Lenverre

Histoires de causer, histoires d'en faire, de petites histoires de rien du tout presque vraies, ressemblant à des personnages existant ou ayant existé.

12 mai 2009

[Entends-tu ?]..........

feu

Je suis morte. Tu ne le sais pas, tu te lèves et je suis morte. Loin de mon corps, tu étires le tien, il ne reste plus rien de ma caresse sur ta peau. Mon amoureux de l'autre bout du monde, de l'autre bout du temps, je suis morte. Je veux te dire au revoir mais je n'ai plus de langue, je n'ai plus de mains. Je suis un souffle, j'entre par la fenêtre de ta chambre, je pleure et tu ne le vois pas, je pleure comme on chante, comme on crie, je crie peut-être, je ris aussi de la joie de te revoir. Le vent dans les arbres ne fait pas autre chose. J'entre, je te murmure que je suis morte et tu n'entends pas. Nous nous sommes tellement aimés, m'entendais-tu lorsque je croyais être vivante ? Puisque je suis morte je chante le monde entier et les voyages, les sirènes de bateau, le chant des mouettes, la vague qui heurte la jetée.
Tu sursautes.
Est-ce le vent ?
Est-ce moi ou l'appel de la mer ? Je suis un fantôme, entre ton pull et ta peau, je viens. Les battements de ton coeur, de ton coeur, de ton coeur, réguliers encore comme les pas d'un cheval tranquille, je les bois. Mon amoureux enfui qui ne sait pas que je ne suis plus. Entends-tu ma voix ? Ma langue morte sur ta peau appelle. Tu frissonnes. C'est moi ! Souviens-toi ! Je dessine un mot sur ta poitrine, du bout du souvenir de mes doigts, comme on  grave la pierre, de toutes mes forces désapprises, je sculpte : B-L-E-U.
Tu souris.
Tu revois mes yeux, tu fermes les tiens et tombes lourdement dans un repli de mon songe de velours. Le temps fuit par la fenêtre d'où je suis venue, tu crois en moi à nouveau, bleu l'Atlantique, bleu le frais cresson sous la nuque du soldat endormi. Bleue la rivière sous nos visages emporte un reflet de baiser. Bleue la flamme. J'entends le tambour de ton coeur qui m'appartenait et ta voix qui avoue mon prénom se mêle à la mienne, qui rêve le tien. Un enfant passe. Tu le rejoins, tu repars et tu ne sais toujours pas que je suis morte. A nouveau je prends le stylet et, de toute ma volonté d'amoureuse, je souffle sur ton cou : B-A-L.
Les forces me quittent, je ne sais plus rien écrire, entends-moi ! Tu me reviens, l'enfant est passé.
Un soir de 14 juillet sous les lampions et, à côté des lumières et des danseurs, le petit chemin le long des murets encore tièdes ; tu me prends la main, impatient. Dansons. Entre toi et moi la mort que tu ignores tient si peu de place, l'espace d'un soupir, elle est la musique qui s'insinue entre nos ventres et nous enlève, l'électrique distance qui nous préserve brûlants. Puisque je suis morte je chante le monde entier et les corps, le froissement des draps, le rythme de l'étreinte, la confession de joie. Tu penches la tête en arrière et s'éternise la chute enlacée, la merveille. Je suis la douceur que tu réclames entre ta peau et l'air, je galope dans ton sang, retrouvée, tu apprends ma présence, la pluie au carreau m'accompagne.

Reste plus loin encore.

Je tatoue ton corps tout entier, tu entends. L'urgence me remet au monde, des phrases te pénètrent, des histoires t'ensevelissent,  tu es la machine rouillée sous le liseron blanc de mon adieu. Abandonné enfin. Tu sais que je suis morte, tu me gardes dans ton rire. Le parquet et le bois du cercueil peuvent grincer, les enfants peuvent courir et grandir, les routes peuvent fuir et tes pas s'éloigner, nous sommes ensemble, cachés sous la vie comme au frais d'une cave parfumée, en été.

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07 octobre 2008

[Un trou dans ma poche]..........

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A force de ne pas la recoudre cette poche trouée, il fallait bien que ça arrive, ça me pendait au nez. Plusieurs fois déjà je nous avais ramassés tout cabossés, sur le chemin, j’avais soufflé sur la poussière, remis du neuf , recollé, nous avais ressaisis fort au chaud de ma main, serrés.

