29 septembre 2009
[Derrière le bruit]..........
Bien sûr il y a tout ce bruit. Celui que font les voitures dehors, les cris des enfants dans les cours d'école vers quatre heures, il y a les trains et les avions qui déchirent les paysages, les chats qui se battent, les dents qui grincent, bien sûr, il y a la machine à laver et la télévision, bien sûr. Il y a la musique des hommes, leurs appels et leurs armes, les clefs dans les serrures, les poèmes, la grêle et les déclarations de guerre ou d'amour, les presses, les mouleuses, les informations, les jeux, l'éclair, les applaudissements, les mobylettes, le cuir des fauteuils qui craque. Bien sûr la chute des taureaux dans l'arène, les tours qui s'effondrent, les cloches, les cuillères qui s'égouttent sur le rebord de tasses, les camions-poubelles... C'est de tout ça et de bien plus de cacophonie encore qu'est faite la frontière entre eux et nous, comme celle entre le ciel et la terre est tissée par le vol des oiseaux.
Pourtant, il arrive que l'on entende leurs murmures encore, qu'un matin très tôt dans les branches ou tard dans l'après-midi, tandis que les ombres s'allongent et que s'estompe l'éveil, on perçoive derrière le vacarme l'écho d'un autre monde, entre le vent et l'écorce, les pas légers de ceux qu'on ne voit plus et des sons jusque là interdits comme celui du sourire à leurs bouches muettes. Si je faisais attention si seulement je faisais attention, j'entendrais clairement, j'en suis sûre, au-delà de mon tumulte : "bonne nuit, je suis là, pas de noir, c'est la vie, tout va bien, je mangerais bien du lapin, elle n'a jamais eu de chance, sacrée gamine, arrête un peu de chialer, les vieux ne parlent que de leurs maladies, où sont les 100 francs de ton frère, je le préférerais en rose, elle est jalouse, tu seras toujours mon bébé, ne fais pas confiance comme ça, tu es belle, kiki mon kiki !, accroche-toi à moi, je n'aime pas le dimanche soir, si j'avais eu un franc à chaque fois qu'on m'a dit ça, vous êtes différentes comme de l'eau et du vin, reste avec eux, ton bébé est propre, c'est bien, tu aurais pu faire mieux, fais de beaux rêves, mets ton pyjama et va au lit, j'aimais tellement valser, on ne lit pas à table, bande de vieux chaudrons, demain je fais les papiers du divorce, bien sûr que je t'aime, oui ça va." J'entendrais ça ou ce qu'ils n'ont pas dit, plutôt ce que je n'ai jamais entendu.
Le monde à côté du monde est peut-être encore notre monde sans cesse recommencé au temps aboli, peut-être que de l'autre côté du bruit, parfois, ils nous devinent eux aussi. Qui est mort et qui est vivant et où le ciel est-il à l'endroit ?
04 septembre 2008
[Dérisoire]..........
Le blanc,
je le déchire quand je veux
quand je veux je te dis, regarde !
Je le découpe, je le couvre, je le balafre
le blanc ne me fait pas peur
Ecoute
les mouches d'encre se posent sur la glace de papier et y patinent
arabesques,
envahissent, glissent
le murmure des lames, entends !
et leur stridence quand elles crissent pour m'arrêter
Mais rien n'y fera
Le blanc je le mords et l'avale, je suis le noir qui gagne et luit plus fort
tumultueux, dérangé, trop rapide,
un train d'obscurité sur l'aube morne
un fleuve d'ébène en crue sur des prairies d'hiver
le noir des insectes en nuée
qui envahit et célèbre la nuit, darde, suce et ponctue le sommeil
Je suis toute la nuit qui gobe le jour
du réel
La nuit de mon stylo
dévore la lumière du papier
en rafales forcenées
Le blanc je le froisse et le jette à la corbeille
je le pends à mes oreilles
ou en fais des voyages
Le blanc,
je le déchire quand je veux
quand je veux je te dis, regarde !
Je suis le charbon de l'éclair
dans la nuit blanche
la pluie d'ombres tombant des branches
sur l'été
Je suis le merle envolé
d'une épaule pâle
le chat ténébreux effleurant
l'ultime neige
Les mots
à la vitre salie
j'écris
Découvrez Various!
13 août 2008
[L'écho des pierres]..........
Tu me demandes ce qu'il peut bien y avoir dans les montagnes.
Je réfléchis. Tu me dis : "il y a bien des tunnels mais il y fait toujours tout noir, alors, on voit très mal." Forcément.
J'imagine.
Déjà la langue sur le dedans des montagnes, râpée à la pierre humide, froide et rude. Sens-tu ce goût du cœur de la montagne, qui ressemblerait un peu à celui de la neige et aussi à celui des murs de béton juste après une averse d'été ? Un goût plat comme un galet à ricochets, aiguisé comme un rasoir. Un goût comme un déraillement de train, un peu.
