
Chacun sa Vouivre. La mienne est toutes les femmes. Amante à l’attente, elle est languissante et huilée, griffe le ciel d’une balafre rouge quand elle le traverse, tempétueuse. C’est le rubis planté en son front qui fait ainsi flamboyer les nuits. Odorante de la terre qu’elle pénètre, cet humus qui enfante également les sapins noirs, elle attend. Sur les murs de pierre sèche perdus au fond des bois, enroulée en l’écorce rêche de l’arbre au coin de ma fenêtre, elle attend. Qu’on la pille ou qu’on la viole, qu’on la vole, qu’on l’envole. Quand, étouffant du vertige de ces songes infinis, elle veut échapper aux fièvres électriques, elle plonge dans l’ombre des bateaux qui promènent les touristes sur les lacs du Jura. Ils perçoivent parfois son chant et croient entendre les échos de la coque heurtée par les flots troublés. Mendiante, elle craquelle, se rompt, hurle puis murmure, sa complainte glisse et file loin, agrippée aux carpes. Ma Vouivre ne mange pas les enfants, elle berce ses petits rêvés sur son sein blanc, fleurant la vase et la résine. Quand elle voltige sous la surface des rivières quand elle se glisse à minuit dans les fontaines, elle avale tous les secrets féminins qu’elles charrient. Ma Vouivre est la confidente voleuse de ses sœurs. Elle enterre les tromperies, broie les incestes, incendie les amitiés interdites, digère les meurtres, efface les abandons, emprisonne en son cœur l’écho des aveux muets colportés par l’eau. Chaque secret dont elle se charge ainsi, grossit la pierre à son front, son âme bouleversante. Les hommes veulent tous s’en emparer.
Elle attend. Elle attend celui qui ne voudra pas l’escarboucle mais sa chair. Pour "voir" et aussi parce qu'il lui est si lourd parfois, elle pose l’objet parmi les herbes et part, nue, nager longtemps, libérée enfin de son fardeau. Mais depuis le milieu de l’onde, elle guette l’homme qui arrive. Il va la regarder, il va savoir. Il va arriver celui qui comprendra. Il verra sa queue serpentine disparue, deux jambes scellées ensemble l’ayant remplacée, il viendra la rejoindre pour y croire, les toucher et, longuement, les séparer enfin ; elle pourra après, le tenant par la main, marcher sur les ronces et la menthe. Elle le voit qui vient. Lui, aperçoit le monstre et rampe, comptant ne pas être découvert. Déjà elle disparaît, déjà elle n’est plus là, les yeux du pillard sont tout entier dans le feu qui vibre sur la rive. Il veut plus que tout ce trésor, l’or secret. Il se prosterne, tend la main, va toucher au but.
Le cri qui suit n’est pas le sien. C’est l’appel éclatant et désespéré de la Vouivre jalouse, c’est la guerre qui se déclare, les cieux qui se referment sous les écailles du dragon, la grande nuit qui commence. Les serpents jaillissent à l’invocation, obéissent en sifflant et mordant.
Quand ils repartiront, entraînant leur souveraine presque morte du combat en leurs demeures sépulcrales, ils ne laisseront que des souvenirs cendreux près de l’eau refermée.
...J'’aimerais tant qu’un jour, elle laisse son butin aux voleurs aveugles, et que débarrassée de sa mission, elle rejoigne la cohorte des femmes colorées, vives et repues de leur chair pleine. J’aimerais la retrouver partant au ciel comme un ballon de baudruche, remuant des fesses d’ogresse dans les fleurs et la douceur du printemps, frottant sa poitrine montgolfière au nez des gars qui savent danser le tango.
Ecrit le 18/2/7 pour dedicacessen