Et puis on relâche l’étreinte... parfois, on pense furtivement à autre chose, on dit bonjour à gauche à droite, on ouvre les mains pour saisir un bidule ou un machin, une autre main, un mouchoir, un bâton de rouge à lèvres, on oublie ; ou alors, tout bêtement, épuisé, on s’endort et les doigts se défont de la pierre. Le trésor brinquebale dans le tissu, trouve la sortie et s’enfuit. On ne l’entend pas, cette fois, on n’entend pas le bruit qu’il fait en atterrissant sur le sol. Peut-être parce qu’il s’est envolé pour cette fugue-là ou peut-être parce qu’il a chuté sur de l’herbe, sur un tapis de gymnastique, sur un bout de ouate qui passait, sur un chat qui dormait au soleil… Toujours est-il qu’il ne fait ni gling ni glang, il est par terre ou ailleurs, il n’est plus dans notre poche et on ne le sait pas, on continue sa route ou son rêve, si on dort. Quand on veut remettre la main sur l’agate, sur la bille précieuse, on a le cœur qui se fend en deux. Ou en mille. On ne peut pas compter. On sait qu’on l’a perdu, c’est tout. On a du mal à respirer alors on ne respire plus. On se vide d’air et du reste, on résonne, on déraisonne, on tombe aussi, comme le trésor, tout en dedans de nous, au plus profond et même plus loin. On pourrait se perdre à tomber ainsi. Il faut faire attention mais on ne fait attention à rien. On demande à ceux qui passent «vous ne l’avez pas vu ?», on appelle, on crie, on se tait, on pose des affichettes sur les poteaux le long des routes, chez la boulangère… «recherche le trésor du fond de ma poche trouée». On gribouille son portrait en dessous de l’annonce mais on n’a jamais trop su à quoi ça ressemblait alors on a du mal, ce n’est pas très réussi. De toute façon, personne ne le reconnaîtra s’il le croise, même s’il le ramasse, même en le regardant de tout près ; il n’a pas de nom, il ne pourra pas le lui demander, le trésor finira recouvert de terre ou sur une cheminée au milieu d’autres cailloux grappillés au hasard de promenades. Loin de nous. Ou tout près mais sans qu’on le sache. Loin de nous. On se maudit, on se couperait bien la main qui a lâché la pépite, on lui fait la gueule, on la laisse pendre, on ne lui permet même plus de venir essuyer les larmes, les larmes on les avale, ça ressemble à la mer, on boit la tasse et on n’a plus jamais soif, la bouche est brûlée.

A force de ne pas la recoudre cette poche trouée, il fallait bien que ça arrive. Je me demandais… Tu ne regarderais pas dans ta main si… non ? Non, bien sûr. Tu es si occupé, tes mains tu ne peux pas les garder fermées… Mais toi qui partageais le butin, tu sais à quoi ça ressemblait. Si. Ferme les yeux… tu vois, tu sais. Tu ne voudrais pas essayer de nous retrouver ?


Découvrez Stacey Kent!

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01 septembre 2008

[Un dimanche de petite robe jaune]..........

