03 mai 2009
[On va où ?]..........
Dans la petite ville, il y a une rue piétonne longue de 230 mètres. En largeur, elle ne dépasse à aucun endroit les 12 mètres. Elle porte deux noms, successivement. Jusqu'à son milieu, elle s'appelle "rue des Fèbvres". Il paraît que les fèbvres étaient les ouvriers qui travaillaient le métal, comme mon père le fit pendant plus de 20 ans, aux Forges, avant d'entrer dans la grande usine. Mais il disait qu'il était forgeron, pas fèbvre, allez comprendre. Sur sa deuxième partie, la plus rectiligne, elle affiche le nom d'un paléontologue, gloire locale à statue de bronze comme on en trouve dans toutes les petites villes. Mais on s'en fiche, tout le monde dit : "on va faire un tour dans la rue piétonne ?". Au nord, elle est inscrite dans la perspective de la gare sur la façade de laquelle on peut lire l'heure dès la fin de la partie "Fèbvres", même si elles sont séparées par un coude de rue et un bout d'avenue perpendiculaire. Dans la rue piétonne de la petite ville, on trouve dix magasins de vêtements, cauchemars étroits et bruyants d'agoraphobes, dont deux pour les enfants, deux pour les hommes et un pour les grosses. Il y aussi cinq magasins de chaussures, quatre locaux vides dont celui du fleuriste qui était là depuis des dizaines d'années jute à côté des toilettes publiques, trois bars, autant de parfumeries, deux : boulangeries-viennoiseries, banques, pharmacies, bureaux de tabac, boutiques de téléphonie, opticiens, bijouteries avec de l'or et des montres de marque, une autre avec du plastique et des perles polychromes, une maroquinerie, l'agence du journal local, une boutique de modélisme, une chocolaterie, un magasin de bonbons multicolores en libre service, une boutique d'articles de coiffure, un relais FNAC et un magasin de bibelots où l'on vient acheter des briquets avec des chatons ou des têtes de mort gravés, des chopes en étain à couvercles, des sabres à accrocher au mur croisés sur du velours noir, de la vaisselle, des biberons géants pour des anniversaires arrosés, des tabliers grivois, des parapluies, des dés à coudre en porcelaine peinte, des paniers, des statuettes d'indiens et de sorcières, des caleçons à l'effigie de héros de bande dessinées ou de dessins animés, des balances où sont inscrits des messages comme "je suis fière de toi". Aux étages, ce sont les appartements hauts de plafond, sur deux ou trois niveaux, avec parfois, derrière les fenêtres, des chats, une silhouette, de la musique, l'écho d'un aspirateur ou des visages. C'est une rue piétonne de petite ville. On a repeint les façades de toutes les couleurs il y a déjà un moment. Sur le toit de l'ancien Prisunic, on a posé des maisons. Les murs de bois sont arrivés comme ceux d'un mécano, par plaques hissées à l'aide d'immenses grues ; la rue était une maquette. J'ai visité le chantier, depuis le salon de la plus imposante maison, en gros plan inhabituel on voit l'horloge du très vieux temple au clocher de guingois et les tuiles luisantes sous le ciel. De l'autre côté, on a vue sur le château des Ducs. Les maisons sur les toits se sont bien vendues. Le dimanche, il n'y a personne dans la rue piétonne de la petite ville. A peine, le matin, peut-on y frôler des messieurs à croissants et à fleurs.
