15 septembre 2009
Dansez maintenant
25 août 2009
[Fils de juillet]..........
Dernière ligne droite pour le bel été.
Il y a eu du sable et la mer, le bruit des vagues sur le drap. Il y a eu des collines de vignes qui glisaient vite à côté de la voiture, nos pieds à rayures dans des sandales sur les pavés, il y a eu des larmes devant la beauté, d'autres comme des gouffres ou des prisons, des feux d'artifice, des météores, des baisers et des films, le bleu du ciel lacéré par la foudre et par les branches des pins. Il y a eu des tartes aux abricots, aux groseilles aussi, des mains pleines de sucre, de la liqueur de réglisse, un cueilleur d'escargots qui se souvenait de la France, la lumière rasante sur une gare abandonnée au milieu des champs, un joueur de guitare égaré, des brebis roses de couchant, la lune sur un village blanc comme un visage au-dessus d'un gâteau, du vent sur les cheveux mouillés, le crachotement de la cafetière moka dans la cuisine d'Angelina, l'huile d'olive sur la jupe d'Antonia, il y a eu des livres et du sel, des chagrins, des chiens de chasse Espagnols bretons, le moteur de la machine à pâtes, un kilo de pêches à 65 centimes. Si je ferme les yeux, je me souviens aussi du chant des grillons autour du piano, du regard hirondelle de Julia, d'un moment devant la bergerie d'Angelo en attendant qu'on ne se voie plus dans la nuit de la campagne, juste à côté du tracteur rouillé, d'un chat malade aux yeux collés, de quelques flammes sur l'autoroute, de la mozzarella tiède tout juste tressée par les doigts du fromager.
Juillet et août se kaléïdoscopent. De cet enchevêtrement, je dois toutefois extirper un tout jeune homme. Puisqu'il m'a fait la joie d'entendre un peu du vacarme qui régit mes rêves et de le traduire en lignes harmonieuses, puisqu'il me promet de tracer encore d'autres portraits-robots de mon petit peuple hétéroclite, puisque j'ai le droit de vous montrer tout ça, que vous le croiserez encore ici, il est urgent de vous le présenter. Je tends donc un long crayon de bois au jeune dessinateur qui surnage dans mes souvenirs d'été et le tire sur la berge. Tandis qu'il s'ébroue, dire avant tout que s'il était mon fils, je serais rudement contente. Et fière. Il est joli dedans comme dehors, ne le sait pas complètement, ma sœur trouve qu'il a de beaux cheveux, il s'appelle Henri. Henri est en mouvement, Henri est un mouvement. Il porte le beau nom d'une saison immobile qui ne lui ressemble pas, ma fille l'aime entièrement, je crois bien qu'il l'aime autant. Ils ont des yeux pareils et pourraient être frère et sœur, c'est un peu ça leur longue amitié à pattes de verre, c'est un peu ça leurs élans d'amour irrésistible ; un peu et plus que ça, autre chose. Henri a illuminé juillet tout entier depuis la chambre bleue du fond de la maison, depuis les escaliers forcément dévalés, depuis ses rires, depuis ses décrochages rêveurs et ses doutes, depuis le canapé rouge où il s'endormait parfois avant la fin du film, depuis ses ronronnements en mangeant mes petits plats, depuis sa façon de regarder Sara et de la serrer fort, depuis son grand enthousiasme et ses immenses désirs.
Et puis… et puis Henri, non content d'avoir envolé l'été et de m'avoir obligée à faire semblant de ne pas être si sauvage -d'y croire un peu- m'a fait des dessins. J'étais si fatiguée et si bête que je n'ai pas su lui inventer grand chose pour qu'il y appuie son trait. J'ai simplement posé quelques mots sur la table de la salle à manger, il les a cueillis gentiment, les a illustrés. Il promet qu'il dessinera encore, quand j'aurai retrouvé mes histoires et l'envie. Je suis rudement contente. Et fière.
Pour finir de vous présenter ce fils de juillet, une petite image à cliquer, avant de publier la première des siennes. Son portrait en train de dessiner a été fait par ma fille, le reste ce sont des esquisses qu'il a vite jetées sur le papier, j'ai récupéré le tout… tambouille et carabistouille, je crois que ça lui ressemble un peu.
La première image est une ébauche pour un haïku que j'aime bien.
03 mai 2009
[On va où ?]..........
Dans la petite ville, il y a une rue piétonne longue de 230 mètres. En largeur, elle ne dépasse à aucun endroit les 12 mètres. Elle porte deux noms, successivement. Jusqu'à son milieu, elle s'appelle "rue des Fèbvres". Il paraît que les fèbvres étaient les ouvriers qui travaillaient le métal, comme mon père le fit pendant plus de 20 ans, aux Forges, avant d'entrer dans la grande usine. Mais il disait qu'il était forgeron, pas fèbvre, allez comprendre. Sur sa deuxième partie, la plus rectiligne, elle affiche le nom d'un paléontologue, gloire locale à statue de bronze comme on en trouve dans toutes les petites villes. Mais on s'en fiche, tout le monde dit : "on va faire un tour dans la rue piétonne ?". Au nord, elle est inscrite dans la perspective de la gare sur la façade de laquelle on peut lire l'heure dès la fin de la partie "Fèbvres", même si elles sont séparées par un coude de rue et un bout d'avenue perpendiculaire. Dans la rue piétonne de la petite ville, on trouve dix magasins de vêtements, cauchemars étroits et bruyants d'agoraphobes, dont deux pour les enfants, deux pour les hommes et un pour les grosses. Il y aussi cinq magasins de chaussures, quatre locaux vides dont celui du fleuriste qui était là depuis des dizaines d'années jute à côté des toilettes publiques, trois bars, autant de parfumeries, deux : boulangeries-viennoiseries, banques, pharmacies, bureaux de tabac, boutiques de téléphonie, opticiens, bijouteries avec de l'or et des montres de marque, une autre avec du plastique et des perles polychromes, une maroquinerie, l'agence du journal local, une boutique de modélisme, une chocolaterie, un magasin de bonbons multicolores en libre service, une boutique d'articles de coiffure, un relais FNAC et un magasin de bibelots où l'on vient acheter des briquets avec des chatons ou des têtes de mort gravés, des chopes en étain à couvercles, des sabres à accrocher au mur croisés sur du velours noir, de la vaisselle, des biberons géants pour des anniversaires arrosés, des tabliers grivois, des parapluies, des dés à coudre en porcelaine peinte, des paniers, des statuettes d'indiens et de sorcières, des caleçons à l'effigie de héros de bande dessinées ou de dessins animés, des balances où sont inscrits des messages comme "je suis fière de toi". Aux étages, ce sont les appartements hauts de plafond, sur deux ou trois niveaux, avec parfois, derrière les fenêtres, des chats, une silhouette, de la musique, l'écho d'un aspirateur ou des visages. C'est une rue piétonne de petite ville. On a repeint les façades de toutes les couleurs il y a déjà un moment. Sur le toit de l'ancien Prisunic, on a posé des maisons. Les murs de bois sont arrivés comme ceux d'un mécano, par plaques hissées à l'aide d'immenses grues ; la rue était une maquette. J'ai visité le chantier, depuis le salon de la plus imposante maison, en gros plan inhabituel on voit l'horloge du très vieux temple au clocher de guingois et les tuiles luisantes sous le ciel. De l'autre côté, on a vue sur le château des Ducs. Les maisons sur les toits se sont bien vendues. Le dimanche, il n'y a personne dans la rue piétonne de la petite ville. A peine, le matin, peut-on y frôler des messieurs à croissants et à fleurs.
