Lenverre

Histoires de causer, histoires d'en faire, de petites histoires de rien du tout presque vraies, ressemblant à des personnages existant ou ayant existé.

26 juin 2008

[Alice au pays de Tim]..........

Juste une grande joie à partager, mode "journal très peu intime" ! Depuis le temps ! chester

iconequiestenligneAlice au Pays des Merveilles.... Elle n'est pas dans ma bannière par hasard, la petite Alice Liddell qui inspira le révérend Dodgson... Alice a fait de moi une lectrice, elle est une de mes pierres de fondation. Je ne suis pas bibliophile mais elle a un long rayon pour elle toute seule dans ma bibliothèque. Même qu'elle en déborde, en BD, en Anglais, en Flamand, en Italien, vieilles Alices toutes jaunes, Alices à peine nées qui sentent encore l'encre et le vernis. Si elle sortait de son livre elle se retrouverait... dans son livre ! Deux Alices dans les pages et puis dix et puis cinquante devant la Cour des cartes à jouer ; ce serait la fête de la Reine de Coeur, tiens ! Elle ferait moins sa fière, la rombière ! Je l'aime depuis maintenant plus de 35 ans, l'enfant éternelle. Alors vous comprendrez que je sois un peu agacée qu'elle soit tout à coup tellement à la mode, revendiquée par tous comme le dernier acciconeentrezessoire trop tendance. Je fulmine qu'on veuille absolument, qui plus est, la rendre macabre, un peu sordide, parfaitement commerciale, adolescente plutôt que petite fille, qu'on fasse du sang de son jus de framboises, qu'on la récupère en sombre icône délétère, qu'on la psychédélise à outrance ou, pas mieux, qu'on en fasse une mièvre bêtasse. Indochine, Manson, les fournisseurs d'Internet, les restaurateurs, on ne peut plus rouler sans voir des jardins d'Alice en plastique le long des routes, mirobolantes gargotes, échoppes approximatives.

iconearchivesAlice cours ! cours ! Ils te veulent vicelarde, racoleuse, sois rapide et pure comme l'éclair, cours. Parce que, petite, j'en ai ras le bol de thé que tu te fasses récupérer, tu es trop gentille. On était pourtant bien peinardes, rien que les deux ou presque, des décennies durant, sans tout ce flonflon. On acceptait volontiers, en se marrant, même, que les gens te pensent blondinette à cheveux ondulés sur robe bleutée, alors que tu étais mendigote sous l'oeil de Lewis, derrière tes yeux sombres, sous tes cheveux châtains tout droits. De temps en temps on croisait le chemin de gens qui semblaient t'aimer sincèrement... tu te souviens de Gourio ? Mais si !!! Allez, viens... je vais te rafraîchir la mémoire, on change de sujet, d'aiguillage, on repassera bien par là mais tout de suite, on va boire le thé chez lui :

iconechut[Gourio Jean-Marie : ce type est un amoureux des mots, mieux : des livres. Il a écrit un poignant "Alice dans les livres", c'est de la poésie comme j'aimerais savoir, c'est un roman que j'aimerais contenir par (battements de) coeur sur les lèvres pour le souffler à ceux qui ont faim. Si on devait donner des permis d'Alice, Gourio serait permis d'or ou de nougatine c'est mieux, permis de tout, il fait mourir Alice pour qu'aucun enfant ne meure, il sait notre éternité de lecteur dans les pages, planquée. Ce roman est  triste et lancinant et joyeux, espérant. L'histoire ? Samuel accompagne les derniers instant de sa petite Alice au pays des souffrances, tandis qu'Alice au pays des merveilles voyage à travers les livres pour venir chercher sa petite soeur, arrêter la chute dans le puits sans fond. C'est un trésor pour qui aime l'histoire d'Alice. Et la poésie des arbres, des fleurs jaunes du bord de l'eau, des veilleuses sur les tables de nuit, des rois en chariot, des infirmières en sabots, des silences de couleurs, des nuages à l'envers, des parkings surveillées par des hêtres manchots.]

iconejsaipaquoifairetimburtonTu vois que je sais te prêter. Mais pas à n'importe qui ! Non, décidément pas à n'importe qui. Mais lui !!! Lui je rêvais que tu le rencontres, qu'il te prenne par la main ! Qui donc ? Mais enfin, Alice, sois un peu attentive veux-tu ! Essaie de suivre ! On parle de Tim Burton depuis le début ou presque. Jean-Marie qui ? Gourio quoi ? Je te cause de Burton ! Pas Richard, non ! Tu es décidément bien dissipée. Je suis si contente qu'il m'ait entendue. Je m'apprêtais à lui écrire, vois-tu, parce que je le trouvais un peu en retard sur la route qui mène à toi.  Chaque fois que je sortais du cinéma, ou que s'arrêtait un DVD, chaque fois que je quittais Tim,  je me disais et serinais à ma fille : "Dediou de bois ! Il va comprendre quand qu'il est fait pour Alice ?" et voilà qu'il a compris, le ciel s'ouvre, les anges chantent,  j'ai une merveille en promesse pour 2010. On m'a dit ça hier, et la maison a résonné de "oh j'suis contente" à deux voix avec la fille, pendant environ une heure. Et ça m'a reprise ce matin. "Oh j'suis contente !". larmes aux yeux. Un film d'animation à ton nom, fait par lui, avec Johnny Depp en modèle du... chapelier fou !!!! Je ronronne, je jubile, je m'exclame, je suis bien aise, je m'enroule, je m'étire. ENFIN ! Tu es en de bonnes mains, fillette ! Papa Burton va te faire belle ! Tu auras le genou écorché, le regard droit et beaucoup d'insolence, j'en suis sûre. IL ME TARDE !

chester...Et j'pouvais vraiment pas le garder pour moi !

