Lenverre

Histoires de causer, histoires d'en faire, de petites histoires de rien du tout presque vraies, ressemblant à des personnages existant ou ayant existé.

11 août 2008

[it's not enough]..........

Les deux derniers albums de Daniel Darc sont  danieldarcdéfinitivement évidents pour moi, des merveilles. En voilà un addict de l'addiction : "je ne peux pas prendre un peu, je ne peux pas boire un seul verre, je n'en ai jamais assez"... "it's not enough" ; jamais assez jamais assez jamais assez jamais assez jamais assez......
Jamais assez. Il est meurtri et cassé sous sa croix huguenotte en sautoir, mon frère. Il parle doucement, et toujours de sa voix de jeune homme, il vibre d'émotions. J'aime sa fragilité invincible et l'espoir qui ne le quitte jamais. Oui, surtout cet espoir qui le déborde. J'aime qu'il soit allé si loin au-delà des limites fixées. J'aime qu'il murmure ses cris. Extrait :

Pascale Clark : Vous vous êtes senti très tôt différent des autres ?
Daniel Darc :  Oui, oui... je crois
PC :  On sait ça comment ?
DD : Je sais pas... Je me suis rendu compte que ce je ne comprenais pas ce qui les faisait rire et qu'ils ne comprenaient pas ce qui me faisait pleurer.

Crédit photo : Xavier Popy


Découvrez Daniel Darc!

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25 juin 2008

[A un jeune mendiant]..........

Il y en aurait des choses à écrire sur la Bretagne. Un jour peut-être, je vous parlerai de ce coucher de soleil de fin du monde sur la mer qui n'attendait que la lune pour transmuer d'eau en argent, ou je vous dirai les gens serrés les uns aux autres dans des pulls, les enfants ensablés sous le ciel bleu meurtrier, le Muscadet, les moules marinière, les tramways de Nantes qui roulent sur des pâquerettes devant des maisons penchées, les bribes de conversations saisies dans les ruelles, les cours intérieures volées, aperçues au-delà des murs de pierres empilées, où poussent de jeunes barbes d'herbes folles. Allez savoir, les serrures rouillées par le sel... si ça se trouve je vous caserai aussi mes nouvelles chaussures rouges qui marchent toutes seules. Il faudrait que je vous peigne également ce chien parfaitement blanc, splendide, qui hantait le port dans le soleil rasant. Solitaire, sourire aux babines face à la promesse du crépuscule, nimbé par la lumière basse qui lui faisait un halo de feu. Il allait tranquille, tel le spectre en suaire d'un roi couronné de vermeil.

Mais.

Mais avant tout ça, il faut que je vous dise : j'ai vu un garçon qui avait la grâce. C'est plutôt rare. D'habitude c'est violoncelleréservé aux filles. Là, c'était bien un garçon. il jouait du violoncelle dans une rue, sous une enseigne de glacier "pôle nord", au milieu du marché de Piriac, un mardi matin. Il avait environ 16 ans et tout était frêle en lui, tout semblait trop grand autour de ses os en sucre filé, les chaussures et le caban frileux, le pantalon, les doigts étaient ceux d'enfant femelle, délicats. Il était seul au milieu du monde. Il jouait plutôt bien les suites pour violoncelle de Bach, ces sublimes notes en forme de dimanche matin. Ses lèvres ânonnaient une incantation discrète, prière ou calcul ?, presque imperceptible tandis que ses doigts caressaient l'instrument.

On ne le voyait ni ne l'entendait de loin. Il fallait être à dix pas. On passait devant lui, devant son chant de bois sur la mer, et on se prenait parfois, au passage, quelques gouttes sombres de son regard bleu, qui ne voyait rien en dehors de lui, tout absorbé par la musique. Alors on s'arrêtait un peu plus loin, tout étourdi, un peu assommé, et on cherchait des pièces au fond de son sac, on revenait sur ses pas, on posait les euros sur un morceau de tissu à ses pieds, on essuyait son sourire merveilleux de distance et de bienveillance pourtant, qui venait de l'intérieur des notes, vite disparu ; le visage repartait, retourné tout entier dans l'onde, dans la communion avec la rivière claire de musique.