Les matins de semaine, ça se remplit, on va boire des cafés dans les bars qui sont tous du côté Est, à l'ombre. Passant d'un parfum de pain frais à celui du petit noir tout juste sorti du percolateur, le facteur pousse les portes des boutiques ou glisse le courrier par les fentes, les vieux de la petite ville se croisent, les ouvrier des espaces verts arrosent ou réparent, les livreurs de limonade et de parfums oublient que c'est piétonnier. On entend souvent des marteaux-piqueurs et aussi un accordéon qu'un Roumain nouvellement arrivé fait résonner de vieilles chansons françaises. On croise aussi des lycéens, entre deux cours, qui viennent acheter leurs clopes ou passent seulement par là, pour ne pas aller en étude. Parfois, ils vont au Match, qui n'est pas dans la rue piétonne mais pas loin (rien n'est loin, c'est une petite ville), ou ils en sortent, avec de l'alcool qu'ils boivent très vite avant de retourner en cours. A l'entrée du Match, il y a le campement des clochards et de leur chiens, qui s'agrandit d'année en année. Des jeunes sont arrivés il y a peu. Parfois, Michou, le roi déchu des cloches, vient jusque dans la rue piétonne pour hurler : "enculés !" et demander une pièce, dans cet ordre-là ou l'inverse. Un jour, il a trouvé ou on lui a donné un sifflet à roulettes. Il s'est installé devant une des parfumeries et s'est mis à jouer une symphonie pour sifflet. Des dames en manteaux beiges qui passaient avec des paniers à commissions regardaient leurs chaussures à talons plats d'un air apeuré, ou droit devant elles, avec, sous la permanente, un air réprobateur qui en disait long mais pas trop, pour ne pas s'attirer les foudres du musicien. Il rigolait en crachant ses poumons, entre deux notes et on parlait de lui dans les cafés, en se marrant pareillement. Un vigile noir est sorti de la parfumerie pour lui ordonner gentiment d'aller plus loin. Une autre fois, à l'entrée du parking souterrain en face du Match, Michou, après nous avoir interpellées ma fille et moi ("une ptite pièce mesdames ?") m'a dit qu'il avait une gamine comme la mienne. Je n'ai pas compris si elle avait l'âge de Sara il y a dix ou 20 ans, ou maintenant. J'ai eu peur qu'elle soit morte parce qu'il avait l'air si triste parfois en la marmonnant, les larmes aux yeux. Il a tout de même souri à ma fille de tous ses chicots, honneur rare. C'est difficile de comprendre Michou, la voix est très abîmée par le vin, les intempéries, les cigarettes, l'articulation est superflue. Je n'étais pas peu fière d'avoir reçu ses confidences. Je suis repassée une minute après l'avoir écouté parce qu'en parlant, j'avais oublié de payer, il ne me reconnaissait déjà plus : "une ptite pièce madame ?". J'aime bien l'ambiance des matins dans la rue piétonne, on peut se prendre à espérer, même tard, qu'il va survenir quelque chose de neuf.
L'après-midi, la jeunesse prend la rue d'assaut. Surtout les mercredis et samedis et, bien sûr, les jours de vacances scolaires. On croise des brochettes de filles toutes pareilles et bruyantes, bras dessus, bras dessous, qui arrivent à prendre presque toute la largeur de la rue, entre les vitrines et les terrasses déployées des cafés, désormais au soleil. Elles ont forcément les cheveux très lisses et brillants, souvent des "couleurs", encore plus souvent des balayages trop clairs, très contrastés, et sont presque toutes sans fesses ni hanches dans des jeans serrés, au-dessus de chaussures pointues. Ce sont les filles qui resteront, les filles des collèges des nombreuses ZEP des alentours, des lycées professionnels. Les garçons des lycées généraux sont souvent du même gabarit qu'elles, même s'ils ne se mélangent pas, presque du même sexe, de dos en tout cas, pas plus de fesses ni de formes. Les culs sont plats et bas, s'excusent presque d'être là. Les garçons trop tôt sortis des lycées pros ou n'y étant jamais entrés, eux, sont costauds ou font bien semblant. Il n'y a pas très longtemps, il rentraient leurs pantalons de sport dans des chaussettes blanches, petits bourvils prêts à enfourcher des bicyclettes grinçantes. Maintenant, ils remontent les jambes du jogging au-dessus des baskets délacées (ils doivent décidément avoir peur de prendre leurs pantalons dans les rayons de leurs vélos), les mains dans les poches. Ils ne les sortent de là que pour saluer filles comme garçons d'une poignée de mains, ou d'un check entre initiés. Quand c'est fait, ils les rentrent vite dans les poches, avant qu'on se rende compte qu'ils ne savent pas quoi en faire, patauds et touchants. Ils tiennent eux aussi la largeur de la rue, on les voit de loin, leurs silhouettes barrent le ciel, telles celles des cow-boys dans les films, on ne les voit pas de près parce qu'on n'a pas le droit de les regarder, de près. Comme des chiens méchants que parfois ils promènent, ils mordent si on croise leurs yeux. "Qu'est-ce t'as, toi ?". Pour ceux qui pourtant s'affichent, le regard qui accoste le leur est une bravade, une injure. Ils croisent les filles, les abordent brutalement, les commentent. Les filles des lycées pros, celles aux chaussures pointues, rigolent ou ripostent, tout aussi violentes, elles s'arrêtent parfois, effrontées, même pas peur. Ils parlent ensemble d'une même voix forte, haut perchée pour les filles. Les visages sont tous différents, les couleurs aussi, on attend un miracle, les bouche s'ouvrent… une seule langue, une seule intonation, les rares mots son vite crachés, tout amochés. Les filles des lycées généraux, celles qui partiront au moins un temps ou en auront l'illusion, passent vite dans leurs chaussures "de bourges", plates et sportives, colorées ou au contraire à talons très hauts qui tordent leurs chevilles sur les pavés, elles ne répondent pas aux injures. Elles attendent quelques grandes enjambées pour se regarder en coin et soupirer. Elles ne vont pas sucer leur père comme recommandé, elles ont eu peur, ne font pas mine, choisissent le dégoût, le rejet. De plus en plus souvent, elles marchent par deux en se tenant par la main, se font parfois traiter de gouines, sourient complices sous les coups d'œil méprisants, méprisent plus fort, bravaches à leur tour, à l'abri des désirs impies, croient-elles. Elles me font penser aux couples de femmes que l'on voyait danser ensemble dans les bals d'antan, quand la guerre ou la paresse avaient pris les hommes. Il y a aussi les couples de jeunes amoureux qui s'embrassent encore aux terrasses mais vite. Plus de démonstration d'amour fou, on a peur que ça dérange, que ça énerve surtout ; ou alors, il n'y a plus d'amour fou. On promène l'autre comme un accessoire qu'on doit avoir, un sac Longchamp, une paire de lunette Ray Ban, quitte à ce que ce soit une contrefaçon.