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25 juin 2008

[Je veux être une marmotte]..........

marmotte01Ça me prend régulièrement après mon anniversaire, les jonquilles sont toujours trop loin, j'ai juste envie de me coucher et de me réveiller au printemps, en bref d'être… une marmotte.

Tu rentres dans ton trou en automne, il fait encore tiédasse en journée, t'es encore toute bronzée et surtout t'as mangé à t'en faire péter la panse sans penser à la balance, t'es obèse et c'est pas grave vu que t'as personne à séduire, ton projet immédiat étant de reposer tout ce gras. Faut juste que tu passes la porte de ton repaire, avec un chausse-pieds si nécessaire. Donc tu rentres, tu te laves les dents SI TU VEUX, tu te mets une bonne crème hydratante, tu vas faire pipi, tu décroches le téléphone tu tapotes ton oreiller en plumes, tap tap tap mmmmmm, tu fais "mlouirp" en bavouillant un peu et zou : au pieu ! et là. Ben là tu roupilles, tu dors, tu pionces, t'en écrases, tu ronfles, tu rêves, tu songes, tu pètes, tu te retournes, tu somnoles, tu comates, t'es plus là, quoi. Ta température corporelle chute, et tu t'en tapes royalement, tu fais ta longue nuit de bébé.

Et pendant ce temps…

Pendant ce temps : tu t'achètes pas des bottes pour l'hiver, tu vois pas les arbres griffus, t'entends pas les pompiers sonner pour te vendre le calendrier, tu dégivres pas ton pare-brise, tu fais pas la queue pour acheter de la Neutrogena peaux très sèches, tu t'enfiles pas d'aiguilles grosses comme des cure-dents sous les ongles pour décorer ton sapin, tu gadouilles pas dans la neige toute dégueulasse, tu mets pas de pneus neige, tu coupes pas du bois pour la cheminée, tu reçois pas des tas de personnes aux réveillons, tu te creuses pas la tête et le cœur du banquier pour trouver des cadeaux à tout le monde, tu te pètes pas la tronche sur le verglas, t'as pas l'onglée, t'as pas trop chaud sous ta doudoune dans les supermarchés, tu casses pas tes boules de Noël préférées en défaisant ton sapin déplumé, tu vas pas te massacrer une jambe au ski, tu te fades pas les rediffusions à la con des périodes de fête sur TF1, t'es pas obligée non plus de te battre pour le dernier chemisier rose cactus taille 68 en solde, ni de chercher un déguisement marrant pour carnaval, ni de faire sauter les crêpes, ni d'avaler une fève grosse comme un doigt et de courir aux urgences, tu chopes pas la grippe, ni aucun virus qui traîne dans les magasins ou à la poste, pour peu que ton anniv' tombe là, tu vieillis pas, t'as pas les pieds gelés, t'as pas le moral en berne en regardant le gris du ciel, tu n'as même pas l'ombre d'une idée que là, à quelques mètres, l'hiver se passe. Tu t'en ta-pes de l'hiver.

Economies d'antidépresseurs, de bouffe, de chauffage, d'étrennes, moi je dis : je veux être une marmotte.
Surtout que…

Au printemps, d'un coup, t'entends un doux pépiement dans les frondaisons, un rayon de soleil te caresse à travers les lames du store, tu t'étires, tu fais "mmmmmmmm", tu te lèves toute mouirf encore, tu vas faire pipi, tu te laves les dents, MEME SI TU VEUX PAS, tu rebranches ton téléphone, tu n'écoutes pas encore ton répondeur, tu fais une toilette de chat et tu sors sur le pas de la porte, ton café brûlant dans les pattounes. Tu regardes et partout c'est la fête du renouveau, des angelots passent dans le ciel en chantant "Pâques ! Pâques ! elle est ressuscitée"… les mésanges te font de l'œil, les ruisseaux clapotent en se réchauffant entre les pierres, les jonquilles sarabandent de Haendel, de jeunes mâles en rut te regardent concupiscemment. T'as l'embarras du choix. Faut dire que t'es devenue un canon ! t'as perdu tout ton gras, te voilà svelte à rendre malade de jalousie Kate Moss, ton poil soyeux à poussé et te fait une traîne emmêlée de fleurs, t'as pas le teint brouillé par les kilos de chocolat avalés, le temps d'un croissant, d'une douche et d'un déo 24 heures, et tu seras prête pour de folles parades amoureuses. Pas oublier de couper les ongles quand même. T'as pensé à acheter de la cire à épiler ?

Bref, il fait beau, t'es belle, le monde est à toi, l'hiver n'a pas existé, tu vis tout le temps en été, ton seul projet c'est copuler et dévorer. Oui : je veux être une marmotte.

Ecrit et illustré le 30/1/8 pour dedicacessen

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[Mangez-moi mangez-moi]..........

cauchemar01J'ai dormi dans mon frigo ! La chose et son contenu habituels étaient-ils devenus géants ou avais-je rapetissé ? L'histoire ne le dit pas. Je languissais gentiment entre un yaourt au citron et une truite hagarde. Je crois bien que j'ai aperçu l’ombre fantomatique d’un bouquet de persil mais ne saurais le jurer, c'était peut-être de la coriandre ou les têtes échevelées de branches de cerfeuil en conciliabule. J’entendais la rumeur des clayettes du dessous, le camembert hurlait qu’il était fait comme un rat tandis que la mousse au chocolat en sursis de péremption, suppliait qu’on la consomme avant minuit. Au-dessus de moi, les fesses d’une barquette de foie de veau étaient seulement agitées du souffle régulier du sommeil, tandis que le dessous du verre de moutarde pétait des bulles de topaze vite évaporées. Les crevettes ronflaient puissamment dans leur assiette en pyrex et c’était douceur de voir leur orgiaque mêlée endormie ainsi, abrutie dépourvue de rêves. Symphonie dodécaphonique que les parfums mêlés de tous ces aliments, violons désaccordés que leurs bourdonnements mêlés au ronron du frigidaire, dans la nuit transparente. Oui, ce noir-là était translucide, percé de veilleuses vertes de salle de cinéma : "sortie de secours", "halte au feu", "merde à la police", "les oeufs et les laitages d’abord". Dans leur faible clarté, on apercevait les aliments et leur gigue de morts, ralentie comme un brouillard.