Je ne le reconnaîtrais sans doute pas dans la rue, si je le croisais aujourd'hui, sans son violoncelle, je sais juste encore que des boucles brunes calligraphiaient son cou. Quelle impression m'en reste-t-il ? Il faudrait toujours tout pouvoir ramener à un mot unique. Pour lui ? fragilité ? ailleurs ? étranger ? parti ? rien de tout ça et tout ça à la fois, je ne trouve pas. Le contraste était poignant (poignant ? peut-être…) entre lui et le reste du monde. Il était posé dans la rue touristique, un jour de marché, on y passait en troupeau bruyant, ensemble et seuls, avides, vides de but devant son immobilité de jeune arbre. Il en passait de son âge. Du même sexe, de la même espèce, d'une autre planète. Casquettes, cheveux courts, presque rasés, claquettes et shorts, on est en vacances, que faire de ce visage trop pâle et de ce drôle de petit capitaine décoiffé qui joue une musique qu'on ne sait pas ? Parfois, il ne le voyaient même pas, ni n'entendaient, j'en suis sûre. Quelques mètres plus haut seulement, où la rue est à peine plus large, il y avait un duo qui donnait du manouche, du festif, très chouette. De la musique de samedi soir en bord de roulotte, rouge et orangée comme le feu, qui n'a pas besoin réellement de celui qui regarde, ou écoute, joyeuse si l'on veut, rien à voir avec celle-là, toute bleue, qui doit s'écouter arrêté, yeux mi-clos, ou perdus à l'arbre au carreau. Ils avaient sans doute les poches déjà vidées de la petite monnaie, ceux qui passaient.

violoncelliste

On était très peu à s'arrêter et encore moins à rester quelques instants. Un homme qui travaillait là était sorti de chez le glacier, et, appuyé au mur, au-dessus du musicien, le guettait sourcils froncés, immobile. Aimait-il ? Pause cigarette ? Je ne me souviens plus s'il fumait, il avait l'air de ne pas comprendre pourquoi ce jeune homme s'était posé là, à jouer tenace pour quelques rares pièces dorées. Tout près de là, un forain vendait des vêtements dégriffés. Sans doute agacé par le frêle bateau que le violoncelliste têtu  embarquait sur l'océan, derrière son mât horizontal, il a augmenté sa sono de gros paquebot à touristes, même musique que ses fringues : techno, flashy, boum boum, tout montrer, ne rien retenir, faisons démonstration de puissance et de facilité. Pas chère la musique, pas chers les habits. Et les naufragés arrivaient à lui, sous leurs lunettes et tee-shirts porte-publicités, las et consentants ; le petit musicien ne s'entendait plus qu'à 5 pas.

Parfois, depuis l'autre côté de la ruelle où nous nous étions posées, les filles et moi, pour l'écouter et le regarder, alors qu'elle n'était pas plus large que trois hommes en goguette bras dessus, bras dessous, nous le perdions dans le flot. Il était assis et la foule debout, pressée d'acheter, était parfois si dense qu'elle l'avalait, tout ou partie. On apercevait alors son poignet qui ne se débattait pas mais dansait au contraire pendant le naufrage, son cou qui ployait ou sa chaussure qui tentait de  l'ancrer aux pavés sans qu'on puisse jurer qu'elle y parvînt. Je souffrais de cette noyade plus que lui, imperturbable. Certaines fois, le flot était si impérieux, si dense, que je me disais  "on ne le reverra pas, on va le perdre". J'entendais pourtant Bach s'élever, phare souverain au milieu de la cohue, du brouhaha, des morceaux de rire et de mots échappés, derrière le gros plan des visages en vacance.