Derrière les grandes mèches qui barrent les fronts et scient le regard, planquée sous les parfums de marque mêlé en une cacophonique vapeur, la rue est androgyne et sans chair, divisée autrement que par le genre de ceux qui l'arpentent. Paradoxalement, elle est aussi pleine de sexualité brutale et frelatée, d'envies d'enfants pervertis, persuadés de tout savoir de l'amour et de la sensualité parce qu'ils ont vu des photos et des films pornos, petits singes aux gestes candidement obscènes. Je me demande si, le soir, quand tous cessent la parade, ils pensent aux mêmes choses, rêvent les mêmes rêves, se retrouvent sans le savoir en peur partagée, en désir similaire et pourquoi pas pareillement romantique, dans leurs lits. Qui sont-ils quand le début du sommeil délace les masques imposés par le grand carnaval ? Qui sont ces débuts d'hommes et de femmes, souvent nés là par hasard, à cause de la proximité de la grande usine ? Qui me dira les terreurs de ceux-là qui auraient pu grandir de l'autre côté des Alpes, de la Méditerranée, du Levant ? Et celles de ceux dont les arrière grands-parents ont déjà été avalés par les grandes cheminées puis par la terre d'ici ? Quelle destinée a réunis là, perdus pareillement, en quête d'étreinte et de guerre, ces enfants du monde que rien ne prédestinait à se croiser, et qui se frôlent, électriques, dans les 2.530 mètres carrés de la rue piétonne d'une ville à barreaux ? Sous leurs yeux clos, que taisent-ils quand la nuit les prend ?
Bien sûr, dans la rue piétonne de la petite ville, il y a aussi, en plus des familles, des couples qui traînent là depuis 30 ans, des femmes sous les voiles, des enfants qui chassent les pigeons et des policiers à pied ou à vélo, ceux qui marchent seuls. Le violoniste pressé d'arriver au conservatoire, la vieille aux seins énormes qui avance péniblement derrière eux, la jeune vendeuse de chez Séphora qui, sous son casque de cheveux noir corbeau, cloue le pavé de ses talons aiguilles, exige qu'on la désire, toise ceux qui le font, guette ses dizaines de reflets dans les vitrines, le laveur de carreaux qui vieillit sous sa perruque toujours de travers, le jeune homme qui, mercredi dernier m'a touchée en plein coeur. Il allait seul au milieu du monde comme on marche sur des braises, très vite pour ne pas se brûler, pour ne pas avoir mal. Il avait enfilé une panoplie presque à la mode, pour ne pas dépareiller, avait tenté de dompter ses courtes boucles blondes qui ne voulaient manifestement pas plier aux diktats des coiffeurs. Maigre lui aussi, le cou perdu dans le tee-shirt, son regard le précédait, en éclaireur, en oiseau vif et inquiet, explorant vite tous les recoins pour débusquer l'ennemi, l'autre, celui qui pourrait le repérer, le désigner, dénoncer l'imposture, le dévorer. Différent et décidé à ne pas le montrer, comme tous, plus conscient que tous, malheureux. La foule était particulièrement dense, il marchait sur le côté de la rue, pour ne pas avoir à contourner un des groupes qui labourent de leur large sillon la rue de l'après-midi de vacances. Croiser sa terreur m'a fâchée, j'ai eu envie de faire dégager les autres, Lautre, cette masse compacte et dangereusement bête, de la faire exploser en centaines d'individus défaits des armes acérées de la meute. J'avais envie de lui ordonner de ne pas trembler ainsi, de ne pas vouloir se fondre, j'avais envie de lui faire plus peur encore que le monstre, d'être cet autre monstre qui lui ordonnerait d'être simplement lui-même, semblable à tous, unique. Je me suis assise un peu plus loin à une terrasse, toujours fâchée et triste. Un ersatz de Julien Doré, mais roux de poil, mais maigrelet, mais pâlot, mais pas beau, s'écoutait parler en fumant terriblement négligemment. Une jeune fille à queue de cheval et rire hauts lui donnait la réplique. Tout à coup, il s'est penché vers elle et lui a dit : "regarde le mec, là, on dirait le PD de la Nouvelle Star". Elle s'est retournée et a ri un peu plus fort : "Oh putain ! on dirait lui ! t'as vu comme il tord le cul ?". J'ai eu peur qu'ils aient ainsi harponné ma précédente proie, le doux jeune homme, j'ai guetté le reflet de leur butin avec appréhension dans la vitrine noire du café, j'ai aperçu un autre solitaire qui ondulait, c'est vrai, à travers les vagues serrées, le nez en l'air et la démarche dansante. Ce n'était pas mon peureux, c'était son inverse, un insolent au milieu de la voie, royal et provocateur. J'ai souri.
Je pense à une autre solitude éclatante, il y a un peu plus longtemps. J'attendais devant un rideau jaune moutarde, dans un magasin de vêtements, que ma fille me montre comment lui allaient ses nouvelles convoitises. Un trio de petites nanas à chaussures pointues et bassins de jeunes puceaux avait envahi une autre cabine et gloussait en essayant des jeans pour fillettes de 12 ans. Une fille est arrivée, en longue jupe verte, les cheveux relevés dans un lourd chignon de cheveux ondulés, impossible à contenir, sans aucun maquillage. Les trois filles ont ricané un peu plus fort. La fille a été obligée d'ouvrir pour voir dans le grand miroir comment lui allait un jean tout simple, même pas "slim", même pas "carotte". Les filles se sont poussées du coude, l'ont regardée sans vergogne, des pieds à la tête elles l'ont passée au scanner, refusée, haïe instantanément. Elle avait des fesses, elle avait des cuisses, un joli cou rond, des seins sans complexes et peut-être bien sans soutien-gorge, sa féminité débordait de partout, sa chair était paisible et visible, sans provocation, naturellement, de façon insoutenable. Elle n'a pas senti ou n'a pas fait mine, les lances des li
lliputiennes. Elle est rentrée dans sa cabine, intacte. Une des trois filles plates a grincé : "grosse vache" et les deux autres ont ri très fort. J'ai encore entendu : "j'aurais trop la honte avec un cul pareil". J'ai compris pourquoi ma fille entrouvrait seulement le rideau, se contorsionnait à l'entrée de sa minuscule prison pour s'apercevoir dans le miroir, et puis me guettait du coin de l'oeil pour avoir mon avis forcément muet.
On peut avoir l'illusion de quitter cette rue, avant même qu'elle finisse, par une de ses trois issues à l'Ouest ou par le passage sous le "¨Prisu" à l'Est. D'autres magasins, d'autres miroirs, d'autres envies le long des vitrines et même un peu plus loin, à l'écart, des livres. Mais, dans la petite ville, on finit toujours par revenir dans la rue piétonne et par ne plus en sortir ; nord-sud, demi-tour, sud-nord, les yeux sur l'horloge de la gare qui dit le temps perdu, sans qu'on la croie.
03 avril 2009
[Notamment]..........

clic sur l'image pour la voir en taille réelle
Tandis que je vous écris, des feuilles mortes à l'automne dernier viennent encore danser sur la terrasse et les deux jeunes chattes aux mêmes teintes qu'elles, du côté chaud et silencieux de la vitre où elles se cognent, rêvent avec fièvre de les attraper afin de savoir enfin le bruit qu'elles font sous la griffe. Le lierre frémit au nord d'un arbre dont j'ai oublié le nom, penché sur la tombe du chat noir que j'aimais, effleuré sur sa droite par les derniers rayons du soleil qui va disparaître derrière les pins, au-dessus du talus. Sur les ombres qui demeurent encore au sol, des phasmes de bois mort paressent entre deux rafales. Je sais que plus loin, dans tout ce que je ne vois pas, les forsythias sont presque complètement fleuris malgré la rudesse de l'hiver dont subsiste la fraîcheur, comme persiste parfois le parfum d'une femme dans une pièce qu'elle a quittée. Je sais aussi que les magnolias préméditent leur splendeur au-dessus des futures pivoines.