Les matins de semaine, ça se remplit, on va boire des cafés dans les bars qui sont tous du côté Est, à l'ombre. Passant d'un parfum de pain frais à celui du petit noir tout juste sorti du percolateur, le facteur pousse les portes des boutiques ou glisse le courrier par les fentes, les vieux de la petite ville se croisent, les ouvrier des espaces verts arrosent ou réparent, les livreurs de limonade et de parfums oublient que c'est piétonnier. On entend souvent des marteaux-piqueurs et aussi un accordéon qu'un Roumain nouvellement arrivé fait résonner de vieilles chansons françaises. On croise aussi des lycéens, entre deux cours, qui viennent acheter leurs clopes ou passent seulement par là, pour ne pas aller en étude. Parfois, ils vont au Match, qui n'est pas dans la rue piétonne mais pas loin (rien n'est loin, c'est une petite ville), ou ils en sortent, avec de l'alcool qu'ils boivent très vite avant de retourner en cours. A l'entrée du Match, il y a le campement des clochards et de leur chiens, qui s'agrandit d'année en année. Des jeunes sont arrivés il y a peu. Parfois, Michou, le roi déchu des cloches, vient jusque dans la rue piétonne pour hurler : "enculés !" et demander une pièce, dans cet ordre-là ou l'inverse. Un jour, il a trouvé ou on lui a donné un sifflet à roulettes. Il s'est installé devant une des parfumeries et s'est mis à jouer une symphonie pour sifflet. Des dames en manteaux beiges qui passaient avec des paniers à commissions regardaient leurs chaussures à talons plats d'un air apeuré, ou droit devant elles, avec, sous la permanente, un air réprobateur qui en disait long mais pas trop, pour ne pas s'attirer les foudres du musicien. Il rigolait en crachant ses poumons, entre deux notes et on parlait de lui dans les cafés, en se marrant pareillement. Un vigile noir est sorti de la parfumerie pour lui ordonner gentiment d'aller plus loin. Une autre fois, à l'entrée du parking souterrain en face du Match, Michou, après nous avoir interpellées ma fille et moi ("une ptite pièce mesdames ?") m'a dit qu'il avait une gamine comme la mienne. Je n'ai pas compris si elle avait l'âge de Sara il y a dix ou 20 ans, ou maintenant. J'ai eu peur qu'elle soit morte parce qu'il avait l'air si triste parfois en la marmonnant, les larmes aux yeux. Il a tout de même souri à ma fille de tous ses chicots, honneur rare. C'est difficile de comprendre Michou, la voix est très abîmée par le vin, les intempéries, les cigarettes, l'articulation est superflue. Je n'étais pas peu fière d'avoir reçu ses confidences. Je suis repassée une minute après l'avoir écouté parce qu'en parlant, j'avais oublié de payer, il ne me reconnaissait déjà plus : "une ptite pièce madame ?". J'aime bien l'ambiance des matins dans la rue piétonne, on peut se prendre à espérer, même tard, qu'il va survenir quelque chose de neuf.
L'après-midi, la jeunesse prend la rue d'assaut. Surtout les mercredis et samedis et, bien sûr, les jours de vacances scolaires. On croise des brochettes de filles toutes pareilles et bruyantes, bras dessus, bras dessous, qui arrivent à prendre presque toute la largeur de la rue, entre les vitrines et les terrasses déployées des cafés, désormais au soleil. Elles ont forcément les cheveux très lisses et brillants, souvent des "couleurs", encore plus souvent des balayages trop clairs, très contrastés, et sont presque toutes sans fesses ni hanches dans des jeans serrés, au-dessus de chaussures pointues. Ce sont les filles qui resteront, les filles des collèges des nombreuses ZEP des alentours, des lycées professionnels. Les garçons des lycées généraux sont souvent du même gabarit qu'elles, même s'ils ne se mélangent pas, presque du même sexe, de dos en tout cas, pas plus de fesses ni de formes. Les culs sont plats et bas, s'excusent presque d'être là. Les garçons trop tôt sortis des lycées pros ou n'y étant jamais entrés, eux, sont costauds ou font bien semblant. Il n'y a pas très longtemps, il rentraient leurs pantalons de sport dans des chaussettes blanches, petits bourvils prêts à enfourcher des bicyclettes grinçantes. Maintenant, ils