Il n’y a que moi qui étais parfaitement immobile, ficelée que j’étais en paupiette de veau. Rouée de coups, aplatie jusqu’à la finesse du papier, roulée cette fois délicatement sur moi-même puis ligotée serrée, je contenais, meurtrie et complice, le secret que des doigts sûrs m’avaient contrainte à garder, un enfant parfumé d’herbes mouillées, informe et patient, attendant en mon centre que l’on me tranche pour apparaître, tendre sous ma chair. J’en éprouvais de la résignation et du contentement, au milieu de cette nuit froide, j’attendais mon heure, sachant qu’avant d’être mordue, moulue, avalée, il me faudrait connaître le feu. Tout était décidément en place dans ma tête engourdie de paupiette, sans plus d'énergie pour de la peur ou des regrets je n’avais même pas à fermer les paupières pour me reposer enfin. Au milieu des autres condamnés, l'indolence me gagnait.

Ecrit et illustré le 25/2/8 pour dedicacessen

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[Pet chaud, Gros !]..........

Le Gros marche lentement vers la minuscule bonne sœur. M'est avis qu'elle va bientôt arrêter de faire la mariole, la sainte. Ça fait trois jours que je me la mitonne aux ptits oignons pour lui faire cracher le morcif mais Sa Majesté sera moins clémente que moi, il va pas faire dans la dentelle pour lui caresser la cornette. Surtout qu'il est l'heure de grailler et qu'il supporte pas qu'on le mette en retard pour passer à table, si elle, c'est manifestement le genre plus frugal. Elle le regarde s'avancer, je dois dire qu'elle a du courage, elle ne cille pas, il s'en faux, elle ne tourne pas d'un œil, ni de l'autre. Pourtant, j'en ai vu de plus costauds se flétrir comme de vieilles rombières à leur sortie du bain, à l'approche du Mastar et, avant même qu'il ait levé son informe paluche sur eux, se mettre à raconter leur vie depuis le début avec les détails, le nom des voisins, leur numéro de sécurité sociale, l'âge de leur clébard, la liste des vaccins des gosses et la combinaison du coffre à bijoux de madame. Y en a même qu'il finit par taper juste un peu pour les faire taire, c'est dire. Elle, elle moufte pas. Même qu'elle soutient son regard ! Et il l'a plutôt roborative, son oeillade, le bestiau ! Tu t'en prends un morceau sur le coin du groin, t'appelles ta mère pour qu'elle t'emmène aux urgences te faire recoudre le blase et c'est pas sûr qu'ils y arrivent tellement il est en bouillie, c'est du lourd, de l'enclume concentrée, de la mort en plomb. Mais la fiancée au Bon Dieu, elle encaisse. Joli ! Je peux pas m'empêcher d'admirer et même de lui trouver un nouveau charme, à la pieuse enfant. Elle est pas aidée par sa panoplie en peau de jute, mais je suis pas aveugle, y a des atouts qu'elle peut pas garder pour elle : outre ses cils (de France) en pure soie sauvage nattée, elle a une bouche de mai trop appétissante, une peau lisse montée sur châssis d'exception qu'elle ne parvient pas à cacher totalement sous sa cote de mailles.

beru02

Mais ça va pas durer son numéro de bravoure, elle va pas résister à l'odeur. Le regard, passe encore, mais le fumet ! Faut dire qu'Alexandre-Benoît est pas un acharné de la flotte, déjà qu'en dedans, elle pénètre pas, c'est physique… dehors elle glisse. Alors aqua bon ? Et pour rien arranger, y a 3 semaines que son ogresse de Berthe s'est barrée aux Seychelles ou pas loin avec Alfred, le coiffeur ami du couple béruréen. L'énorme a fait vœu de cradocité extrême si seulement le destin veut bien lui ramener sa quintaleuse dulcinée : il n'approchera pas un Fa Douche d'eau dièse ni même l'ombre d'un savon de Marseille à moins d'un mètre, avant que l'amour de sa vie ne lui soit rendu. Or, le retour de Berthe, c'est pas d'actualité ! Aux dernières nouvelles elle serait devenue une sorte de monument hystérique de là-bas et les touristes s'entre-tueraient pour la prendre en photo en train d'exécuter son plongeon de la mort quotidien dans le buffet à volonté. L'économie nationale du coin en serait bouleversée, parce que les excursionnistes affranchis des tours qui opèrent à tort passeraient leurs journées à attendre qu'elle remonte à la surface en pariant sur ses records d'apnée sous mer de bouffe ; du coup, ils n'auraient plus ni le temps ni l'artiche pour acheter les tongs peintes à la main par les enfants des écoles locales et les boules à neige sculptées à même l'arbre par les artisans indigènes. Il aurait été question de la faire expatrier manu militari mais ses adeptes fascinés et en transe ont menacé de faire sauter les principales administrations si on touchait leur grosse vache sacrée. Devant la pression et le sursaut de mysticisme que le phénomène provoque, les autorités réfléchissent au moyen de rentabiliser en installant une billetterie sans tarif réduit à l'entrée de la salle de restac où elle se produit. "M'étonnerait qu'on la revoie de si tôt" dit Cid Hoffet.