J'imagine que des femmes et des hommes marchent dans des rues qui me sont familières, posant leurs pas où je n'ai pas laissé d'empreinte ; des enfants sortent de l'école l'espoir au corps léger, d'autres ont peur à l'hôpital dans des pays que je ne visiterai jamais ou dans le mien, des églises s'effondrent, des hypermarchés s'érigent dans les champs, quelque part un jeune homme meurt dans la boue, du sang coule de sa bouche pleine, un peu plus loin un autre roule sa langue pour la première fois à une langue amie qui chante en même temps que la sienne, des costumes impeccables défilent dans des voitures brillantes comme des jouets et, dans ces costumes, dans ces voitures, de tout petits garçons parlent de la fin du monde ; une femme courbée sur son violoncelle fait pleurer le bois et les oiseaux, une plus vieille replace le foulard sur ses cheveux puis s'incline à nouveau au-dessus des coquelicots, un nouveau-né s'éteint contre un sein vide, un vélo grince sur un chemin bordé de pierres sèches, un camion en double un autre sur l'autoroute surchargée, une voiture lancée à vive allure doit freiner brutalement ; une fille coupe le fil de son ourlet entre ses dents très blanches et laisse sur le bas de sa nouvelle jupe une goutte de salive, un mari inquiet pousse la porte de la maternité avec un couffin dans les bras, une secrétaire réprime un bâillement pour répondre au téléphone et jette un coup d'œil à la pendule, un touriste roule le long des vagues dans un bus climatisé en scrutant l'écran de son appareil photo où pose une danseuse du ventre vêtue de rouge, une épouse sort de la chambre vide de son mari emportant un sac poubelle plein de ses affaires, un oiseau pique sur l'eau verdâtre du bassin olympique fermé jusqu'en juin, la mer monte, un homme jouit, une femme hurle, le chirurgien apprend à la mère qu'elle doit préparer ses enfants à vivre sans elle, une fillette, qui a au coin de la bouche une minuscule trace de chocolat sur laquelle elle passe la langue, enfile ses chaussons de danse ; un professeur de philosophie perd le fil de son discours, des adolescents ricanent, un amant regarde sans sourire sa maîtresse endormie, est-ce elle qui rêve ?, une bouche mâche une galette de terre, un chien se fait écraser, un réalisateur crie : "ça tourne !", un vieillard appelle pour la bassine, quelqu'un que j'ai peut-être aimé et perdu aide son fils à faire ses devoirs, un ouvrier appuie sur la touche "7" de l'ascenseur, une femme dégrafe son soutien-gorge et se met à fredonner, un cœur de soixante ans bat sous une poitrine de trente, au bord d'une piscine turquoise, quelqu'un aboie : "grosse putain !", une mésange tombe du nid, des poings frappent, un nez explose, un chant apaise, des mains forcent, une voix murmure : "encore", une gamine rousse sort en courant de la boulangerie avec le pain du soir pour la famille, un président chie dans de la faïence parfumée, quelqu'un crache par la fenêtre, un rire jaillit, une balle transperce un crâne, un train passe ; deux regards se croisent au passage à niveau, les barrières se relèvent, la conductrice redémarre, l'homme dans le compartiment reprend son livre. Quelqu'un écrit.
01 décembre 2008
[Elle taille la route, la pâquerette !]..........
- Je suis la pire des daubotes !
Elle crie dans le couloir. Elle crie lentement, comme beaucoup ici : les voix sont au ralenti, alourdies par la prescription médicale, ça donne de drôles de sons, empâtés, des cris dans des oreillers qu'on articulerait en cauchemar, qu'on croirait articuler.
- Ici, je ne progresse pas, je régresse. Elle prononce : "regraisse". Elle regraisse la petite fille aux chaussons roses et à la voix éteinte. Elle fait les cent pas dans le couloir beige. Un papillon à la lumière, elle attend sa mère qui sortira bientôt du travail. Elle vient de se réveiller, elle voudrait sortir.
- Je suis nulle, nulle, nulle !
Une aide-soignante laisse tomber son chariot et va vers elle.
- Mais non, tu n'es pas nulle.
- Si !
- Non…
elle la prend doucement par la taille, l'assied avec elle sur une marche de l'escalier.
- Regarde tout ce que tu sais broder, tricoter. Moi j'en serais bien incapable.
La jeune fille qui a 18 ans chez les fous la regarde, pas tout à fait dupe mais un peu apaisée.
- Tu veux jouer à quelque chose ? Tu veux que je sorte un jeu ?
- Non merci madame, ma mère va arriver.
Elle va coller son visage à la vitre de la porte du dehors où la nuit est déjà appuyée, puis retourne dans la chambre, s'assied sur une chaise, dos à la fenêtre et se met à broder frénétiquement, le visage tout proche de l'ouvrage. L'aiguille frôle les lunettes, la peau du nez, les lèvres cousues enfin. Sa voisine de chambre n'a pas bougé, couchée elle regarde son visiteur, peut-être son mari, assis à son chevet. Il a la tête baissée sur des mots croisés.
C'est Mireille qui s'y met. Depuis l'autre côté du couloir, elle réclame à manger, assise dans toute sa graisse inerte. Personne ne lui répond, les infirmières boivent le café. L'aide-soignante a repris son balai.
- A manger ! J'ai faim ! nom de dieu ! bande d'enfoirés !
Puisque rien ne vient, elle se lève, ça lui prend des siècles. Elle se poste au seuil de la chambre. Elle occupe toute la largeur de la porte. Son regard croise le mien, en face. Elle a un œil mort, l'autre scrute. Elle se met à rire très fort, brièvement. Elle sort une cigarette de sa poche de jogging et entame sa lente marche chaloupée vers la porte du "patio". Je respire, elle me tourne le dos, elle n'a rien dit. Pas d'insulte, je n'ai pas pris l'averse.
Le patio, c'est un bout de terre boueuse de 6 mètres sur 6 où sont entreposées l'une sur l'autre d'incongrues tables de jardins en fer forgé qui rouillent sous la pluie de décembre après avoir rouillé sous celle d'autres novembres. Il y a encore quelques brins d'herbe dans la boue, sous le grillage mal caché par une haie de thuyas. On vient fumer là, entre suicidés de l'avant-veille, alcooliques, juste déprimés, méchamment dépressifs, attardés, on vient fumer là mais comme il fait trop froid, on ne sort pas vraiment, on souffle juste la fumée du côté du dehors. On reste dans le couloir au sol de ciment, aux murs jaunes d'un autre siècle, sous le néon blanc qui ne cache rien des dalles du plafond écroulées, de la plomberie rafistolée, du sordide insupportable qu'on finit par ne plus voir. Il y a un bout de tuyau qui ne va nulle part, deux colliers fixés au mur, un bout de tuyau. Une histoire de fous ("ils ne sont pas tous enfermés"). L'ambiance ressemble à celle des autogares d'antan, les soirs d'hiver, entre nuit d'encre et lumière trop crue. Pas de demi-teinte et on gèle, debout devant la petite porte sur le monde ; de l'autre côté de la haie, cinq mètres à peine, la grille de l'hôpital et la rue, des voitures qui passent, des bus illuminés plein de gens assis au chaud, la devanture d'un coiffeur "tout pour les nouvelles chevelures", celle des Pompes Funèbres.
La petite doit trouver le temps long au-dessus de son aiguille. Elle parle.