Les beaux moments qui auraient mérité de sentir l'herbe coupée, quand il réapparaissait. Il a bien fallu partir. Ma jeune fille de fille amoureuse, tête penchée, a eu bien du mal à le laisser. J'ai fait semblant que ce n'était rien pour qu'elle ne soit pas triste, pour qu'on ne soit pas en retard, mais combien de fois aura-t-elle l'occasion de croiser de ces capitaines-là ?

crédit photo violoncelle : http://www.photolive.be/musiciens.html

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[ Des baisers sur mon front brûlant, des baisers sur mon front brûlant ]..........

Cette chanson que j’aime tant, une des dix que je voudrais entendre toujours, garder comme on respire et la pâte, sous ma main ferme, qui répondait. Le chat quand il s’étire et griffe l’air tendu sous ses pattes, n’est pas plus heureux. Les pensées chantonnaient elles aussi : pétrir, le tourbillon, la vie, la ronde, Jules, le ressac, tout revient, Jim, tu reviens,

Tous broyés, tous pétris qui est le boulanger ? est-ce que de temps en temps, ça s’arrête ? Oui, quand tu me dis que tu m’aimes. Les horloges cessent de pleuvoir. Et mes mains qui prennent la pâte et la roulent et la palpent et la caressent et l’étreignent, la repoussent,

Rythme grisant, une valse sûrement, si je savais la danser. Ma mère me parlait de la valse, je n’ai jamais su, compter puis oublier de compter. Le bal dure toute la vie, le bal dure une nuit. Le temps de faire une brioche. Pas plus, la musique et tes bras,

La chanson allait finir. Les songes, en notes bruinées de couleurs, couraient avec la voix de Jeanne, sous ma peau, jusque dans mon bras, jusque dans la paume de ma main couverte des arômes de la pâte, jusque dans la pâte couverte des parfums de ma paume.

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Ecrit et illustré le 8 février 2007 pour dedicacessen

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[Auprès de mon arbre]..........

hige01Higelin… Higelin… Parler d'Higelin. La blague… Pourtant il a partout sa place où je suis, il l'a donc ici aussi. Elle est un peu grandiloquente, cette phrase. Mais elle dit une de mes vérités, j'ai pas mal d'Higelin en moi. Soupir. Si si, je vous jure : soupir profond sous les arbres où roucoule un truc qui ne devrait pas être à roucouler dans ces arbres-là, j'entends même un écureuil claquer de la mâchoire mais ça c'est normal, ici vivent les écureuils. Et la saison est pleine de noisettes. Bon, il faut revenir dans le soupir, à Higelin. J'ai du mal à parler de lui, parce que je sais que les mots seront forcément à côté, pauvres. Bêtes. Pauvres bêtes. Je l'ai rencontré, mon père Higelin, quand j'avais 15 ans, il y a 27 étés de cela. Bon, là faudrait que j'aille me descendre une bouteille de champagne pour oublier la soustraction que je viens de faire. Continuons, je sens que je vous perds. J'ai une mentalité de maman de Petit Poucet, faites gaffe, je perds beaucoup ceux qui s'arrêtent à mes bois noirs. Bref… La première rencontre. Vous savez où c'était ?