Tout ça pour dire que le dodu schlingue vigoureusement. Et comme le soleil tape dur à travers la vitre du bureau, la délicate petite sœur des pauvres ne peut ignorer, au fur et à mesure qu'il se rapproche, qu'il balade l'arôme subtil d'une meute de coyotes morts depuis trois jours, ou celle qu'exhalerait, après une journée estivale de marche au Val de Marne, enfermé dans une barquette en plastique, un panard géant… même si elle n'est pas censée connaître grand chose à l'affaire.

Je la vois qui vacille enfin. Elle cherche son air, elle ahane (Francis), elle renonce, elle apnise, elle dévisse, elle se rend, elle défaille. Béru, entrevoyant l'ouverture, s'engouffre dans la brèche, arrimé à ses bretelles comme un vieux thon vissé à sa ligne embarquerait un pauvre pêcheur, amen. Hargneux, qu'il est ! Il est déjà au-dessus de la gamine, il lui projectile sa prose 138 décibels, celle des jours de fête :

- Mamselle Troppo (c'est son nom précisé-je, ce qui pour ma nonne est amusant souligné-je pour le lecteur inattentif que tu es), tu vas finir par me froisser un peu le mental à nous courir sur le calebute ! tu vois la pendule ? Elle t'informe officiellement avec ses salutations distinguées que c'est maintenant que je dois me remplir la panse, sous peine d'hypoglisser et que je l'aurai mauvaise si tu m'en empêches en gardant tes secrets de pucelle ! J'suis un impulsif de la mandale, et j'ai pas de bon dieu. Ça m'urge si tellement de me descendre une blanquette, que j'oublierais facilement mon bon cœur pour te faire valser les dents. Alors sa sainteté, tu vas être bien aimable et me refiler cette recette avant que je t'avance celle des tartelettes ! Parce que si tu t'opposes dès le libérément à ma sustentation, si tu te fais complisseuse du meurtre de mon frichti, je garantis pas le bon cours du déroulement des opérations futures !

D'un coup, je vois la mignonne revenir à ses esprit, une lueur nette comme vénus à l'ouest d'une nuit d'été, s'allume dans son magistral œil droit, peut-être aussi dans le gauche mais placé comme je suis, je ne saurais le garantir. Je pressens que j'ai rencontré peu de gerces de son envergure. Elle prend son missel, le serre contre elle comme on dégaine un calibre et, calmement, comme un grément bleu au-dessus des vastes mers plane à l'ombre des nuages, la petite nonne, répond au Gravos.

beru01

Pour la première fois, je sais que le susdit Béru va être désarmé, tout penaud et contrit, sans répartie devant la pertinence de ce qui fuse. Jugez plutôt : dans le silence estival de la fétidité bérurienne, un petit bruit jaillit et s'élève, prend de l'ampleur, tel l'oisillon ingrat devient une majestueuses frégate, la goutte de rosée tombant du pétale immaculé d'une rose rejoint le fleuve dans son roulis impérial vers l'océan. Un bruit rond et net, sans fioritures ni doute possible, une note triomphale sans forfanterie mais pleine de panache, tenue avec dextérité sur, non pas deux, non pas quatre, non pas huit, ni même douze, mais vingt temps qu'on n'a pas tous les jours complets ! Oui madame, vous avez bien entendu ! un chant d'une pureté à vous tirer les larmes, comme on n'en entend qu'une fois dans sa vie, digne d'une caisse de Stradivarius. La petite nonne vient, bravement et tout en fixant l'adversaire sans crainte, de mettre fin à la conversation ; déjà je vois le Volumineux s'aplatir et faire allégeance, il essuie une larme d'émotion. La douce enfant vient de lui clouer le beignet en répondant avec virtuosité dans la langue qu'il croyait maîtriser comme personne. Du haut de son mètre 58 et de ses 42 kilos, elle l'a abattu en plein vol, le privant en un son-de-l'ange sublime, de son titre, le détrônant comme la Miss de l'année arrache, du bout de ses ongles impeccablement vernis et aiguisés, son diadème de la tête d'une plus usée, que l'on honorait quelques minutes auparavant. Pour toute réponse, en effet, la fière nonne vient de lâcher au ciel, ce qu'il convenait de ne pas garder dans les annales : le plus noble des pets.

- Crédit images :
* Bérurier par Serre pour la couverture de
"queue d'âne, la vie sexuelle de Bérurier" - San Antonio- Fleuve noir
* Portrait de nonne par
Cornelia Schleime
- On peut recommander, en complément d'information sur le sujet, ce livre édifiant du XVIII° siècle : l'art de péter, par Pierre-Thomas-Nicolas Hurtaut

Ecrit le 23/3/7 pour dedicacessen

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[Ma meilleure petite copine]..........

Léa c'est ma meilleure petite copine. Je dis pas "amie", hein, on se connaît pas depuis assez longtemps pour ça. Ça fait quoi ? je sais pas… moins de six ans, c'est sûr. Léa, la première fois que je l'ai vue, elle était si petite qu'on aurait pu la mettre dans sa poche et partir avec en courant ; pourtant il paraît qu'elle avait été encore plus minuscule un jour… mais j'ai du mal à y croire, je soupçonne sa maman d'en rajouter ; pensez ! Elle raconte qu'au départ, là-bas, sur l'île où elles vivaient, elle était obligée de lui mettre des habits de poupée ! pffff….

l_adedicacessen02La première fois, elle m'a regardée un peu bizarrement, étonnée par mes cheveux d'oiseau mal peigné et mon grand pantalon rouge. Pas de cadeaux avec elle, ses grands yeux noirs sur moi, je me sentais pas fière. C'était une loupe ce regard. Et puis quand même, je me suis mise à rire de la voir si sérieuse. Et elle ! Elle, au lieu de sourire gentiment comme l'aurait fait n'importe qui de son âge, elle a arrondi encore ses quinquets, a approché sa tête tout près de la mienne hilare, et a mis ses mains sur ma bouche pour l'ouvrir et regarder dedans, voir ce qui produisait ce bruit incroyable. Je ne m'en remettais pas ! Elle, secouée par un tremblement d'Annie force 8, demeurait imperturbable, explorant courageusement ce trou noir mugissant. Je m'attendais à tout moment à la voir sortir un carnet de notes de sa barboteuse et gribouiller quelques mots sur mon cas.