- Même quand je joue à un jeu qui me plaît, je peux pas, je peux pas ! "Je suis trop grande" pour le jeu. Pourquoi je serais trop grande ? Je ne suis pas trop grande !!! La pire des daubotes ! Mon père est un connard, un sale connard.
Sa voix vole plombée dans le couloir. Elle rencontre celle de Mireille qui, revenue du patio, appelle toujours son repas, menaçante entre deux éclat de rire incongrus ; derrière elle on entend Goldman qui s'échappe de la radio "A nos actes manqués" ; ça ne s'invente pas. Vient se joindre au chœur une troisième femme, la dame de la chambre 11, la seule individuelle, avec des barreaux aux fenêtres. Elle lit. A haute voix, un peu plus claire que les autres, appliquée et monocorde, qui s'étrangle parfois mais persiste, élève que la maîtresse interroge. Quelques bribes enlacent les paroles de souffrance au-dessus du linoléum :
"Tout à coup… barrages de politesse… un flot d'aveux… Ici je suis à l'abri… Vous devriez vous reposer… Elle lui prit la main… bientôt le printemps, dit-elle… toutes les pendules de la maison… voilà mon mari… une odeur de grand air, de rue froide… gueule… acrobate… je le trouve très beau…. Toute rêveuse…. frileuse…il vérifia dans un miroir…il l'éteignit..."
Il y a toujours des livres sur la table de la chambre 11. Et des papiers. Elle écrit, souvent. Un jour, elle me demande en pleurant si j'ai un timbre pour envoyer sa lettre à son mari. Elle me la confie, l'écriture sur l'enveloppe est serrée, comme la voix, consciencieuse et tremblante. Je repasse sur les chiffres du code postal, pour qu'ils soient bien lisibles. Elle partira de la boîte aux lettres jaune de Cora.
Choros inextricable, le chant des trois femmes (dont un avec passé simple) explique le drame, complété par les grincements des sommiers de ceux qui ont renoncé à parler et par l'écho lointain des pas en pantoufles de quelques ombres qui déambulent. D'autres jours, l'histoire s'emballe, il va se passer quelque chose, on gronde, des hommes râlent, tempêtent, lancent des imprécations, la complainte enfle, devient colère. Les lendemains sont alors plus calmes encore : muselée la rage roupille en chien de fusil. Le silence reprend sa place épaisse jamais vraiment cédée le long des murs, mensonge d'harmonie contre les radiateurs toujours trop chauds qui font des flaques sur le sol brillant juste au-dessous des paysages de rêves en posters gondolés ("que voulez-vous ma pauvre dame ? Ils ne feront plus de travaux, ça va être démoli dans deux ans").
Mon fou à moi n'aime plus personne ici, les "fréquentables" sont sortis, il est resté, c'est injuste, enfant menteur, raciste et voleur de 58 ans. Son nouveau voisin de chambre a récupéré, il sait à nouveau regarder par la fenêtre, ne confond plus Pâques et Noël, admet que Jacques Chirac ne soit plus président. Il est revenu sur terre derrière ses gros yeux pâles, résignés et souriants. Les autres malades entrent souvent dans la chambre, il leur permet de fouiller dans son placard pour prendre des clopes. "trop bon trop con" murmure mon yéti d'un air méprisant.
Il essaie même, cet insupportable gentil, de parler à mon frère qui lui répond, bourru, par monosyllabes. Il se cache, mon fou, l'homme seul au milieu du monde. Il n'a plus l'énergie pour les grandes et terribles crises qui faisaient trembler nos ciels. Résigné et fâché, mauvais, il observe ses colocataires, leur trouve des surnoms et jamais l'ombre d'une excuse. "Pink Monster", pour la jeune fille obèse en robe de chambre rose ; "L'immense con" pour l'homme de plus de deux mètres (comment tient-il dans ces lits exigus ?) qui penche toujours la tête sur son épaule droite ; "Le pot à tabac" pour celle qui a toujours faim ; "Le séisme" pour la femme d'en face qui rouspète et fait trembler les murs ; "La tragédienne" pour la lectrice ; Seule la petite jeune fille, "la pire des daubotes", échappe au sarcasme, il n'en dit rien, juste qu'il trouve qu'elle ressemble un peu à notre nièce. Presque de la compassion : "ils l'assomment pour qu'elle la ferme". Il a l'air de bien aimer aussi cette femme sans âge qu'on attache à un fauteuil parce que son corps penche irrésistiblement vers le sol, qui regarde par en-dessous, recopie des catalogues au stylo bille vert, fait des puzzles Disney très vite ou parle à son poupon de Celluloïd. Il ne se moque d'elle que lorsqu'elle s'écrie : "papa ! oh mon papa !" dix fois de suite, quand son père lui rend visite. Rarement.
Il est triste de ne pouvoir reprendre sa place de roi des fous, de semer la terreur, d'avoir sa cour, il tient à peine sur ses jambes, il n'a plus la force physique pour assurer le rôle, ses cheveux sont blancs, les muscles ont fondu, le sang ne bat plus assez vite pour vivre pleinement l'euphorie inégalée de la démence. Il dérobe quelques gobelets, cinq fruits, des sachets de cacao en poudre, un jeu de cartes, trois magazines, des serviettes. Sa revanche tient dans ces larcins, c'est sa rébellion, le souvenir de sa majesté. Il ne mange pas au réfectoire/salle de jeux et de télé (écran plat, TNT, anachronisme sinistre qui souligne la vétusté des lieux et, en contraste, atteste du délabrement), il s'assied parfois brièvement à la grande table, l'après-midi et ricane en douce (tout en collant des sachets de sucre dans ses poches), lui le champion d'orthographe, le premier de la classe, qui découvre les Scrabble parfois surréalistes des malades.
Mon fou est amer. Pourtant, l'autre jour, alors qu'il s'appuyait à moi pour aller à la cafétéria, apercevant les restes de neige sur les buissons, il a murmuré : "on dirait des fleurs". Et il suit de près l'aventure décalée d'une pâquerette qui a poussé, unique, au pied d'un des bancs, devant le bâtiment. Elle résiste au gel, à l'hiver qui déjà transperce. Inexplicable et têtue. C'est devenu un sourire entre nous, je lui demande, en arrivant, le bulletin de santé de la fleur. Les dernières nouvelles étaient encourageantes : "oh ! elle taille la route, la pâquerette !".
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11 août 2008
[it's not enough]..........
Les deux derniers albums de Daniel Darc sont
définitivement évidents pour moi, des merveilles. En voilà un addict de l'addiction : "je ne peux pas prendre un peu, je ne peux pas boire un seul verre, je n'en ai jamais assez"... "it's not enough" ; jamais assez jamais assez jamais assez jamais assez jamais assez......
Jamais assez. Il est meurtri et cassé sous sa croix huguenotte en sautoir, mon frère. Il parle doucement, et toujours de sa voix de jeune homme, il vibre d'émotions. J'aime sa fragilité invincible et l'espoir qui ne le quitte jamais. Oui, surtout cet espoir qui le déborde. J'aime qu'il soit allé si loin au-delà des limites fixées. J'aime qu'il murmure ses cris. Extrait :
Pascale Clark : Vous vous êtes senti très tôt différent des autres ?
Daniel Darc : Oui, oui... je crois
PC : On sait ça comment ?
DD : Je sais pas... Je me suis rendu compte que ce je ne comprenais pas ce qui les faisait rire et qu'ils ne comprenaient pas ce qui me faisait pleurer.
Crédit photo : Xavier Popy
Découvrez Daniel Darc!