remontent les jambes du jogging au-dessus des baskets délacées (ils doivent décidément avoir peur de prendre leurs pantalons dans les rayons de leurs vélos), les mains dans les poches. Ils ne les sortent de là que pour saluer filles comme garçons d'une poignée de mains, ou d'un check entre initiés. Quand c'est fait, ils les rentrent vite dans les poches, avant qu'on se rende compte qu'ils ne savent pas quoi en faire, patauds et touchants. Ils tiennent eux aussi la largeur de la rue, on les voit de loin, leurs silhouettes barrent le ciel, telles celles des cow-boys dans les films, on ne les voit pas de près parce qu'on n'a pas le droit de les regarder, de près. Comme des chiens méchants que parfois ils promènent, ils mordent si on croise leurs yeux. "Qu'est-ce t'as, toi ?". Pour ceux qui pourtant s'affichent, le regard qui accoste le leur est une bravade, une injure. Ils croisent les filles, les abordent brutalement, les commentent. Les filles des lycées pros, celles aux chaussures pointues, rigolent ou ripostent, tout aussi violentes, elles s'arrêtent parfois, effrontées, même pas peur. Ils parlent ensemble d'une même voix forte, haut perchée pour les filles. Les visages sont tous différents, les couleurs aussi, on attend un miracle, les bouche s'ouvrent… une seule langue, une seule intonation, les rares mots son vite crachés, tout amochés. Les filles des lycées généraux, celles qui partiront au moins un temps ou en auront l'illusion, passent vite dans leurs chaussures "de bourges", plates et sportives, colorées ou au contraire à talons très hauts qui tordent leurs chevilles sur les pavés, elles ne répondent pas aux injures. Elles attendent quelques grandes enjambées pour se regarder en coin et soupirer. Elles ne vont pas sucer leur père comme recommandé, elles ont eu peur, ne font pas mine, choisissent le dégoût, le rejet. De plus en plus souvent, elles marchent par deux en se tenant par la main, se font parfois traiter de gouines, sourient complices sous les coups d'œil méprisants, méprisent plus fort, bravaches à leur tour, à l'abri des désirs impies, croient-elles. Elles me font penser aux couples de femmes que l'on voyait danser ensemble dans les bals d'antan, quand la guerre ou la paresse avaient pris les hommes. Il y a aussi les couples de jeunes amoureux qui s'embrassent encore aux terrasses mais vite. Plus de démonstration d'amour fou, on a peur que ça dérange, que ça énerve surtout ; ou alors, il n'y a plus d'amour fou. On promène l'autre comme un accessoire qu'on doit avoir, un sac Longchamp, une paire de lunette Ray Ban, quitte à ce que ce soit une contrefaçon.
Derrière les grandes mèches qui barrent les fronts et scient le regard, planquée sous les parfums de marque mêlé en une cacophonique vapeur, la rue est androgyne et sans chair, divisée autrement que par le genre de ceux qui l'arpentent. Paradoxalement, elle est aussi pleine de sexualité brutale et frelatée, d'envies d'enfants pervertis, persuadés de tout savoir de l'amour et de la sensualité parce qu'ils ont vu des photos et des films pornos, petits singes aux gestes candidement obscènes. Je me demande si, le soir, quand tous cessent la parade, ils pensent aux mêmes choses, rêvent les mêmes rêves, se retrouvent sans le savoir en peur partagée, en désir similaire et pourquoi pas pareillement romantique, dans leurs lits. Qui sont-ils quand le début du sommeil délace les masques imposés par le grand carnaval ? Qui sont ces débuts d'hommes et de femmes, souvent nés là par hasard, à cause de la proximité de la grande usine ? Qui me dira les terreurs de ceux-là qui auraient pu grandir de l'autre côté des Alpes, de la Méditerranée, du Levant ? Et celles de ceux dont les arrière grands-parents ont déjà été avalés par les grandes cheminées puis par la terre d'ici ? Quelle destinée a réunis là, perdus pareillement, en quête d'étreinte et de guerre, ces enfants du monde que rien ne prédestinait à se croiser, et qui se frôlent, électriques, dans les 2.530 mètres carrés de la rue piétonne d'une ville à barreaux ? Sous leurs yeux clos, que taisent-ils quand la nuit les prend ?