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Dernier soleil des vacances, l'eau flambe sur la mousse des pierres, la petite robe jaune se pose sur l'herbe des sauterelles, entre les frênes et les aulnes, à côté des premières feuilles mortes. Plus loin, des travailleurs dissolvent leur dimanche à côté d'un feu de bois dont l'odeur va bien avec le frisson de la rivière. La petite robe jaune s'assied et, les genoux à la poitrine, les yeux dans le courant, parle vite ; du lycée qui va reprendre, de la peur qui est là, du grand frère qu'elle n'a pas. La petite robe jaune a du souci à grandir, à être trahie par d'autres robes, à se frotter aux ronces de l'envie. Elle soupire et les ombres jouent sur elle en nuées d'insectes avides. Des feuilles recroquevillées virevoltent jusque sur ses bras, comme du papier brûlé où errerait le souvenir des mots d'un amoureux chimérique ; elle sursaute. La petite robe jaune a seize ans et bien de la peine, bien des sourires aussi, qui lui échappent, comme des oiseaux, sur la berge. Elle ne court plus après les lapins en costume, elle ouvre des livres sans images qui finissent par s'endormir sur ses genoux. Puis elle mord, gourmande et fière, dans la tarte qu'elle a faite elle-même la veille, sous le tablier à carreaux. Elle se met en boule, le soleil s'amuse de ses mollets ronds de petite fille, elle ferme les paupières sur ses yeux de chat, impossible de dormir, des libellules vibrent dans l'air chaud, l'école semble si invraisemblable. On entend un enfant éclabousser l'espace, des motos vrombissent sur la route derrière les arbres, le monde va vite, il faut s'étirer et se lever, s'épousseter du plat de la main, chasser les rêveries qui dégringolent sans bruit sur la terre tiède ; piétinés la tragédie, ses amours immortelles, ses amitiés assassines, les désirs extrêmes de meurtre et d'étreinte. La petite robe jaune va voler sur la rivière, les pieds dans l'eau toujours glacée où nagent des monstres femelles et des poissons onduleux. Tout l'été couvre ses épaules et elle devrait y renoncer ? Quelle absurdité. Enfermée bientôt la petite robe jaune, froissée sur une chaise dure, tachée d'encre bleue moins bleue que ce ciel où vingt-six martinets dessinent un instant un message de victoire.


Découvrez Yves Simon!

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25 août 2008

[Je préfère ce rêve-là]..........

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D'argent les ombres des branches sur ma peau un dimanche et d'argent le ventre de l'épervier derrière la fenêtre du salon. D'or les éclats de soleil qui font de l'eau au sol, avec des truites dedans. D'or la lune qui viendra à son tour. Mes yeux sont des oiseaux aux cous hérissés de plumes obscures et sous mes paupières des mondes parfaitement ronds roulent lentement dans l'azur. Je dors, ne me réveille pas, ici personne ne m'atteint. Je préfère mes orages aux cris des chiens, je préfère mes cauchemars aux courses mécaniques des poulets étêtés, je préfère la nuit immense percée du chant d'étoiles déjà mortes, je préfère mon rêve à ce songe-là. Faire se lever une tempête qui laisserait la réalité blême et sèche comme un os, demander au chat de me prêter son œil mobile et inquiet, grâce à lui pêcher quelques gouttes de violoncelle en suspension dans l'air saturé, les poser en collier lourd sur mon cou abandonné, m'étirer jusqu'aux confins des échos des mondes, sourire à la fin. En moi la rivière continuera à couler le long des boutons d'or, sous les saules et les corps allongés au pique-nique, je dors ne me réveille pas.

Montage photoshop réalisé à partir d'une peinture de Tamara de Lempicka : La Bella Rafaela


Découvrez Lucienne Delyle!

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[Contes de l'araignée]..........

Dans l'écho de l'arc
Judy l'araignée du soir
tisse le piège
araigneearcencielvuelarge

Patience payée
pris dans la moustiquaire
l'espoir d'un trésor
ARAIGNEEarcencielvueRAPPROCHEE


Découvrez Mägo de Oz!

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12 août 2008

[Pourquoi je mange les roses]..........

rosesParfois, en voyant des dames en imperméable gris aux arrêts de bus, par exemple, ou qui passent dans la rue plus ou moins près de moi, qui vaguement, toujours vaguement forcément lui ressemblent, j’ai une envie assourdissante de la chair de ma mère. Oui sa chair qui sentait l’eau de Cologne, le savon, le pain, le chaton, la fleur et le fruit, la poudre aussi, le mystère des femmes. Quand j’étais petite, j’avais déjà de ces fulgurances cannibales, j’imagine que c’est le désir ou le besoin commun de tous les enfants : manger leur mère. La mienne était particulièrement appétissante. Je n’ai jamais retrouvé cette luminosité qu’elle propageait doucement, tout doucement. Sous la peau, la chair était blonde et pleine, elle faisait penser à du pain ma maman, du pain juste cuit et posé dans la chaleur du fournil, on avait envie de croquer ses bras, parfois je le faisais, je l’embrassais et le baiser se terminait en mordillement. J’avais envie d’un festin de vampire, que mes dents se rejoignent, de lui arracher ce secret radieux qu’elle promenait, le faire mien, le garder à mon tour dans mon ventre, luciole en héritage. Sa peau, comme ses cheveux, était toute fine et il en irradiait, en transparence, une lueur ténue mais vivace, l’éclat d’une seule rose restée au rosier, parfaitement belle et fragile au petit matin de novembre dans le brouillard.