05 juillet 2008
[Mer intérieure]..........
Il y a quelques mois, je suis allée à un spectacle intime dont j'ai envie de parler aujourd'hui, à cause et pour un ami qui a écrit un merveilleux article sur la mer, il y a peu sur son blog. C'est plus particulièrement cette phrase, dans son message, qui m'a bouleversée et ramenée à ce moment : "Je contemple souvent le sillage poursuivant la poupe, comme des fils entortillés me reliant à toutes les ancres de mon passé. C'est là je le sais, que se trouve mon âme, en ce louvoiement entre sillage et cap, mémoire et liberté, au grand large..."
Ce soir-là, un comédien disait, pour une poignée de spectateurs, dans le minuscule coin enfants d'une librairie et à la lueur d'une bougie, L'Ode Maritime de Fernando Pessoa. Je devrais dire "L'Ode Maritime d'Alvaro de Campos". Fernando Pessoa était un drôle de bonhomme, un poète Portugais qui ne voulait pas se contenter d'une peau ou d'une âme ; lui dont le nom signifiait "personne", s'est inventé des héteronymes (Ricardo Reis, Alberto Caeiro, Bernardo Soarès…) : Alvaro de Campos était un de ses avatars, il s'est multiplié, projeté, comme un feu d'artifices, refusant le trajet unique et linéaire de la fusée qui siffle fort mais s'abîme au ciel noir sans une explosion, il a voulu, je crois, jaillir en tous les hommes, tentant de les contenir tous. Je l'imagine avide de visages et de destinées, impatient de pénétrer mille vies et d'en traduire les méandres, je l'entends toujours affamé des autres, captant leurs rêves, leurs chemins, les possédant un instant avant de les quitter pour d'autres, ou pour une fleur, marin dont chaque port est un passant. Chacun de ses hétéronymes avait une biographie aussi vraie que le sont les nôtres, inventées au fil des souvenirs repeints. Alvaro de Campos, ingénieur naval formé à Glasgow était l'avatar idéal pour traduire la passion de la mer de Pessoa.
J'étais donc dans cette librairie, au deuxième rang, appuyée à un rayonnage de livres d'images, bercée déjà par le roulis qui ne me quitte pas depuis dix ans maintenant et par les conversations à mi-voix qui précèdent les spectacles. Je somnolais en attendant le début du voyage, je savais la quiétude du départ proche, Pessoa (et plus particulièrement, et plus chèrement Alberto Caeiro et son païen Le Gardeur de Troupeaux) m'apaise depuis maintenant six ou sept ans, m'accompagne en de longues flâneries, j'entends son pas, je sens qu'il entend le mien et cette musique-là, faite de distance infranchissable, me comble. J'espérais vaguement que la voix qui allait délivrer le poème serait juste.
L'acteur qui devait dire plus d'un millier de vers s'est avancé dans le noir qui avait fait le silence. Il avait une malle qu'il a installée sur ses genoux. Sûrement dans la malle des épices ou des cadavres, des bateaux et des naufrages, les textes inédits laissés par le poète. Sur la malle, il a allumé une chandelle et posé quelques feuilles : le texte, journal de bord du voyage. Derrière lui, un livre miroitait dans la pénombre, on pouvait lire sur sa couverture, en caractères gothiques de grimoire : "Les pirates". Il a commencé et la mer, la vaste mer qui console nos labeurs m'a prise toute entière. J'étais la mer onirique, rêvée, les voyages et les bagages, à côté de vingt autres océans et nous formions un monde aquatique, bousculé par le rythme du poète, commandé par la voix comme par la lune les marées, plein de rêves et de murmures, argentés comme le ventre des sardines. Dans L'Ode Maritime, il est plus question de nos voyages intérieurs et d'odyssées intimes, que d'épopées extérieures. L'air qui souffle apporte des nouvelles de nos eaux profondes, nous relie à l'immensité qui nous habite et nous entoure. Le poète est à quai.
"Les navires qui franchissent la barre,
Les navires qui sortent des ports,
Les navires qui passent au loin -
(Je m’imagine les voir d’une plage déserte) -
Tous ces navires presque abstraits lorsqu’ils s’en vont
Tous ces navires m’émeuvent comme s’ils étaient autre chose,
Et pas seulement des navires qui vont et qui viennent.
Et les navires vus de près, même lorsque personne n’embarque,
Vus d’en bas, des canots, hautes murailles de plaques en métal,
Vus de l’intérieur, par les cabines, les salons, les cambuses,
En regardant de près les mâts qui s’élancent vers le haut,
En frôlant les cordages, en descendant d’impraticables échelles,
En reniflant l’onctueuse fusion maritime et métallique de tout cela -
Les navires vus de près sont autre chose et la même chose,
Ils provoquent autrement la même nostalgie et la même fièvre."
Le conteur hurlait, s'apaisait, riait, il était la tempête, le départ et l'ancre, chuchotait, scandait. Au premier rang, un vieil homme aussi maigre qu'un pasteur à la retraite, portait un incongru blouson d'aviateur qui craquait à chaque souffle, comme la coque d'un navire en bois, ou un squelette desséché sur la plage brûlante à peine ventée d'une île déserte. J'apercevais de temps à autre un quart de son visage de cire, j'aimais ce bruit d'insecte mort qu'il ignorait faire. Sa petite femme à permanente était juste devant moi. Si je me redressais un peu, quittant mon oreiller de livres, le côté gauche de sa tête me faisait une colline frisée d'érables, éclairée en ombre chinoise par la bougie qui diminuait lentement. Sur la pente de ce coteau de cheveux, le visage de l'acteur était posé comme une lune géante de juin.
"Toute la vie maritime! tout dans la vie maritime!
Toute cette subtile séduction s’infiltre dans mes veines
Et indéfiniment, sans cesse, je pense aux voyages,
Ah! les lignes des côtes lointaines, écrasées par l’horizon!
Ah! les caps, les îles, les plages sablonneuses!
Les solitudes maritimes, comme à certains moments dans le Pacifique
Où sous l’effet de je ne sais quelle réminiscence de l’école
Nous sentons peser sur les nerfs la pensée que c’est le plus grand des océans,
Où le monde et la saveur des choses deviennent un désert à l’intérieur de nous!
L’étendue plus humaine, plus éclaboussée, de l’Atlantique!
L’Indien, le plus mystérieux de tous les océans!
La Méditerranée, douce, sans aucun mystère, classique, une mer faite
Pour battre de ses vagues des esplanades que regarderaient les blanches
statues de jardins proches!
Toutes les mers, tous les détroits, toutes les baies, tous les golfes
je voudrais les serrer sur ma poitrine, bien les sentir, et mourir!
Et vous, choses navales, vieux jouets de mes rêves!
Recomposez hors de moi ma vie intérieure! "
Le comédien se passait du texte, il le savait. S'il tournait les pages, c'était pour tâter du canot de sauvetage dans la tempête, pour ponctuer le temps aussi, peut-être. Ses mains dessinaient parfois les mots des marins, leurs cris, des mains aux doigts massifs qui s'envolaient aussi légèrement que des oiseaux de mer, désignant la terre à nos désespoirs d'horizons. Il avait des pouces immenses, en forme de gondoles, on aurait pu y naviguer pourvu que l'on ait la taille d'une mine de crayon.
"Quilles, voiles et mâts, roues de gouvernail, cordages,
Cheminées des steamers, hélices, hunes, flammes claquant aux vents
Drosses, écoutilles, chaudières, collecteurs, soupapes,
Dégringolez en moi en vrac, en tas,
En désordre, comme un tiroir renversé sur le sol!