Bien sûr, dans la rue piétonne de la petite ville, il y a aussi, en plus des familles, des couples qui traînent là depuis 30 ans, des femmes sous les voiles, des enfants qui chassent les pigeons et des policiers à pied ou à vélo, ceux qui marchent seuls. Le violoniste pressé d'arriver au conservatoire, la vieille aux seins énormes qui avance péniblement derrière eux, la jeune vendeuse de chez Séphora qui, sous son casque de cheveux noir corbeau, cloue le pavé de ses talons aiguilles, exige qu'on la désire, toise ceux qui le font, guette ses dizaines de reflets dans les vitrines, le laveur de carreaux qui vieillit sous sa perruque toujours de travers, le jeune homme qui, mercredi dernier m'a touchée en plein coeur. Il allait seul au milieu du monde comme on marche sur des braises, très vite pour ne pas se brûler, pour ne pas avoir mal. Il avait enfilé une panoplie presque à la mode, pour ne pas dépareiller, avait tenté de dompter ses courtes boucles blondes qui ne voulaient manifestement pas plier aux diktats des coiffeurs. Maigre lui aussi, le cou perdu dans le tee-shirt, son regard le précédait, en éclaireur, en oiseau vif et inquiet, explorant vite tous les recoins pour débusquer l'ennemi, l'autre, celui qui pourrait le repérer, le désigner, dénoncer l'imposture, le dévorer. Différent et décidé à ne pas le montrer, comme tous, plus conscient que tous, malheureux. La foule était particulièrement dense, il marchait sur le côté de la rue, pour ne pas avoir à contourner un des groupes qui labourent de leur large sillon la rue de l'après-midi de vacances. Croiser sa terreur m'a fâchée, j'ai eu envie de faire dégager les autres, Lautre, cette masse compacte et dangereusement bête, de la faire exploser en centaines d'individus défaits des armes acérées de la meute. J'avais envie de lui ordonner de ne pas trembler ainsi, de ne pas vouloir se fondre, j'avais envie de lui faire plus peur encore que le monstre, d'être cet autre monstre qui lui ordonnerait d'être simplement lui-même, semblable à tous, unique. Je me suis assise un peu plus loin à une terrasse, toujours fâchée et triste. Un ersatz de Julien Doré, mais roux de poil, mais maigrelet, mais pâlot, mais pas beau, s'écoutait parler en fumant terriblement négligemment. Une jeune fille à queue de cheval et rire hauts lui donnait la réplique. Tout à coup, il s'est penché vers elle et lui a dit : "regarde le mec, là, on dirait le PD de la Nouvelle Star". Elle s'est retournée et a ri un peu plus fort : "Oh putain ! on dirait lui ! t'as vu comme il tord le cul ?". J'ai eu peur qu'ils aient ainsi harponné ma précédente proie, le doux jeune homme, j'ai guetté le reflet de leur butin avec appréhension dans la vitrine noire du café, j'ai aperçu un autre solitaire qui ondulait, c'est vrai, à travers les vagues serrées, le nez en l'air et la démarche dansante. Ce n'était pas mon peureux, c'était son inverse, un insolent au milieu de la voie, royal et provocateur. J'ai souri.
Je pense à une autre solitude éclatante, il y a un peu plus longtemps. J'attendais devant un rideau jaune moutarde, dans un magasin de vêtements, que ma fille me montre comment lui allaient ses nouvelles convoitises. Un trio de petites nanas à chaussures pointues et bassins de jeunes puceaux avait envahi une autre cabine et gloussait en essayant des jeans pour fillettes de 12 ans. Une fille est arrivée, en longue jupe verte, les cheveux relevés dans un lourd chignon de cheveux ondulés, impossible à contenir, sans aucun maquillage. Les trois filles ont ricané un peu plus fort. La fille a été obligée d'ouvrir pour voir dans le grand miroir comment lui allait un jean tout simple, même pas "slim", même pas "carotte". Les filles se sont poussées du coude, l'ont regardée sans vergogne, des pieds à la tête elles l'ont passée au scanner, refusée, haïe instantanément. Elle avait des fesses, elle avait des cuisses, un joli cou rond, des seins sans complexes et peut-être bien sans soutien-gorge, sa féminité débordait de partout, sa chair était paisible et visible, sans provocation, naturellement, de façon insoutenable. Elle n'a pas senti ou n'a pas fait mine, les lances des li
lliputiennes. Elle est rentrée dans sa cabine, intacte. Une des trois filles plates a grincé : "grosse vache" et les deux autres ont ri très fort. J'ai encore entendu : "j'aurais trop la honte avec un cul pareil". J'ai compris pourquoi ma fille entrouvrait seulement le rideau, se contorsionnait à l'entrée de sa minuscule prison pour s'apercevoir dans le miroir, et puis me guettait du coin de l'oeil pour avoir mon avis forcément muet.