Quand tu fermes les yeux très fort sur la paume de tes mains, tes coudes posés au bureau, ça ressemble à l'idée que je me fais de l'intérieur des montagnes. Le noir se poinçonne de milliers de parasites, souvenirs de lumières, d'images, de musiques. Si tu restes encore un peu, l'obscurité vire au gris électrique puis devient un puits blanc où tu t'envoles, un écho. Dedans la densité des montagnes, des tourbillons doivent pareillement savoir surgir sans un bruit et t'emporter au cœur des songes. Les montagnes sont peut-être pleines des âmes à venir en leur cocon de pierre. Et de secrets trop lourds pour être laissés libres. Elles sont sans doute aussi remplies de prières maladroites, bâillonnées, échappées du ciel des églises.
Dans les montagnes il y a des espoirs d'histoires, ça je le jurerais, des incipit extraordinaires, des chutes vertigineuses, des romans entiers à cueillir. Des hanches de femmes, des nombrils cousus et des visages éternels, des oiseaux crayeux, des chiens couchés, des géants au festin, des amoureux qui serrent fort leurs doigts de marbre emmêlés. Je pense à la dernière scène des Visiteurs du Soir. Le diable est bien content, il croit avoir transformé les amoureux désobéissants en statues mortes, il croit avoir tué l'amour insolent. Tout à coup, pam tam dam pam pam… qu'entend-il le diable furibard et vaincu ? Il entend leur cœur qui bat, qui bat, qui bat !
Au plus profond des montagnes, des cœurs têtus qui persistent à battre à l'unisson ? Et tout autour de ce frémissement imperceptible, jusque sur les parois des tunnels où passent les camions :
J'imagine une réserve de nuit.
Et de silence.
Quand le vacarme et les lumières du monde seront trop agressifs, quand plus une ville, plus une maison, n'acceptera de dormir simplement sous les étoiles, quand nous serons bien fatigués de toute cette agitation bête, les montagne s'ouvriront peut-être et en sortiront de grandes ailes de sommeil, une main fraîche de mère inquiète sur un front brûlant. Et dans ce sommeil enfin, dans ce silence et dans cette nuit infiniment douce, la montagne aura peut-être engendré des rêves plus vastes que les nôtres. Oui, peut-être qu'au cœur de l'impénétrable montagne, dorment les illimites des mondes.
Découvrez Björk!
25 juin 2008
[Petit éventail]..........
- Tu penses à quoi ?
- A rien. Il est quelle heure ?
- J'en sais rien… il est plus loin que midi, c'est sûr, j'ai entendu les cloches.
- C'est la sieste, il n'y a plus de bruit dehors.
- Si, écoute, un bébé pleure.
- Ah oui, il ne peut pas dormir. Il a mal aux dents.
- Ou il a faim.
- Moi aussi j'ai faim ! On mange ?
- Au lit ? Oui ! tu descends chercher le jambon et puis de l'eau et puis du vin et puis du raisin. Oh ! Il reste une moitié de foccacia sur la table ! Tu la prends aussi.
- Pourquoi moi ?!
- Parce que c'est toi qui as faim
- Pas toi ?
- Si, mais je n'en ai pas parlé.
- C'est juste. Il y a combien de temps ?
- Qu'on est là ?
- Qu'on est là.
- Je ne sais pas… Une nuit, un matin et un peu d'heures.
- Non. Je suis sûr qu'il y a bien plus longtemps que ça.
- Tu t'ennuies ?
- Idiote. Oui, je m'ennuie atrocement.
- Je te déteste...
- Moi aussi. Il y a au moins cent ans qu'on est dans cette chambre. Si ça se trouve, quand on sortira, plus rien ne sera pareil, dehors.
- Ce sera comment ?
- Il y aura des nouvelles maisons, des avions dorés, des enfants transparents…
- Ce serait joli.
- Les avions dorés ?
- Les enfants transparents. On verrait les avions dorés à travers.
- Et aussi la mer !
- La mer ? mais elle est loin.
- En cent ans, elle a le temps d'arriver.
- Pourquoi viendrait-elle ?
- Pour nous chercher.
- Toi et moi ?
- Oui. elle aurait posé sur son dos un gros bateau qui s'appellerait… je ne sais pas… si ! Le vagabond !
- Oui !
- Oui, hein ?! le vagabond et on partirait à son bord…
- Tu sais conduire un bateau ?
- Evidemment ! Je sais tout conduire, les bateaux, les chameaux, les valses, les gros camions...
- T'es le plus fort.
- Embrasse-moi…
- Dis… dehors, il y aura toujours les oiseaux quand on sortira ?
- Ça t'embête ? Non parce que si ça t'embête, il suffit de le dire, hein. Je les supprime.
- Non, garde-les ! j'aime bien les entendre chanter dans les arbres. Et puis c'est pas que j'les aime pas, j'en ai juste peur.
- Oui, ça arrive.
- Ça ne t'étonne pas ? chaque fois que je dis que j'ai peur des oiseaux, on me regarde bizarrement.
- Attends, je vais te regarder bizarrement… Comme ça ?