Manue, elle, elle sait. C'est elle qui me l'a présenté. Bon à cause d'elle aussi, j'ai bien failli le mettre dans ma liste "à oublier de suite". Faut dire qu'elle chante… soupir à nouveau… comment dire… ? Manue chante comme… ? Non ! En fait, j'ai trouvé : Manue ne chante pas. Mais elle croit que si. Nous étions donc deux ados de 15 ans (surtout moi, elle est plus jeune de quelques mois, il faut bien lui rendre quelque justice) et nous jouions au volant, qui ne s'appelait pas encore "badminton" à Talloires, mon cher Talloires du bord du Lac d'Annecy. Et elle ne chantait pas mais croyait que si. Elle le croyait même à tue-tête. J'imagine que l'entreprise avait pour but de me déstabiliser et de gagner haut la main. Ce qui était parfaitement inutile et donc profondément vil quand on connaît nos prédispositions respectives pour le sport. Mais la fourbe s'en moquait, elle hurlait : "Attention les gamines pour le vol du bourdon va y avoir du frisson dans l'échine, à fond les gaz on attaque un looping juste à la sortie du grand canion"… Et, cinglée que je suis, j'essayais vainement d'y comprendre quelque chose. "j'ai comme la sensation d'être un ch'wing-gum au fond 'un lance-pierre, mannekenn pis vlà qu'on r'part en arrière zont dû monter l'hélice à l'envers"… trois points perdus plus loin : "j'avais prévu en cas de chute quelques coupons de toile de jute pour me servir de parachute"… Et cette fin qui finit (c'est bien normal pour une fin) par arriver :
- eh monsieur ! dessine-moi une chèvre !hige04
- mmmrzzff….
- Eh monsieur ! dessine moi une chèvre !
- mmmmscrrrmmm tu vois pas que je suis occupé, hein ?  screumpf…. pourquoi faire ?
- ben ! Pour mon mouton, tiens !
tadadatadadatatadoumdoudoudoum…"

Je n'étais pas conquise encore. Battue au volant, curieuse, mais pas conquise. Faut dire que j'avais beaucoup aimé Dave, quelques années avant, chacun ses erreurs, je voulais l'épouser, à onze ans on est parfois bien peu lucide. Et puis faut dire aussi que je traversais gentiment une période Balavoine à qui je trouvais une sacrée bonne bouille et des chansons planquées dans les 33 T plutôt belles; Alors l'Higelin, surtout déchanté par Manue…

Il a fallu attendre la rentrée. Un jour, la même douce dingue (que j'aime) m'a filé le disque tout entier à écouter, sa maman le lui avait offert. Dire que je ne connaîtrai plus jamais ce doux étourdissement, cette stupéfaction-là, à découvrir Champagne Pour Tout le Monde et Caviar Pour Les Autres. Ça a été le début, le vrai début, ma deuxième rencontre, en tête à tête avec lui, mon coup de foudre. Il chantait des choses dingues, des choses joyeuses ou intensément mélancoliques, il débordait de partout, fou, jeune homme éraillé, sans retenue, sans pudeur, je l'aimais, je me retrouvais chez moi, un chez moi que je n'aurais fait que frôler auparavant sans oser le pressentir réellement, je poussais tout juste la porte et pourtant tout m'était familier, facile, accueillant. Evident.

Il faut vous dire. Si si il le faut… il faut vous que j'avais perdu mon père deux ans plus tôt. Quand je vous disais que j'ai une propension très marquée à perdre les gens… Donc me voilà à 15 ans, tombant en amour quasi filial (quasi, faut pas pousser) du père Jacques.  Ça s'est fortement aggravé environ 6 mois plus tard, le 16 avril 1981, quand je suis allée le voir en chair et en os, sueurs et regards noirs, sur scène. Oh la claque. Higelin de 1981… Vous pouvez pas savoir ! C'était… c'était magique ! non, Magique avec un grand M, ça tenait du cirque, du conte, il passait un tas de gens sur scène, un danseur illuminé, des jongleurs, des femmes sublimes. Il nous racontait son rêve "Jacques Joseph Victor dort". Un homme tiraillé entre le jour et la nuit, ses chimères et la réalité.  Sa femme Kuelan et la hige05somptueuse Armande Altaï interprétaient ces deux berges du ravin où il s'abîmait, éperdu. Pendant la deuxième partie du spectacle, il était seul, habité, funambule en noir sur l'extrême bord de la scène, j'aurais pu le toucher. Ça a été mon premier "Hold tight", morceau d'anthologie, immense complicité, 20 mn autour d'un piano, où le public est appelé à chanter, murmurer, jouer la comédie. Quelle formidable communion délirante, sans queue ni tête, au gré des impros du maître de maison. Higelin les soirs où il te veut, t'as beau faire, qui que tu sois, tu résistes pas. Il t'embobine, romanesque, te fait chialer, nostalgique, te malaxe, paillard, te bouscule, électrique, te berce, pianiste, tu te retrouves à chanter, à rigoler, à te taire, à l'aimer. J'en ai emmené des gens, à ses concerts, et des durs encore, et des tatoués, et des tendres, et des enfants. J'en connais pas un qui ait résisté.