Léa… elle est devenue un peu plus grande, je ne crois pas que je la mettrais dans ma poche désormais, ou alors une grande poche. Elle ne s'étonne plus guère de mon rire, même si elle ronchonne que je fais beaucoup de bruit. Elle a des cheveux barbe à papa tire-bouchons qui sentent la vanille. Des fois, Léa me montre sa main, ou son genou, ou son cou et me dit : "j'ai un bouton" ou "j'ai un bobo". Je m'approche et je regarde, attentivement. Souvent, je ne vois rien du tout mais je fais semblant parce que sinon elle se fâche. D'autres fois, il y a une minuscule tête d'épingle rose sur sa peau lisse. Alors je m'exclame "ooooohhhh !" et elle est contente. Léa et moi on joue à têtête. On appuie fort nos fronts l'un à l'autre en se regardant très sérieusement dans les yeux (enfin, surtout elle… je ne parviendrai jamais à regarder aussi sérieusement qu'elle… brrrrr… rien que d'y penser…). Et puis y en a une qui crie, alors l'autre a peur et crie encore plus fort et on rit ! On rit comme des bossues ! On fait des dessins aussi, des coquelicots, des girafes et des bateaux avec des lapins dedans et des bébés lapins dans le ventre des lapins adultes. Et des poissons sous l'eau. Je lui raconte la Vouivre. Je lui dis de bien faire attention aux lumières rouges dans le ciel, le soir, que peut-être elle aura la chance de l'apercevoir volant entre deux baignades. Et forcément ! Vu que c'est Léa, elle la voit, et me raconte : "j'ai vu la vouivre, avec son rubis tout rouge !". Sa maman dit qu'il faut que j'arrête de lui raconter des histoires parce qu'après elle ne dort plus. Mais Léa ne veut pas que j'arrête et ses histoires à elle sont bien plus effrayantes ! Est-ce que je dors, moi, quand elle me les raconte ?

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Elle dit aussi : "oh je t'aime annie". Et puis elle met ses mains autour de mon cou, et se colle à moi, elle pèse alors une tonne de plumes, je ronronne, sans oser respirer, ça va s'arrêter. Elle est rudement douce et belle. Elle a des doigts immenses qui pourraient jouer du piano, tricoter de la dentelle, faire pousser des fleurs. Elle n'aime pas avoir tort, ça non et des fois elle me guette de travers quand je lui dis qu'elle se trompe. A la mer, elle s'écrie : "oh maman ! j'ai eu peur ! j'ai cru qu'il y avait une grrrrrosssse tortue de mer… Heureusement, c'était toi". Léa ne dit pas : "j'ai été à la mer", Léa dit : "je suis allée à la mer". Elle sait même le conjuguer : "j'étais allée à la mer". Alors moi je la regarde comme la huitième merveille du monde. Qu'on ne lui dise pas non plus "un espèce de truc", elle serait fichue de s'énerver : "UNE espèce !". Et puis elle sait parfaitement comment on fait du feu à la manière préhistorique et ça ! ben ça, c'est pas donné à tout le monde. Il faut du silex, et puis une pierre à feu et puis de la paille et puis je sais plus parce que moi je retiens pas si bien qu'elle.

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On cueille des framboises et des groseilles aussi, on va dans un grand jardin où on peut cueillir au lieu d'acheter bêtement, elle cueille, elle mange, elle mange, elle cueille, elle mange, elle mange, elle mange. Toujours très soigneusement, c'est pas une enfant barbouillée, pendant que je me mets du jus de groseilles partout sur mon pantalon blanc, elle reste impeccable. Léa est soigneuse, un chouia maniaque. Quand je cherche mes clefs partout en rouspétant, elle me conseille : "il faut les mettre toujours au même endroit et bien ranger comme ma maman, elle ne perd jamais rien ma maman". Oui ben eh !

Avec Léa j'ai 5 ans et demi, avec Léa à la prochaine rentrée, j'apprendrai à lire, avec Léa je fréquente les fées, les lutins, les monstres aux dents rouges. Personne n'a le droit de toucher à Léa. Pas même une chaise en plastique de jardin. Imaginez ! Léa, peinarde dehors, d'un coup se fait agresser sauvagement par une de ces chaises blanches toutes moches, l_adedicacessen01qui la griffe au mollet ! Qu'est-ce que je fais, moi ? Hein ? Je gronde, je deviens toute rouge, je m'exclame : "montre moi qui t'a fait ça !". Elle désigne la coupable en reniflant. Je fonce sur la méchante, l'engueule, la tape et comme décidément elle ne veut pas s'excuser, hop je la lance à travers le jardin. Elle se pète une jambe, bien fait ! Léa est épatée…. Elle réfléchit un instant et m'avoue qu'à son école il y a une fille qui fait rien qu'à l'embêter. On se sourit, assassines, on s'est comprises, la copine ne sait pas qu'elle a un contrat sur la tête, Léa doit l'imaginer déjà, volant sur un tas de compost. Avec Léa, des fois, aussi, on regarde les nuages en forme de chiens, de grands-pères, de savates, de pipes, de bateaux ou de poisson-qui-fait-des-cabrioles et quand on en a assez on invente des gâteaux. Parfumés et tendres, délicats. Tout comme elle.

Oui, Léa c'est bien ma meilleure petite copine.