Soyez, vous-mêmes, le trésor de ma fébrile avarice,
Soyez, vous-mêmes, les fruits de l’arbre de mon imagination,
Thème de mes chants, sang dans les veines de mon intelligence,
Que vôtre soit le lien qui m’unit au dehors par l’esthétique,
Soyez mon pourvoyeur de métaphores, d’images et de littérature,
Parce qu’en réelle vérité, sérieusement, littéralement,
Mes sensations sont un bateau à la quille retournée,
Mon imagination une ancre à moitié immergée,
Mon anxiété une rame brisée,
Le réseau de mes nerfs un filet qui sèche sur la plage!"
Plus tard, il a fallu revenir à la terre ferme, aux lumières rallumées, à la matérialité où l'on mange et où l'on entend à nouveau la rumeur imprécise du réel. Il a fallu cacher l'exaltation au fond d'un gobelet en plastique, il a fallu ravaler le débordement de sel dans le sucre des douceurs-exquises et des quelques mots de l'acteur courtisé sous les néons.
Accoster, la poitrine déchirée par la fin du voyage, à nouveau seule et toujours loqueteuse dans la rue aux lampadaires blancs.
En savoir un peu plus sur Pessoa : CLIC
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03 juillet 2008
[Il y a des bus]..........
Il y a dans nos villes, juste à côté de nous, ici, des bus qui passent, beaucoup.
Les bus oranges, pour les voyageurs de tous les jours, de ces bus que je prenais pour aller chez mes premiers patrons quand j'étais employée de maison, après ne plus les avoir pris pour aller au lycée ; ce sont les bus de la Compagnie des transports urbains du Pays de Montbéliard. Ils sont arrivés en même temps que la première crise du frère, que le déménagement, que la rupture, que la sortie d'enfance. On y poinçonne un ticket ou on y montre sa carte d'abonnement ou y prend des amendes parce qu'on n'a ni les uns ni l'autre, on s'y fêle les os quand ils pilent et qu'on était debout, mal arrimé. Parfois, sur la ligne 2, on a peur parce que c'est la ligne qui craint, celle qui relie les quartiers difficiles en passant par la ZUP. Bref, il y a même un bus orange qui va jusqu'à Belfort, et un spécial, en été, pour aller sur la plage de Brognard au bord des étangs et de l'autoroute.
Mais ce n'est pas tout. Il y en a d'autres encore, la route en est pleine, comme la mer est remplie de poissons.
Il y a ceux que je prenais quand j'étais petite, pour aller chez ma grand-mère, tous les mercredis, ou les jeudis, je ne sais plus, les bus des Monts Jura. Bleus, avec un chauffeur qu'on appelait Landru parce qu'il était petit et barbu, aimable avec les dames. Il s'arrêtait boire des coups au bar à Beaulieu, on attendait dans le monstre tout puant, qui se reposait au bord de la route. Je me souviens que dans ce bus, je regardais ma mère de tout près, son sourire ineffable, ténu comme un coquelicot pâle, sa douceur dessus, parce que c'était plus beau et plus changeant que le paysage. "Arrête de me regarder sous le nez, je sais que j'ai l'air bête". Je tenais sur mes genoux les gâteaux à la crème pour la Gabi, si gourmande. Si cet après-midi-là quelqu'un d'autre que nous frappait à sa porte, avant de crier "entrez", elle rangerait le carton avec les gâteaux dedans. Vite, pour ne pas partager. Le Paul, lui, me ferait des tartines de cancoillotte avec son canif, entre deux clopes roulées dans la boîte en alu... je revois parfaitement ses mains aux ongles toujours un peu longs, avec des traces de terre, dessous... des doigts de cuir tanné, comme ceux d'un singe, lisses de fatigue. j'irais donner à manger aux lapins et aux poules. On tirerait quelques raves, j'en tomberais le cul par terre et après, en attendant que maman m'appelle, je chasserais les escargots pour leur course du fond du jardin. Dans ce bus, en hiver, le soir, il y avait des lumières blanches qui me donnaient toujours envie de vomir, et parfois, il y avait la fille de Landru, qui s'assoupissait sur deux fauteuils, sous ses cheveux courts, on aurait dit un garçon, un joli garçon, j'essayais de savoir son odeur, de loin. Les bus des Monts Jura, on me dit qu'ils n'existent plus. Il y a leurs descendants. ce sont les autocars Maron, qui sont... marrons. Ma fille est partie jusque dans le Nord pour chanter, dans un vieil autocar Maron marron ou marron Maron.
Il paraît qu'il y a aussi des bus de grandes lignes... On monte dedans, et on se retrouve en Puglia, dans le talon de la botte. La tante ialienne de Sochaux en a pris un comme ça, un jour, un bus qui allait très loin, de l'autre côté du monde. Moi je n'en ai jamais vu, mais j'aimerais bien trouver l'arrêt de bus pour le bout du monde. Je guette sur le bord des routes, rien. La tata ne sait plus bien et de toutes façons personne ne la comprend, elle parle très vite une langue qu'elle s'est inventée et que personne, en tout cas ni ses enfants ni son mari, n'a pensé à rectifier... pour ce qu'ils en faisaient de sa langue ! Ils l'ont laissée causer. Elle parle entre patois des pouilles, Italien de l'école, Français des voisins, elle parle comme d'autres tricotent sans regarder leurs mains. Pour se passer le temps, sans même s'en rendre compte, par habitude, pour se tenir chaud, elle non plus n'y comprend rien, c'est sans doute pour ça qu'elle sourit au lieu de ponctuer, des sourires-virgules, rapides, suspendus, effacés. Il semble que je la comprenne, moi. Je ne sais pas d'où me vient ce don pour les langues étrangères, mais je l'ai. Elle m'aime bien, me serre fort sous ses mots comme pour une accolade sous des confetti de nouvel an. Pourtant, elle ne m'a jamais dit où se trouvait l'arrêt de bus pour le bout du monde. Elle a bien le droit d'avoir ses secrets.
Il y a des bus pour handicapés, tout petits, aménagés, il y a des bus pour écoliers, avec une pancarte derrière qui dit qu'il y a des enfants à bord, des fois qu'on n'en aurait pas chez soi et qu'on voudrait en acheter un, peut-être.
Et puis il y a les bus avec des ouvriers. Parfois, le soir, on en suit, ils s'arrêtent et on voit une silhouette lente en sortir, noire sur le noir. Pas un signe, rien, la silhouette marche pour rentrer chez elle, dormir enfin. On en voit aussi, de ces autocars, sur le rond-point de Ludwisburg, vides, ils viennent de se décharger aux portières de Peugeot. Ils vont passer la journée dehors sous le soleil ou sous la pluie, comme des animaux plus libres que les hommes qu'ils ont avalés puis vomis, et qui ne sauront pas le temps qu'il fait dehors, sauf s'il pleut très fort sur les toits, peut-être. Même pas, s'ils sont à la presse, on n'entend pas la grêle, à la presse. On sait juste s'il fait trop chaud dehors parce qu'on cuit.