Si je vous embête hein, faut le dire. Et puis vous êtes pas obligés de tout lire non plus.

Bref, après ce baptême-là, Higelin était définitivement de ma famille, adopté à jamais, après avoir poussé la porte de ce chez moi, après avoir attendu dans l'entrée, j'étais dans la pièce principale, au chaud d'un grand feu. Depuis, on a répété la fête souvent, une quinzaine de fois environ je crois… attendez je compte… Oh non j'en oublierais ! en tout cas, le rendez-vous que je ne louperai pas, c'est celui du 18 octobre prochain, au Bataclan. Il y fêtera ses 67 ans (et il tient toujours trois heures sur scène, et il saute toujours sur son piano, mon acrobate !) et je serai là. Il me tarde ! Voilà, ça aussi il l'a aidé à le cultiver : l'enthousiasme, l'impatience, la spontanéité ! A chaque concert, je me recharge, il m'épate, il me balade. Ses spectacles n'ont rien de grands shows, ils ne sont pas millimétrés, pas léchés, ils sentent bon l'audace et la générosité. Le dernier est à peine mieux coiffé que d'habitude mais la musique y sonne si forte et pure, si rock ! Qui ne l'a pas vu sur scène ne connaît pas Higelin.
Il m'a ouvert tant de portes d'Alice, tant de jardins multicolores, m'a montré tant de chemins et avant tout celui de la liberté, incroyable et têtue, toujours là. Des fois, ça rend pas service, ce goût, ce penchant coupable. Mais. Mais je n'y renoncerais pour rien au monde. Je ne dis pas que je suis libre, non. Je dis que j'ai choisi mes chaînes. Je dis que j'ai su en rompre quelques-unes et que je saurais. Et je dis qu'Higelin y est pour quelque chose.

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J'ai déjà parlé "en vrai" avec lui. Oui. Un premier soir, tout près de chez moi, j'avais 22 ans et il a tenu mon visage tout près du sien, à la sortie des coulisses, on s'est embrassés, je ne lui ai pas laissé mes lèvres, eh oh ! papa ! t'arrête tes conneries ! On a rigolé, un court instant, trop rapide, à la lueur de la pleine lune, même pas rousse. Il a dit qu'il chanterait jusqu'à la fin, même en fauteuil roulant et je lui ai promis de pousser l'engin.
Quelques années plus tard, un soir de première au cirque d'hiver, nous l'avons attendu à la sortie des artistes. Nous devions être 8, je crois à avoir résisté à l'heure tardive, au froid, réunis en cercle sur un bout de trottoir, espérant non pas un autographe, c'est pas le genre de la maison, mais un moment, un joli moment bref. J'ai su à la tête des autres, face à moi, qu'il se pointait, il arrivait là, juste derrière moi. Les conversations s'étaient arrêtées, les yeux tournaient en roue libre. Je me suis retournée. Et oui il était là mon magnifique père, dans un de ces grands manteaux qu'il affectionne, à la Corto Maltese, le pas élastique du danseur. Décoiffé dans la nuit, beau comme un arbre. Higelin ressemble à un arbre, tortueux, solide, qui grince ou accueille, selon les jours. Il ne faut pas vouloir se planquer dessous les soirs d'orage, il y tonne plus fort qu'ailleurs, il faut y courir chercher de la douceur quand le soleil brille fort. Ce soir-là c'éhige06tait Midi et ciel découvert. Il nous a ouvert les portes du cirque d'hiver, montré les coulisses, les stalles des animaux. Je le suivais, poussée toujours par le chéri. Il me  reste seulement une couleur de cette visite surréaliste, le rouge (mon cœur qui battait ?). Il nous a menés jusqu'à une grande salle où ombrechinoisaient au loin quelques somnambules, sa cour des miracles. Il est allé chercher près d'eux des chaises, des bières, une bouteille de Bordeaux et s'est assis avec nous, entre mon chéri et moi. Une heure à le respirer, le grand bonheur. En famille. Parfois, j'oubliais de le regarder, alors, au coup d'œil suivant, je tentais d'enregistrer tout pour rattraper les secondes envolées, le dessin des oreilles, les sillons de ce visage immense, où j'aurais tant voulu passer mes doigts, comme le diamant d'une platine à vinyls, révéler la musique des creux.