Découvrez Natacha Atlas!

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25 juin 2008

[Bleu citron]..........

Où tu es, est-ce que ça ressemble à Menton ? J'ai pensé à Menton ce matin, peut-être à cause de tout ce soleil par la fenêtre. Où tu es, entends-tu la berceuse des vagues qui arrive par la baie entrouverte ? Est-ce que, même morte comme tu es, jeune morte de dix ans à peine, tellement de peine, tu te souviens ? On m'avait appelée parce que j'avais gagné ; ma nouvelle était la plus belle de toutes les nouvelles de l'univers entier ! Ta fierté, voilà que j'allais être connue à n'en pas douter, en tout cas voilà qu'on me reconnaissait une plume et qu'on me voulait à la fête. La remise des prix était bien loin de chez nous, tu as dit "ce sera nos vacances !" et nous sommes parties toi et moi. Pour tes 60 ans, je t'avais acheté deux robes de la couleur de tes yeux. Voilà, ce fut une semaine bleue. Dans le train, tu te souviens ? Par la fenêtre, un carré indigo sous l'azur entre deux immeubles dans le paysage… : "Annie ! Annie ? c'est elle ?". On n'osait pas parler à haute voix, on aurait eu l'air cruche, le wagon était bourré de bidasses qui claironnaient cet accent des gens qui ont poussé les pieds dedans, comment auraient-ils pu envisager seulement qu'on ne l'ait jamais vue ? "oui, m'man, je crois bien"… Nos deux regards vissés à la vitre jusqu'à la tombée du jour… Bleue. Est-ce que c'est bleu où tu es ? Et non, on ne l'avait jamais vue, tu te rends compte ? Elle ne faisait même pas partie de nos projets, des choses envisageables. Parfois, je rêvais d'elle, dans mon sommeil. Elle était très mouvementée, toujours, tempétueuse souvent, grisâtre, j'y nageais sans effort, portée par le songe.

bleucitron

Nous sommes arrivées à l'hôtel (l'hôtel, maman ! "on ne compte pas, on est en vacances") dans le noir. Une souris courait entre deux réverbères, le long du trottoir ; la rue était déserte à Menton à presque minuit, en juin. Une fois dans la chambre, avant de défaire les valises, vite se débarrasser des chaussures, vite nos pieds nus sur le balcon tiède. Bien sûr nous ne l'avons pas vue. Elle était de l'autre côté de la rue, où les lampadaires n'éclairaient plus. Mais on l'a écouté, longtemps, ce murmure régulier et rassurant. Tu dormais toujours la fenêtre ouverte, elle nous a apaisées toute la nuit et le matin venu elle chantait encore. As-tu encore de ces premiers matins ? Le jour était arrivé jusque sur le bout de nos quatre pieds alignés sous la couverture, il nous a tirées du lit, impatient de nous. Eblouissant, le matin sur la mer. Je ferme les yeux, et sous tes yeux fermés la même image. Entre les galets et le ciel, elle luit d'éclats de soleil comme autant de miroirs tendus. Elle éblouit sans y penser, immédiate et étale. C'est une mer de dimanche en famille, qui ne fait pas mine de charrier tant de poissons et d'histoires, se contente d'être belle et de crier : "viens, c'est l'été !".

Un été comme on n'en imaginait pas, un été sans l'ombre des arbres, sans cachettes dans les buissons, sans bouteille confiée à la fraîcheur de la rivière, un été aux arêtes nues, surexposé et sans mystère à la surface de la terre. Nous y avons participé. Enfin à moitié, tu as gardé ta robe à fleurs. Juste tes pieds dans l'eau, tu sais que je les vois encore ? et toi te baissant, la main dans la vague, le doigt à la bouche, goûter la mer, comme elle est salée ! J'ai pensé à cet instant précis, à voir tes jambes fatiguées caressées par l'écume, à ce vers que j'aime "La mer, la vaste mer, console nos labeurs" (oh tiens, que je te donne des nouvelles d'ici : tu sais qu'il y a une nouvelle mode qui ajoute un "e" au nom du poète ? "Beaudelaire", je le vois écrit partout, c'est rigolo, non ? ça ne lui va pas si mal). Pourquoi tes chevilles sous tes mollets pâles striés par des veines bleues trop saillantes restaient-elles si étrangères à la vague ? était-ce parce qu'à tes pieds était cousu un peu du ciment huilé des ateliers de l'usine ? Plus loin sur un gros caillou sec, tu avais sagement rangé tes mocassins blancs. Des femmes de tous âges dont le tien, lustrées de crème solaire, gisaient sous de grands chapeaux ou trempaient leurs fesses molles habituées au sel. J'ai mal nagé, je n'ai pas su, la brasse coulée était impossible, les yeux brûlaient, le songe ne me portait pas.