Ecrit et illustré le 20/6/7 pour dedicacessen

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[Auprès de mon arbre]..........

hige01Higelin… Higelin… Parler d'Higelin. La blague… Pourtant il a partout sa place où je suis, il l'a donc ici aussi. Elle est un peu grandiloquente, cette phrase. Mais elle dit une de mes vérités, j'ai pas mal d'Higelin en moi. Soupir. Si si, je vous jure : soupir profond sous les arbres où roucoule un truc qui ne devrait pas être à roucouler dans ces arbres-là, j'entends même un écureuil claquer de la mâchoire mais ça c'est normal, ici vivent les écureuils. Et la saison est pleine de noisettes. Bon, il faut revenir dans le soupir, à Higelin. J'ai du mal à parler de lui, parce que je sais que les mots seront forcément à côté, pauvres. Bêtes. Pauvres bêtes. Je l'ai rencontré, mon père Higelin, quand j'avais 15 ans, il y a 27 étés de cela. Bon, là faudrait que j'aille me descendre une bouteille de champagne pour oublier la soustraction que je viens de faire. Continuons, je sens que je vous perds. J'ai une mentalité de maman de Petit Poucet, faites gaffe, je perds beaucoup ceux qui s'arrêtent à mes bois noirs. Bref… La première rencontre. Vous savez où c'était ?

Manue, elle, elle sait. C'est elle qui me l'a présenté. Bon à cause d'elle aussi, j'ai bien failli le mettre dans ma liste "à oublier de suite". Faut dire qu'elle chante… soupir à nouveau… comment dire… ? Manue chante comme… ? Non ! En fait, j'ai trouvé : Manue ne chante pas. Mais elle croit que si. Nous étions donc deux ados de 15 ans (surtout moi, elle est plus jeune de quelques mois, il faut bien lui rendre quelque justice) et nous jouions au volant, qui ne s'appelait pas encore "badminton" à Talloires, mon cher Talloires du bord du Lac d'Annecy. Et elle ne chantait pas mais croyait que si. Elle le croyait même à tue-tête. J'imagine que l'entreprise avait pour but de me déstabiliser et de gagner haut la main. Ce qui était parfaitement inutile et donc profondément vil quand on connaît nos prédispositions respectives pour le sport. Mais la fourbe s'en moquait, elle hurlait : "Attention les gamines pour le vol du bourdon va y avoir du frisson dans l'échine, à fond les gaz on attaque un looping juste à la sortie du grand canion"… Et, cinglée que je suis, j'essayais vainement d'y comprendre quelque chose. "j'ai comme la sensation d'être un ch'wing-gum au fond 'un lance-pierre, mannekenn pis vlà qu'on r'part en arrière zont dû monter l'hélice à l'envers"… trois points perdus plus loin : "j'avais prévu en cas de chute quelques coupons de toile de jute pour me servir de parachute"… Et cette fin qui finit (c'est bien normal pour une fin) par arriver :
- eh monsieur ! dessine-moi une chèvre !hige04
- mmmrzzff….
- Eh monsieur ! dessine moi une chèvre !
- mmmmscrrrmmm tu vois pas que je suis occupé, hein ?  screumpf…. pourquoi faire ?
- ben ! Pour mon mouton, tiens !
tadadatadadatatadoumdoudoudoum…"

Je n'étais pas conquise encore. Battue au volant, curieuse, mais pas conquise. Faut dire que j'avais beaucoup aimé Dave, quelques années avant, chacun ses erreurs, je voulais l'épouser, à onze ans on est parfois bien peu lucide. Et puis faut dire aussi que je traversais gentiment une période Balavoine à qui je trouvais une sacrée bonne bouille et des chansons planquées dans les 33 T plutôt belles; Alors l'Higelin, surtout déchanté par Manue…

Il a fallu attendre la rentrée. Un jour, la même douce dingue (que j'aime) m'a filé le disque tout entier à écouter, sa maman le lui avait offert. Dire que je ne connaîtrai plus jamais ce doux étourdissement, cette stupéfaction-là, à découvrir Champagne Pour Tout le Monde et Caviar Pour Les Autres. Ça a été le début, le vrai début, ma deuxième rencontre, en tête à tête avec lui, mon coup de foudre. Il chantait des choses dingues, des choses joyeuses ou intensément mélancoliques, il débordait de partout, fou, jeune homme éraillé, sans retenue, sans pudeur, je l'aimais, je me retrouvais chez moi, un chez moi que je n'aurais fait que frôler auparavant sans oser le pressentir réellement, je poussais tout juste la porte et pourtant tout m'était familier, facile, accueillant. Evident.

Il faut vous dire. Si si il le faut… il faut vous que j'avais perdu mon père deux ans plus tôt. Quand je vous disais que j'ai une propension très marquée à perdre les gens… Donc me voilà à 15 ans, tombant en amour quasi filial (quasi, faut pas pousser) du père Jacques.  Ça s'est fortement aggravé environ 6 mois plus tard, le 16 avril 1981, quand je suis allée le voir en chair et en os, sueurs et regards noirs, sur scène. Oh la claque. Higelin de 1981… Vous pouvez pas savoir ! C'était… c'était magique ! non, Magique avec un grand M, ça tenait du cirque, du conte, il passait un tas de gens sur scène, un danseur illuminé, des jongleurs, des femmes sublimes. Il nous racontait son rêve "Jacques Joseph Victor dort". Un homme tiraillé entre le jour et la nuit, ses chimères et la réalité.  Sa femme Kuelan et la hige05somptueuse Armande Altaï interprétaient ces deux berges du ravin où il s'abîmait, éperdu. Pendant la deuxième partie du spectacle, il était seul, habité, funambule en noir sur l'extrême bord de la scène, j'aurais pu le toucher. Ça a été mon premier "Hold tight", morceau d'anthologie, immense complicité, 20 mn autour d'un piano, où le public est appelé à chanter, murmurer, jouer la comédie. Quelle formidable communion délirante, sans queue ni tête, au gré des impros du maître de maison. Higelin les soirs où il te veut, t'as beau faire, qui que tu sois, tu résistes pas. Il t'embobine, romanesque, te fait chialer, nostalgique, te malaxe, paillard, te bouscule, électrique, te berce, pianiste, tu te retrouves à chanter, à rigoler, à te taire, à l'aimer. J'en ai emmené des gens, à ses concerts, et des durs encore, et des tatoués, et des tendres, et des enfants. J'en connais pas un qui ait résisté.