J'aime les visages. Je rêve d'avoir le cran un jour et les sous aussi, pour, armée d'un super appareil photo à zoom et reflex, partir à la chasse aux visages, comme à celle aux papillons (sauf que j'ai très peur des papillons, enfin surtout les papillons de nuit mais ça… c'est une autre histoire). Souvent, je crois que je déteste les gens. En fait c'est la foule que je redoute, le groupe. Quand je n'en peux plus de contempler le flux de ce drôle d'animal, dans les supermarchés par exemple, son mouvement reptilien et irréfléchi, quand les larmes me montent aux yeux à les imaginer si proches et si loin de moi à la fois, ondoyant en cadence vers les pièges qu'on leur tend, quand je souffre d'eux, de leurs bousculades, de leur hargne fatiguée, de leurs mots bêtes comme des couteaux attrapés au hasard de la transhumance, de leurs odeurs trafiquées, quand je n'en peux plus de leur regard unique et opaque, quand j'ai tellement envie de m'asseoir pour qu'ils me piétinent, de me coucher là et de ne plus leur donner d'existence, j'ai un truc. Je regarde leurs visages un à un.
Accoudée au chariot, je les scrute. J'en repêche un, puis un autre, puis un troisième, jusqu'à ce que le trouble cesse, jusqu'à ce que l'envie de m'évanouir s'estompe, jusqu'à ce que je sois rassurée et rassasiée, capable de suivre le courant à nouveau. Un a un, ils sont tous terriblement touchants. Chaque visage est passionnant, même (ou surtout ?) celui qui est abîmé, ravagé ou stupide. Cette vieille femme parcheminée sous son masque de cuir, 5 minutes auparavant faisait partie du monstre ; quand je me force à obsehige02rver son visage, elle sort du ventre de l'animal, radieuse, unique, des hirondelles se posent sur une des lignes du tour de sa bouche, en partance pour un autre printemps ; cet enfant insupportable qui hurle ce que je n'ai plus le droit de dire, je le regarde et lui souris (il faut toujours sourire aux enfants qu'on regarde, surtout dans les supermarchés, sinon ils ont peur et pleurent encore plus fort), je suis la courbe de sa joue écarlate jusqu'à celle du nez qui coule, je vois son front pur, agité par les remous que nous y faisons, j'imagine la photo d'identité sur son permis de conduire  ;  ce jeune homme aligné dans une brochette qui tient toute l'allée, qui murmure à l'unisson avec ses amis une drôle de comptine muette et menaçante, je le regarde de loin (il ne faut plus regarder les jeunes gens de près, ils aboient et mordent), lui trouve tout à coup un grain de beauté sur la tempe comme un pointeur de fusil laser et, parce que je suis alors à deux doigts de les perdre, j'entrevois toute la beauté de son visage, l'éclat sombre de ses paupières bleutées. Oui, j'aime les visages, je suis souvent touchée aux larmes par des visages, ils me ramènent de parfois très loin. Ce sont eux qui me manquent le plus sur le Net.