C'est en sortant de l'eau, la première fois, de l'eau de la mer, que j'ai eu cette sensation qui m'accompagne chaque fois que j'y retourne : quelque chose qui tient de la liberté, mon corps mouillé sous le vent et sans abri doit participer, il n'a pas le choix. Et parce qu'il n'a pas le choix, il est juste libre d'être imparfait, comme toute chose et il m'en vient une légèreté que je ne trouve que là. Pourtant, je sais bien que je ne fais pas illusion, j'ai eu l'habitude du refuge des terriers et ça se voit, personne ne pourrait croire que je suis née là, sur la grève, à la lumière pleine et crue, dans le vent iodé. Au bord de l'océan, je dois me fondre un peu plus dans le paysage, on peut marcher, ramasser des coquillages, faire des trous jusqu'à l'eau de Chine, ou même lire des livres sans images. A Menton, il fallait bronzer et nous n'avions pas pensé à prendre de la crème. Toute ma peau de fille poussée à l'ombre des sapins y est passée.

citron

La belle semaine bleue, dans un décor qui n'était pas le nôtre, nos vacances d'intruses, t'en souviens-tu ? Les journées à Monaco, les spaghetti à la bolognaise dans de petits restaurants à 45 francs le menu, "on ne compte pas, on est en vacances", le tortillard où braillaient les jeunes italiennes frontalières qui rentraient du travail, tes bonnes manières derrière ton sourire discret, le palais de cette princesse qui te ressemblait, sa roseraie où tu as rêvé, sa cathédrale où tu as allumé un cierge de protestante romanesque, le casino et les machines à sous, le regard de cet homme à la caisse quand je suis allée échanger un billet de 20 francs contre des jetons, ton mal de jambes et les pauses sur les bancs le long de la balade, face à la mer -ne jamais la quitter des yeux, les casse-croûte du soir dans la chambre, la photo de la Cadillac qu'on a prise pour le frère qui aime tant les grosses voitures, les galets qu'on a volés à la plage, la veille du départ, qui pesaient aussi lourd que n'importe quels cailloux ? je suis retournée il y a quelques années là où on les avait pris, j'ai longtemps interrogé la mer inchangée. Dans mon dos, ce balcon où tu n'étais plus.

Où tu es, y a-t-il des citrons sur les arbres et t'en émerveilles-tu ?

Crédit image :
Bernard Obadia - Bleu sur Lumière
Georges Braque pour Lettera amorosa de René Char

Ecrit le 28/3/7 pour dedicacessen

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[Le pays de mon coeur caramel]..........

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Le pays de mon cœur qui bat, qui bat, qui bat ? ce sera celui des songes où pendeloquent des cœurs caramels transpercés, olibrius à balancelle, galopant des amours flamboyantes, un drôle de pays qui ne dit pas son nom aux douaniers mais préfère le chuchoter aux enfants et aux amoureux. Contrairement à ce qu'on croit, il ne rejette pas ses habitants au petit matin –que l'on peut appeler les rêveurs, si on veut. Ce sont eux qui le quittent, pensant sortir juste un moment. Les voilà perdus pourtant : le pays de mon coeur est animé d'un mouvement presque imperceptible, qui peut faire franchir trois fois la distance de la terre à la lune en quelques secondes. On croit être encore au seuil, dans le jardin du rêve, en son ombre bleutée, on croit pouvoir revenir à sa douceur quand on le désire alors qu'on est déjà en plein désert, très loin ou tout près, de toute façon revenu, cerné  à nouveau par les frontières de ronces du réel. Les autres rêveurs nous cherchent dans le songe qui demeure malgré nous. Ils nous appellent ; on n'entend plus leurs voix, juste une vague rumeur que l'on prend pour du vent ou le chant d'un oiseau, le klaxon d'un camion blanc sur la colline. On pourrait peut-être encore retrouver la petite porte pourvu que l'on s'arrête, que l'on aperçoive les liserons derrière la rouille, que l'on entende l'oiseau derrière la poulie. Mais on secoue la tête, on chasse les abeilles chargées de miel, on continue à s'enfoncer sur nos jambes lourdes dans les taillis ou dans les dunes,  sans même savoir qu'on a renoncé et que l'oubli viendra.