Si je vous embête hein, faut le dire. Et puis vous êtes pas obligés de tout lire non plus.

Bref, après ce baptême-là, Higelin était définitivement de ma famille, adopté à jamais, après avoir poussé la porte de ce chez moi, après avoir attendu dans l'entrée, j'étais dans la pièce principale, au chaud d'un grand feu. Depuis, on a répété la fête souvent, une quinzaine de fois environ je crois… attendez je compte… Oh non j'en oublierais ! en tout cas, le rendez-vous que je ne louperai pas, c'est celui du 18 octobre prochain, au Bataclan. Il y fêtera ses 67 ans (et il tient toujours trois heures sur scène, et il saute toujours sur son piano, mon acrobate !) et je serai là. Il me tarde ! Voilà, ça aussi il l'a aidé à le cultiver : l'enthousiasme, l'impatience, la spontanéité ! A chaque concert, je me recharge, il m'épate, il me balade. Ses spectacles n'ont rien de grands shows, ils ne sont pas millimétrés, pas léchés, ils sentent bon l'audace et la générosité. Le dernier est à peine mieux coiffé que d'habitude mais la musique y sonne si forte et pure, si rock ! Qui ne l'a pas vu sur scène ne connaît pas Higelin.
Il m'a ouvert tant de portes d'Alice, tant de jardins multicolores, m'a montré tant de chemins et avant tout celui de la liberté, incroyable et têtue, toujours là. Des fois, ça rend pas service, ce goût, ce penchant coupable. Mais. Mais je n'y renoncerais pour rien au monde. Je ne dis pas que je suis libre, non. Je dis que j'ai choisi mes chaînes. Je dis que j'ai su en rompre quelques-unes et que je saurais. Et je dis qu'Higelin y est pour quelque chose.

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J'ai déjà parlé "en vrai" avec lui. Oui. Un premier soir, tout près de chez moi, j'avais 22 ans et il a tenu mon visage tout près du sien, à la sortie des coulisses, on s'est embrassés, je ne lui ai pas laissé mes lèvres, eh oh ! papa ! t'arrête tes conneries ! On a rigolé, un court instant, trop rapide, à la lueur de la pleine lune, même pas rousse. Il a dit qu'il chanterait jusqu'à la fin, même en fauteuil roulant et je lui ai promis de pousser l'engin.
Quelques années plus tard, un soir de première au cirque d'hiver, nous l'avons attendu à la sortie des artistes. Nous devions être 8, je crois à avoir résisté à l'heure tardive, au froid, réunis en cercle sur un bout de trottoir, espérant non pas un autographe, c'est pas le genre de la maison, mais un moment, un joli moment bref. J'ai su à la tête des autres, face à moi, qu'il se pointait, il arrivait là, juste derrière moi. Les conversations s'étaient arrêtées, les yeux tournaient en roue libre. Je me suis retournée. Et oui il était là mon magnifique père, dans un de ces grands manteaux qu'il affectionne, à la Corto Maltese, le pas élastique du danseur. Décoiffé dans la nuit, beau comme un arbre. Higelin ressemble à un arbre, tortueux, solide, qui grince ou accueille, selon les jours. Il ne faut pas vouloir se planquer dessous les soirs d'orage, il y tonne plus fort qu'ailleurs, il faut y courir chercher de la douceur quand le soleil brille fort. Ce soir-là c'éhige06tait Midi et ciel découvert. Il nous a ouvert les portes du cirque d'hiver, montré les coulisses, les stalles des animaux. Je le suivais, poussée toujours par le chéri. Il me  reste seulement une couleur de cette visite surréaliste, le rouge (mon cœur qui battait ?). Il nous a menés jusqu'à une grande salle où ombrechinoisaient au loin quelques somnambules, sa cour des miracles. Il est allé chercher près d'eux des chaises, des bières, une bouteille de Bordeaux et s'est assis avec nous, entre mon chéri et moi. Une heure à le respirer, le grand bonheur. En famille. Parfois, j'oubliais de le regarder, alors, au coup d'œil suivant, je tentais d'enregistrer tout pour rattraper les secondes envolées, le dessin des oreilles, les sillons de ce visage immense, où j'aurais tant voulu passer mes doigts, comme le diamant d'une platine à vinyls, révéler la musique des creux.