On peut avoir l'illusion de quitter cette rue, avant même qu'elle finisse, par une de ses trois issues à l'Ouest ou par le passage sous le "¨Prisu" à l'Est. D'autres magasins, d'autres miroirs, d'autres envies le long des vitrines et même un peu plus loin, à l'écart, des livres. Mais, dans la petite ville, on finit toujours par revenir dans la rue piétonne et par ne plus en sortir ; nord-sud, demi-tour, sud-nord, les yeux sur l'horloge de la gare qui dit le temps perdu, sans qu'on la croie.
25 août 2008
[Contes de l'araignée]..........
Dans l'écho de l'arc
Judy l'araignée du soir
tisse le piège
Patience payée
pris dans la moustiquaire
l'espoir d'un trésor
Découvrez Mägo de Oz!
11 août 2008
[Parfois, ça me prend]..........
J'ai envie de crier très fort, à en faire tomber le ciel, de mordre des arbres, d'être FOLLE!, et puis aussi que la lune brûle, que rien ne soit comme ça, si tiédasse, si mou. J'ai envie de cheval à bouffer, de sang sur les babines, de mains dans la viande, j'ai envie de fer et de papier. D'arracher. De ramper, de rouler, de prendre, de tendre mon cou à la nuit et d'y hurler en rouge, les oreilles tirées en arrière par le vent animal, ANIMALE!, j'ai envie que le froid me ronge et la course. Griffer, me faire griffer. Avoir 1000 ans et avoir fait des enfants dans tous les fourrés, les entendre m'appeler et galoper, efflanquée, affamée, loin d'eux, en perdre encore, par le cul par terre le long du chemin. J'ai envie de sauter à la gorge des curés et des jeunes filles, de leur percer les yeux et de sucer leurs cervelles. Puis de les vomir et m'allonger, essouflée. Calmée. Juste née.
Crédit photo : Lars Raun
Découvrez Björk!
25 juin 2008
[A l'orée du bois noir]..........
Maman,
Je pars. Un insecte sombre entre ma peau et ma chair, tisse une toile hérissée de fils électriques ; C'est le loup qui s'est logé à mon envers, un grillon tatoué, infernale sirène. Maman, laisse-moi maintenant au vacarme du vent hisser mon grand voile rouge d'enfant échappée. Il fallait bien que ça arrive. La maison est trop petite, je touche le toit, j'y cogne ma tête. Il faut que je me mette en route et entre dans la sombre forêt.
J'ai à porter un fardeau, des cendres comme du plomb, je cheminerai. Tu me l'as appris : inoubliable et fugitif, chacun avance, son sac lourd sur le ventre, affamé et solitaire dans la grande nuit des temps, je ne peux m'entendre ni m'étendre, la douceur est une illusion, une brise qui ne pénètre pas le brouillard. Il faudra avancer toujours à la lueur déclinante des torches que chacun brandit. La lumière a forme de croix, de bateau, de pièce d'or, de coeur palpitant, de femme nue dans les mains qui se tendent devant les pas. La mienne, à quoi ressemblera-t-elle, vacillant ferme entre les arbres, quel visage au ciel ? Personne ne songe à toucher la flamme, on la suit en trébuchant, on ne sait plus l'horizon, les ténèbres sont les limites et l'espace, l'air respiré. Depuis les futaies, des hommes disent des poèmes qui me sont déjà parvenus, ont griffé ma peau, l'ont tatouée, des seins jusqu'aux chevilles. Hier j'ai cru voir le jour se lever, j'ai eu 6 ans et des dimanches à courir ; ou peut-être était-ce demain et avais-je cent ans, tant de fois la brume a tout recouvert que ma mémoire a fini par s'effilocher, aux temps répandue, au premier futur venu offerte. Cheveux d'ange, barbe à papa, si je la rassemble et la tète sur ma langue, elle fond trop vite, avalée dans le puits grouillant de mon corps.