Il faut habiter ses rêves avec ténacité et s'armer d'un fil d'or pour aller au jardin.

Ecrit et illustré le 17/1/8 pour dedicacessen

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[Petit éventail]..........

sundayafternoon_049- Tu penses à quoi ?
- A rien. Il est quelle heure ?
- J'en sais rien… il est plus loin que midi, c'est sûr, j'ai entendu les cloches.
- C'est la sieste, il n'y a plus de bruit dehors.
- Si, écoute, un bébé pleure.
- Ah oui, il ne peut pas dormir. Il a mal aux dents.
- Ou il a faim.
- Moi aussi j'ai faim ! On mange ?
- Au lit ? Oui ! tu descends chercher le jambon et puis de l'eau et puis du vin et puis du raisin. Oh ! Il reste une moitié de foccacia sur la table ! Tu la prends aussi.
- Pourquoi moi ?!
- Parce que c'est toi qui as faim
- Pas toi ?
- Si, mais je n'en ai pas parlé.
- C'est juste. Il y a combien de temps ?
- Qu'on est là ?
- Qu'on est là.
- Je ne sais pas… Une nuit, un matin et un peu d'heures.
- Non. Je suis sûr qu'il y a bien plus longtemps que ça.
- Tu t'ennuies ?
- Idiote. Oui, je m'ennuie atrocement.
- Je te déteste...
- Moi aussi. Il y a au moins cent ans qu'on est dans cette chambre. Si ça se trouve, quand on sortira, plus rien ne sera pareil, dehors.
- Ce sera comment ?
- Il y aura des nouvelles maisons, des avions dorés, des enfants transparents…
- Ce serait joli.
- Les avions dorés ?
- Les enfants transparents. On verrait les avions dorés à travers.
- Et aussi la mer !
- La mer ? mais elle est loin.
- En cent ans, elle a le temps d'arriver.
- Pourquoi  viendrait-elle ?
- Pour nous chercher.
- Toi et moi ?
- Oui. elle aurait posé sur son dos un gros bateau qui s'appellerait… je ne sais pas… si !  Le vagabond !
- Oui !
- Oui, hein ?! le vagabond et on partirait à son bord…
- Tu sais conduire un bateau ?
- Evidemment ! Je sais tout conduire, les bateaux, les chameaux, les valses, les gros camions...
- T'es le plus fort.
- Embrasse-moi…
- Dis… dehors, il y aura toujours les oiseaux quand on sortira ?
- Ça t'embête ? Non parce que si ça t'embête, il suffit de le dire, hein. Je les supprime.
- Non, garde-les ! j'aime bien les entendre chanter dans les arbres. Et puis c'est  pas que j'les aime pas, j'en ai juste peur.
- Oui, ça arrive.
- Ça ne t'étonne pas ? chaque fois que je dis que j'ai peur des oiseaux, on me regarde bizarrement.
- Attends, je vais te regarder bizarrement… Comme ça ?
- Je t'aime ! Tu sais, je me dis que j'ai peut-être peur des oiseaux parce qu'ils sont comme des regards. A moins que ce ne soit l'inverse. Les regards, comme des oiseaux
- Ça se tient… et quelle espèce d'oiseau serait le tien ?
- Le mien ? Le mien… est un gros oiseau mélancolique qui toujours pèse et rêve.
- Oh oui ! un gros petit oiseau bleu et rond comme deux planètes. Souvent je le vois qui palpite sous tes paupières, quand tu dors.
- Souvent ? Mais…
- Souvent depuis que je te regarde dormir, depuis cent ans.
- Et toi ton regard serait un… un corbeau sous la pluie parfois. Ou un ibis sacré très tôt le matin quand tu vas voir par la fenêtre la couleur du ciel. Mais le plus souvent c'est un colibri.
- Très bien ça le colibri, c'est tout petit, ça se glisse partout. Regarde comme il se pose sur ton front, il picore tes songes, le voleur !
- Aïe !
- Il cache sa tête sous ton bras
- Tu me chatouilles…
- Il se roule contre ton ventre… il frémit sur tes seins... frissonne contre ton cœur… il vacille… il meurt !
- Non !
- Ah non, le voilà qui revit, son cou rond est hérissé de cils qui te caressent chaque fois que je ferme ou ouvre les paupières.
- …Petit éventail…
- Il vole jusqu'à la nuit entre tes jambes, il cesse de chanter…