J'aime les visages. Je rêve d'avoir le cran un jour et les sous aussi, pour, armée d'un super appareil photo à zoom et reflex, partir à la chasse aux visages, comme à celle aux papillons (sauf que j'ai très peur des papillons, enfin surtout les papillons de nuit mais ça… c'est une autre histoire). Souvent, je crois que je déteste les gens. En fait c'est la foule que je redoute, le groupe. Quand je n'en peux plus de contempler le flux de ce drôle d'animal, dans les supermarchés par exemple, son mouvement reptilien et irréfléchi, quand les larmes me montent aux yeux à les imaginer si proches et si loin de moi à la fois, ondoyant en cadence vers les pièges qu'on leur tend, quand je souffre d'eux, de leurs bousculades, de leur hargne fatiguée, de leurs mots bêtes comme des couteaux attrapés au hasard de la transhumance, de leurs odeurs trafiquées, quand je n'en peux plus de leur regard unique et opaque, quand j'ai tellement envie de m'asseoir pour qu'ils me piétinent, de me coucher là et de ne plus leur donner d'existence, j'ai un truc. Je regarde leurs visages un à un.
Accoudée au chariot, je les scrute. J'en repêche un, puis un autre, puis un troisième, jusqu'à ce que le trouble cesse, jusqu'à ce que l'envie de m'évanouir s'estompe, jusqu'à ce que je sois rassurée et rassasiée, capable de suivre le courant à nouveau. Un a un, ils sont tous terriblement touchants. Chaque visage est passionnant, même (ou surtout ?) celui qui est abîmé, ravagé ou stupide. Cette vieille femme parcheminée sous son masque de cuir, 5 minutes auparavant faisait partie du monstre ; quand je me force à obsehige02rver son visage, elle sort du ventre de l'animal, radieuse, unique, des hirondelles se posent sur une des lignes du tour de sa bouche, en partance pour un autre printemps ; cet enfant insupportable qui hurle ce que je n'ai plus le droit de dire, je le regarde et lui souris (il faut toujours sourire aux enfants qu'on regarde, surtout dans les supermarchés, sinon ils ont peur et pleurent encore plus fort), je suis la courbe de sa joue écarlate jusqu'à celle du nez qui coule, je vois son front pur, agité par les remous que nous y faisons, j'imagine la photo d'identité sur son permis de conduire  ;  ce jeune homme aligné dans une brochette qui tient toute l'allée, qui murmure à l'unisson avec ses amis une drôle de comptine muette et menaçante, je le regarde de loin (il ne faut plus regarder les jeunes gens de près, ils aboient et mordent), lui trouve tout à coup un grain de beauté sur la tempe comme un pointeur de fusil laser et, parce que je suis alors à deux doigts de les perdre, j'entrevois toute la beauté de son visage, l'éclat sombre de ses paupières bleutées. Oui, j'aime les visages, je suis souvent touchée aux larmes par des visages, ils me ramènent de parfois très loin. Ce sont eux qui me manquent le plus sur le Net.

"Et en plus, elle fait des digressions, on va jamais s'en sortir !" Tant pis… ! on est parti pour le billet le plus long de Dedicacessen, le plus verbeux, le moins pesé. Higelin m'a aussi appris ça, le premier : à regarder les gens et la beauté.  Et à être décousue. Et à ne pas compter le temps. On en était où ? Oui, le fabuleux visage de Jacques Higelin en très gros plan, raviné, accidenté, où tous les traits on été repassés à l'encre deux fois, étirés, creusés -oh ! Là j'ai levé la tête au ciel pour me replonger dans le souvenir de ce moment et vous savez quoi ? le bon dieu ou son neveu, ou le diable en visite a bouffé une lotte géante ce midi. Il vient d'en rendre l'arête. Elle est en suspension au-dessus de ma tête. Vous la voyez ? Non, mais sans plaisanter, il est fou ce nuage, non ?- Comment ? Oui, bon, on va pas en parler trois plombes non plus, du Jacques. Il était là entre nous deux, il était très beau. Et puis ?! Et puis nous sommes repartis, il nous a raccompagnés dehors et je ne voulais pas y venir puisque je ne me souviens même pas du bruit que fit le baiser d'adieu.

Vous avez déjà lu "les lettres d'amour d'un soldat de vingt ans" ? Vous devriez, elles résument ce qu'il est, bien plus sûrement que tous mes mots en vrac. Il était à l'aube de sa vie d'adulte et déjà tout était en germe. Dans ses grandes mains qui traçaient les mots d'amour, il y avait déjà toutes les histoires, les vampires, les rousses au chocolat, les petites amies des ennemis publics numéro un, les putains, les fauves et les clodos ; il y avait déjà toutes les notes, et le bois des guitares qu'il caresserait, les plis des accordéons, l'ivoire des pianos et celui des placides éléphants, ses paumes contenaient déjà les lutins et les prisonniers, les jeunes filles en pleurs et les alpinistes amateurs, Calvi, Mahut, BBH, ses enfants artistes, ses épouses et amantes splendides, son lyrisme, les fesses de déesse d'Aziza, les chansons d'Arthur, et… moi un ptit peu. Mais ça, ihige03l ne le sait pas, alors chhhhhhhhhhhhhhh…

Higelin, pour finir, c'est mon grand réconfort, il m'a accompagnée toujours, dans les tempêtes les plus rudes, et toujours ça marche. Les marécages m'appellent ? Je le fais chanter et sa voix est la plus forte. Il est, de ma famille de cœur, un des flambeaux les plus brillants, les plus droits, les plus fidèles aussi. Il m'a obligée à cultiver la joie, et la fantaisie, parfois j'oublie, il me retrouve dans le noir, allume une veilleuse et reste jusqu'à l'aube. Il est la folie qui m'accompagne et jamais ne m'a trahie.

PS : Ma sœur-amie Flo m'apprend à l'instant qu'Higelin Jacques est entré dans le Petit Larousse (au chocolat !) 2008. Champagne !

– je me demande qui sont ses voisins… Espérons pour eux qu'ils ne soient pas trop pisse-vinaigre et pour lui, qu'ils ne le dénoncent pas sans arrêt à la police des dicos pour tapage nocturne. Oh, il fait si noir dans les livres quand on les ferme, surtout lorsqu'ils sont bien épais… Je ne sais pas si c'est une si bonne nouvelle…-

Crédit  photos : "Jacques Higelin" par Jean-Marie Leduc et Jacques Vassal édtions Albin Michel -"Higelin" par Jacques A. Bertrand chez Bernard Barrault Editeur - "Jacques Higelin" par L.Rioux et M. Wathelet collection "paroles d'auteur" chez Seghers - Sinon y en a une piquée là : http://www.jeanhenry.com/ - une (parmi les arbres) de la campagne promo du dernier album - et une enfin, floue, made in maison (la troisième), tout comme le montage central. Hop.

Ecrit le 3/9/7 pour dedicacessen

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