J'entendrai autour de moi dans la procession, les cris des chiens, les larmes et les rires des humains qui m'entoureront, me devanceront, toi maman, ou me suivront sans me savoir. Entrevus et chéris, perdus. Des phrases inutiles éclateront l'oreille sans éclairer les ornières, des pétards de 14 juillet : "je ferais bien d'aller chez le coiffeur - je te fais des crêpes - Ne rentre pas trop tard - Fais attention - Tu vas me tuer - Je t'aime - Elle te fera verser des larmes de sang - bonne nuit fais de beaux rêves - ne le répète surtout pas - tu m'en diras des nouvelles - tu me saoules - quand je partirai - je te l'avais bien dit".
Le vacarme des combats rythmera le défilé, en repère, j'entendrai le sang couler, je suivrai son cours comme celui d'un ruisseau où l'on se désaltérera tous. La violence brillera au ciel, lune au-dessus du cortège, pénétrant chaque endolori de sa grimace blafarde. Et puis.
Demain je mettrai ma main dans la sienne, la boue à mes souliers ne collera plus, je verrai les buissons des talus, et les fleurs dans les buissons des talus, au phare de ses yeux clos, m'apparaîtront. Déjà il marche dans la sombre forêt et m'y appelle.
Maman, je pars.
Ecrit et illustré le 4/6/7 pour dedicacessen
[Mangez-moi mangez-moi]..........
J'ai dormi dans mon frigo ! La chose et son contenu habituels étaient-ils devenus géants ou avais-je rapetissé ? L'histoire ne le dit pas. Je languissais gentiment entre un yaourt au citron et une truite hagarde. Je crois bien que j'ai aperçu l’ombre fantomatique d’un bouquet de persil mais ne saurais le jurer, c'était peut-être de la coriandre ou les têtes échevelées de branches de cerfeuil en conciliabule. J’entendais la rumeur des clayettes du dessous, le camembert hurlait qu’il était fait comme un rat tandis que la mousse au chocolat en sursis de péremption, suppliait qu’on la consomme avant minuit. Au-dessus de moi, les fesses d’une barquette de foie de veau étaient seulement agitées du souffle régulier du sommeil, tandis que le dessous du verre de moutarde pétait des bulles de topaze vite évaporées. Les crevettes ronflaient puissamment dans leur assiette en pyrex et c’était douceur de voir leur orgiaque mêlée endormie ainsi, abrutie dépourvue de rêves. Symphonie dodécaphonique que les parfums mêlés de tous ces aliments, violons désaccordés que leurs bourdonnements mêlés au ronron du frigidaire, dans la nuit transparente. Oui, ce noir-là était translucide, percé de veilleuses vertes de salle de cinéma : "sortie de secours", "halte au feu", "merde à la police", "les oeufs et les laitages d’abord". Dans leur faible clarté, on apercevait les aliments et leur gigue de morts, ralentie comme un brouillard.
Il n’y a que moi qui étais parfaitement immobile, ficelée que j’étais en paupiette de veau. Rouée de coups, aplatie jusqu’à la finesse du papier, roulée cette fois délicatement sur moi-même puis ligotée serrée, je contenais, meurtrie et complice, le secret que des doigts sûrs m’avaient contrainte à garder, un enfant parfumé d’herbes mouillées, informe et patient, attendant en mon centre que l’on me tranche pour apparaître, tendre sous ma chair. J’en éprouvais de la résignation et du contentement, au milieu de cette nuit froide, j’attendais mon heure, sachant qu’avant d’être mordue, moulue, avalée, il me faudrait connaître le feu. Tout était décidément en place dans ma tête engourdie de paupiette, sans plus d'énergie pour de la peur ou des regrets je n’avais même pas à fermer les paupières pour me reposer enfin. Au milieu des autres condamnés, l'indolence me gagnait.