- Je t'aime ! Tu sais, je me dis que j'ai peut-être peur des oiseaux parce qu'ils sont comme des regards. A moins que ce ne soit l'inverse. Les regards, comme des oiseaux
- Ça se tient… et quelle espèce d'oiseau serait le tien ?
- Le mien ? Le mien… est un gros oiseau mélancolique qui toujours pèse et rêve.
- Oh oui ! un gros petit oiseau bleu et rond comme deux planètes. Souvent je le vois qui palpite sous tes paupières, quand tu dors.
- Souvent ? Mais…
- Souvent depuis que je te regarde dormir, depuis cent ans.
- Et toi ton regard serait un… un corbeau sous la pluie parfois. Ou un ibis sacré très tôt le matin quand tu vas voir par la fenêtre la couleur du ciel. Mais le plus souvent c'est un colibri.
- Très bien ça le colibri, c'est tout petit, ça se glisse partout. Regarde comme il se pose sur ton front, il picore tes songes, le voleur !
- Aïe !
- Il cache sa tête sous ton bras
- Tu me chatouilles…
- Il se roule contre ton ventre… il frémit sur tes seins... frissonne contre ton cœur… il vacille… il meurt !
- Non !
- Ah non, le voilà qui revit, son cou rond est hérissé de cils qui te caressent chaque fois que je ferme ou ouvre les paupières.
- …Petit éventail…
- Il vole jusqu'à la nuit entre tes jambes, il cesse de chanter…
- Tu penses à quoi ?
- A rien. Il est quelle heure ?
- J'en sais rien… il est plus loin que cinq heures, c'est sûr, j'ai entendu les cloches.
- J'ai faim...
Ecrit et illustré le 5/10/7 pour dedicacessen
[Refuges]..........
J'ai vécu au bloc A de la rue des prés. Le bloc des campenottes, ici les campenottes, ce sont les jonquilles. Des noms de fleurs. Bien des histoires, dans les caves, les tours de vélo, les abris des buissons le long des trains qui passent vite, les cerises et les rondes, les bagarres, les filles Bourlon m'ont fait tomber dans les orties, impossible de bouger, elles ont ordonné à Pascal, leur frère attardé, de me tenir plaquée au sol, et comme des bouts de peau échappent aux morsures des herbes, elles me passent une ortie sur les bras et la figure ; y a aussi Betty et son renard de l'autre côté du grillage, les femmes qui tricotent assises le long du mur, l'ascenseur qui se bloque, la rue des prés sous mes souliers vernis, Richard amoureux (qu'est-ce qu'il est collant !) le carrelage jaune du couloir, les rideaux à carreaux et ma mère derrière : "je suis première ! je suis première !" il faisait pas bon être première au bloc.
J'ai vécu sous les toits, dans un tout petit appartement, un moment parfait, une nuit. Je me lève pour boire un verre d'eau, c'est l'hiver, je n'ai plus très sommeil. Je bois, pieds nus. A ma droite, dans la chambre, l'homme que j'aime dort. Derrière moi, au sud, mon minuscule bébé tout neuf rêve de choses que je ne sais plus. Devant moi, j'aperçois par le Vélux les toits de la ville où dorment : ma mère et ma soeur, ma nièce aimée, et plus loin mon frère dans une période de calme. Je ferme les yeux, je les ouvre à nouveau et chacun est à sa place, dans mon paysage, proche, chacun va bien à sa façon, il manque déjà mon père mais on le contient. Je referme les yeux, je confronte mon songe à la vision nocturne des toits sous décembre. Tout est parfaitement similaire. Je me sens gardienne de leur sommeil, au milieu de la mer, je conduis le navire, tout va bien.
J'ai vécu après dans un immense appartement de 200 m2 hors terrasse que j'aimais beaucoup, avec des parquets cirés, des plafonds à moulures, des portes-fenêtres qui suivaient le soleil tout le long de la journée, et des volets qui grinçaient au vent. Comme une île, cet appartement de roi, entre trois cours d'eau et le chant des grenouilles.
J'ai vécu enfin dans un endroit étrange qui n'avait pas de nom, juste un prénom. Où il existe un oiseau qui tient à la fois du canard et du cygne, un endroit entre ici et là-bas, un endroit du milieu. J'y ai vécu près d'une rivière, je la revois encore brillant sous la lune, entourée de cailloux blancs comme des dents de loup. Je m'y suis beaucoup promenée et quand j'étais fatiguée, il suffisait que je pose ma tête contre lui. J'y avais une cabane, de bois et de petites choses. J'ai vécu dans ce refuge, emprisonnée, contente de l'être près d'un grand feu apprivoisé. Dans les murs, il y avait des histoires secrètes.
Maintenant je vis chez les écureuils.
Ecrit et illustré le 25/6/7 pour dedicacessen
[Contes de la brume]..........
L'hiver balafré
sous les nuées transpercées
pêche le soleil
[Contes du lilas]..........
Sursaut de l'hiver
l'arbre s'obstine aux fleurs
printemps couronné