"Et en plus, elle fait des digressions, on va jamais s'en sortir !" Tant pis… ! on est parti pour le billet le plus long de Dedicacessen, le plus verbeux, le moins pesé. Higelin m'a aussi appris ça, le premier : à regarder les gens et la beauté.  Et à être décousue. Et à ne pas compter le temps. On en était où ? Oui, le fabuleux visage de Jacques Higelin en très gros plan, raviné, accidenté, où tous les traits on été repassés à l'encre deux fois, étirés, creusés -oh ! Là j'ai levé la tête au ciel pour me replonger dans le souvenir de ce moment et vous savez quoi ? le bon dieu ou son neveu, ou le diable en visite a bouffé une lotte géante ce midi. Il vient d'en rendre l'arête. Elle est en suspension au-dessus de ma tête. Vous la voyez ? Non, mais sans plaisanter, il est fou ce nuage, non ?- Comment ? Oui, bon, on va pas en parler trois plombes non plus, du Jacques. Il était là entre nous deux, il était très beau. Et puis ?! Et puis nous sommes repartis, il nous a raccompagnés dehors et je ne voulais pas y venir puisque je ne me souviens même pas du bruit que fit le baiser d'adieu.

Vous avez déjà lu "les lettres d'amour d'un soldat de vingt ans" ? Vous devriez, elles résument ce qu'il est, bien plus sûrement que tous mes mots en vrac. Il était à l'aube de sa vie d'adulte et déjà tout était en germe. Dans ses grandes mains qui traçaient les mots d'amour, il y avait déjà toutes les histoires, les vampires, les rousses au chocolat, les petites amies des ennemis publics numéro un, les putains, les fauves et les clodos ; il y avait déjà toutes les notes, et le bois des guitares qu'il caresserait, les plis des accordéons, l'ivoire des pianos et celui des placides éléphants, ses paumes contenaient déjà les lutins et les prisonniers, les jeunes filles en pleurs et les alpinistes amateurs, Calvi, Mahut, BBH, ses enfants artistes, ses épouses et amantes splendides, son lyrisme, les fesses de déesse d'Aziza, les chansons d'Arthur, et… moi un ptit peu. Mais ça, ihige03l ne le sait pas, alors chhhhhhhhhhhhhhh…

Higelin, pour finir, c'est mon grand réconfort, il m'a accompagnée toujours, dans les tempêtes les plus rudes, et toujours ça marche. Les marécages m'appellent ? Je le fais chanter et sa voix est la plus forte. Il est, de ma famille de cœur, un des flambeaux les plus brillants, les plus droits, les plus fidèles aussi. Il m'a obligée à cultiver la joie, et la fantaisie, parfois j'oublie, il me retrouve dans le noir, allume une veilleuse et reste jusqu'à l'aube. Il est la folie qui m'accompagne et jamais ne m'a trahie.

PS : Ma sœur-amie Flo m'apprend à l'instant qu'Higelin Jacques est entré dans le Petit Larousse (au chocolat !) 2008. Champagne !

– je me demande qui sont ses voisins… Espérons pour eux qu'ils ne soient pas trop pisse-vinaigre et pour lui, qu'ils ne le dénoncent pas sans arrêt à la police des dicos pour tapage nocturne. Oh, il fait si noir dans les livres quand on les ferme, surtout lorsqu'ils sont bien épais… Je ne sais pas si c'est une si bonne nouvelle…-

Crédit  photos : "Jacques Higelin" par Jean-Marie Leduc et Jacques Vassal édtions Albin Michel -"Higelin" par Jacques A. Bertrand chez Bernard Barrault Editeur - "Jacques Higelin" par L.Rioux et M. Wathelet collection "paroles d'auteur" chez Seghers - Sinon y en a une piquée là : http://www.jeanhenry.com/ - une (parmi les arbres) de la campagne promo du dernier album - et une enfin, floue, made in maison (la troisième), tout comme le montage central. Hop.

Ecrit le 3/9/7 pour dedicacessen

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