Ecrit et illustré le 25/2/8 pour dedicacessen
[Chacun sa Vouivre]..........
Chacun sa Vouivre. La mienne est toutes les femmes. Amante à l’attente, elle est languissante et huilée, griffe le ciel d’une balafre rouge quand elle le traverse, tempétueuse. C’est le rubis planté en son front qui fait ainsi flamboyer les nuits. Odorante de la terre qu’elle pénètre, cet humus qui enfante également les sapins noirs, elle attend. Sur les murs de pierre sèche perdus au fond des bois, enroulée en l’écorce rêche de l’arbre au coin de ma fenêtre, elle attend. Qu’on la pille ou qu’on la viole, qu’on la vole, qu’on l’envole. Quand, étouffant du vertige de ces songes infinis, elle veut échapper aux fièvres électriques, elle plonge dans l’ombre des bateaux qui promènent les touristes sur les lacs du Jura. Ils perçoivent parfois son chant et croient entendre les échos de la coque heurtée par les flots troublés. Mendiante, elle craquelle, se rompt, hurle puis murmure, sa complainte glisse et file loin, agrippée aux carpes. Ma Vouivre ne mange pas les enfants, elle berce ses petits rêvés sur son sein blanc, fleurant la vase et la résine. Quand elle voltige sous la surface des rivières quand elle se glisse à minuit dans les fontaines, elle avale tous les secrets féminins qu’elles charrient. Ma Vouivre est la confidente voleuse de ses sœurs. Elle enterre les tromperies, broie les incestes, incendie les amitiés interdites, digère les meurtres, efface les abandons, emprisonne en son cœur l’écho des aveux muets colportés par l’eau. Chaque secret dont elle se charge ainsi, grossit la pierre à son front, son âme bouleversante. Les hommes veulent tous s’en emparer.
Elle attend. Elle attend celui qui ne voudra pas l’escarboucle mais sa chair. Pour "voir" et aussi parce qu'il lui est si lourd parfois, elle pose l’objet parmi les herbes et part, nue, nager longtemps, libérée enfin de son fardeau. Mais depuis le milieu de l’onde, elle guette l’homme qui arrive. Il va la regarder, il va savoir. Il va arriver celui qui comprendra. Il verra sa queue serpentine disparue, deux jambes scellées ensemble l’ayant remplacée, il viendra la rejoindre pour y croire, les toucher et, longuement, les séparer enfin ; elle pourra après, le tenant par la main, marcher sur les ronces et la menthe. Elle le voit qui vient. Lui, aperçoit le monstre et rampe, comptant ne pas être découvert. Déjà elle disparaît, déjà elle n’est plus là, les yeux du pillard sont tout entier dans le feu qui vibre sur la rive. Il veut plus que tout ce trésor, l’or secret. Il se prosterne, tend la main, va toucher au but.
Le cri qui suit n’est pas le sien. C’est l’appel éclatant et désespéré de la Vouivre jalouse, c’est la guerre qui se déclare, les cieux qui se referment sous les écailles du dragon, la grande nuit qui commence. Les serpents jaillissent à l’invocation, obéissent en sifflant et mordant.
Quand ils repartiront, entraînant leur souveraine presque morte du combat en leurs demeures sépulcrales, ils ne laisseront que des souvenirs cendreux près de l’eau refermée.
...J'’aimerais tant qu’un jour, elle laisse son butin aux voleurs aveugles, et que débarrassée de sa mission, elle rejoigne la cohorte des femmes colorées, vives et repues de leur chair pleine. J’aimerais la retrouver partant au ciel comme un ballon de baudruche, remuant des fesses d’ogresse dans les fleurs et la douceur du printemps, frottant sa poitrine montgolfière au nez des gars qui savent danser le tango.
Ecrit le 18/2/7 pour dedicacessen