sundayafternoon_052

- Tu penses à quoi ?
- A rien. Il est quelle heure ?
- J'en sais rien… il est plus loin que cinq  heures, c'est sûr, j'ai entendu les cloches.
- J'ai faim...

Ecrit et illustré le 5/10/7 pour dedicacessen

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[Refuges]..........

chemin_de_ferJ'ai vécu au bloc A de la rue des prés. Le bloc des campenottes, ici les campenottes, ce sont les jonquilles. Des noms de fleurs. Bien des histoires, dans les caves, les tours de vélo, les abris des buissons le long des trains qui passent vite, les cerises et les rondes, les bagarres, les filles Bourlon m'ont fait tomber dans les orties, impossible de bouger, elles ont ordonné à Pascal, leur frère attardé, de me tenir plaquée au sol, et comme des bouts de peau échappent aux morsures des herbes, elles me passent une ortie sur les bras et la figure ; y a aussi Betty et son renard de l'autre côté du grillage, les femmes qui tricotent assises le long du mur,  l'ascenseur qui se bloque, la rue des prés sous mes souliers vernis, Richard amoureux (qu'est-ce qu'il est collant !) le carrelage jaune du couloir, les rideaux à carreaux et ma mère derrière : "je suis première ! je suis première !" il faisait pas bon être première au bloc.

J'ai vécu sous les toits, dans un tout petit appartement, un moment parfait, une nuit. Je me lève pour boire un verre d'eau, c'est l'hiver, je n'ai plus très sommeil. Je bois, pieds nus. A ma droite, dans la chambre, l'homme que j'aime dort. Derrière moi, au sud, mon minuscule bébé tout neuf rêve de choses que je ne sais plus. Devant moi, j'aperçois par le Vélux les toits de la ville où dorment : ma mère et ma soeur, ma nièce aimée, et plus loin mon frère dans une période de calme. Je ferme les yeux, je les ouvre à nouveau et chacun est à sa place, dans mon paysage, proche, chacun va bien à sa façon, il manque déjà mon père mais on le contient. Je referme les yeux, je confronte mon songe à la vision nocturne des toits sous décembre. Tout est parfaitement similaire. Je me sens gardienne de leur sommeil, au milieu de la mer, je conduis le navire, tout va bien.

J'ai vécu après dans un immense appartement de 200 m2 hors terrasse que j'aimais beaucoup, avec des parquets cirés, des plafonds à moulures, des portes-fenêtres qui suivaient le soleil tout le long de la journée, et des volets qui grinçaient au vent. Comme une île, cet appartement de roi, entre trois cours d'eau et le chant des grenouilles.

voyages02jpg

J'ai vécu enfin dans un endroit étrange qui n'avait pas de nom, juste un prénom. Où il existe un oiseau qui tient à la fois du canard et du cygne, un endroit entre ici et là-bas, un endroit du milieu. J'y ai vécu près d'une rivière, je la revois encore brillant sous la lune, entourée de cailloux blancs comme des dents de loup. Je m'y suis beaucoup promenée et quand j'étais fatiguée, il suffisait que je pose ma tête contre lui. J'y avais une cabane, de bois et de petites choses. J'ai vécu dans ce refuge, emprisonnée, contente de l'être près d'un grand feu apprivoisé. Dans les murs, il y avait des histoires secrètes.

Maintenant je vis chez les écureuils.

Ecrit et illustré le 25/6/7 pour dedicacessen

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