Hier, il faisait très beau. J'étais dans une queue de voitures à la hauteur d'un de ces bus, arrêté lui aussi, de l'autre côté. Quand j'ai levé la tête, j'ai vu une rangée d'hommes. Je ne sais pas depuis combien de temps ils étaient dans ce bus. Leurs visages n'avaient pas d'âges, pas de date. Ces hommes étaient peut-être en route pour le travail dans ce bus-fantôme depuis des dizaines d'années, ils y étaient morts et ne le savaient pas, ou s'ils le savaient, ils s'en moquaient. Le bus ne s'était peut-être jamais arrêté, il tournait sur le même trajet depuis des lustres. Tous les visages aux fenêtres comme un seul, 8 ou 10 paires d'oeils pour un seul regard, dans le vide, en deçà de l'horizon, un regard en dedans, un regard de type qui s'est réveillé une heure avant, qui a mangé vite fait, aperçu sa femme peut-être, un peu les enfants ou leurs souvenirs assis en rond à la table de la cuisine, qui est monté dans le bus, qui a dit "moumf salut" et n'a pas attendu les réponses. Collé à la vitre, hypnotisé par le roulis du car, par la routine, résigné, son "bleu" dans un sac, le sac sur ses genoux, il ne sait pas depuis combien de temps il est dans ce car, ce vaisseau de malheur. Il faudrait que quelque chose explose dehors pour le sortir de sa torpeur.
Il y a des ces bus-fantômes plein de silence, et du silence plein les hommes, le long des routes ; la poussière les couvre et le temps, pendant qu'il fait soleil et que l'on rentre chez soi. Des boîtes qui roulent, sans fleurs ni couronnes.
25 juin 2008
[Sous mes paupières, yallah]..........
Ecrire tout de même un peu de Marrakech, essayer. Dans le désordre, par flashs, comme ça me revient, en vrac.
Organique. Donc. Tout à la fois coeur, foie, poumons, reins, intestins, la ville se délite et se régénère, gagne sur les hommes. Elle sombre en terre, elle rejaillit au ciel, elle mange, bat, respire, chie et meurt, renaît. Elle ronfle, fourbue, elle murmure, hypnotique, elle hurle, hystérique, elle chante, vivante. Elle s'étouffe, elle rejette, rampe et aspire, planque des trésors en ses plis secrets où s'entête la précieuse humidité, montre ses cicatrices obscènes, raconte ses accouchements, dévore ses enfants, caresse le visiteur et l'enivre. Une entité infiniment sensorielle, dépendante des hommes et impérieuse pourtant, qui les domine et les malmène, comme un navire brinquebale son équipage sur la tempête. Un chant effréné, essaimé de notes en forme de couteaux, de gouffres, d'oasis aussi.
Les souks
Le souk déserté par les touristes après une journée de pluie. Les lattis de bambou qui laissent passer de grosses gouttes d'eau déjà vieille sur le carton de mes pâtisseries orientales. Un nain en costume nous salue à l'entrée. Des cyclos d'un autre âge. Un vélo Peugeot décati, est-ce que c'est ma mère qui a peint le filet sur le garde-boue avant, désormais presque invisible ? Les couleurs des babouches et des tissus, éclatantes comme des cris de joie. Des ânes me frôlent, l'odeur des ânes. Les hommes qui les mènent depuis leurs carrioles surchargées, claquent leur langue au palais pour qu'on se pousse. D'autres sifflent. Bousculés, agrippés. "juste pour le plaisir des yeux !". Mustapha Couscous, herboriste, je ressors de chez lui chargée d'ambre, de ras-el-hanout, d'huile d'argan. Il dit que je dois être berbère, dure en affaires. Lui et le chéri se racontent leur vie, rient, on boira le thé vendredi ?
La pluie par terre est en flaques noires. Des balais la poussent sur des bouches d'égout recouvertes de cartons, je m'y prends les pieds. Les chevilles sont maculées et les chats qui ne s'y frottent pas, aussi. Un autre est perché juste sous le toit, il se lave soigneusement, il doit être blanc sous la crasse, les yeux étirés en fentes dans la parenthèse de favoris bien peignés, il a l'air repu malgré sa maigreur. Les odeurs, la racine de safran, l'argan, le cumin, la coriandre, les chèvres, leurs peaux mortes, la viande de la journée sur laquelle les mouches dansent ; les chats toujours qui attendent l'aumône. Un enfant assis par terre dans la boutique de tissus de son père, il joue avec une immense bobine de fil rouge, tout en guettant du coin de l'oeil une télévision cachée à sa hauteur au milieu des étoffes. Les doigts collent sur le miel des pâtisseries. Tournis entre le bleu qui tente de revenir au ciel et celui des bâches en plastique qui ne protègent pas, menacent de rompre sous le poids de l'eau retenue. Une minuscule femme de 150 ans au moins me regarde en me croisant, ses yeux comme des corbeaux planant dans un ravin. Eviter la merde des ânes. Le bruit est un compagnon toujours différent, les djellabas et leurs fils d'or, fils d'Ariane dans le dédale. Le bois poli, verni, lisse sous la main, les luths de la musique des dieux.
Le vacarme insupportable et métallique, le quartier des ferronniers. Noir et gris, le monde n'a plus de couleurs, le martèlement régulier. La stridence des soudures, les étincelles brûlantes sur nos mollets qui passent. Des hommes lèvent les yeux, les touristes ne viennent guère. Sur leurs yeux, de simples lunettes de soleil pour souder. Un plus vieux a le regard blanchi et reste assis sans rien faire dans la boutique qui ressemble à une cave, pas d'autre ouverture que la porte. Terry Gillian nous montre les ateliers de Vulcain. On ne peut pas faire semblant, les enfants qui sont là travaillent, le marteau à quelques centimètres de leurs orteils nus sur la limaille de fer. De leurs doigts sortent des paravents, lustres et moucharabiehs pour palaces. La splendeur naît de l'enfer. Au-dessus de leurs têtes, et partout autour, des monceaux d'objets hétéroclites à recycler, qui menacent de s'écrouler. Un sculpture insolite surgit, le squelette d'un mannequin de couturier auquel on aurait greffé huit pattes d'araignée ou de divinité hindoue. Les nuages ont repris le dessus, gris sur gris, la vie est en bichromie, l'air rouille. Mon cœur bat-il encore ? comment le saurais-je il y a tant de fracas et d'ailleurs, qu'importe ? Un rêve en marche, inquiétant et bruyant, étourdissant. Soudain, dans l'obscurité, la flamboyance insensée de deux soleils côte à côte. L'un est bleu ; d'un indigo vibrant qui ne peut exister que là et l'autre à le cœur Mondrian, couleurs primaires, brutales. La beauté sublime de ces deux appliques ! Les rayons torsadés, torturés de ces astres-là, comme des barbelés autour de leurs centres incandescents ! Emerveillée... Je les veux ! Un prix dérisoire mais ils sont si énormes… Impossibles à transporter, à la réflexion. On s'excuse, je les garde encore sur la rétine. Ces deux ponctuations si inattendues, ces jaillissements de couleurs au milieu de la poussière incolore, n'ont pas leur place ailleurs. Où seraient-ils plus beaux d'une beauté en contraste, insoutenable ? Où éclaireraient-ils mieux le brouillard ? Quelques pas plus loin, le souk nous recrache sans prévenir à la ville, stupides.
La circulation
Héler un taxi. Une 205 beige, on devrait dire ocre. Tous les taxis sont beiges, on devrait dire ocres. 2000 taxis dans Marrakech, les voitures dont ne veulent plus les Européens. On monte, 10 dirhams pour nous ramener à l'hôtel. Peluche rouge sous les fesses, un perroquet en éponge décolorée accrochée au rétroviseur. Les portes sont tapissées de têtes de panthères. C'est parti, au Klaxon, on ne conduit pas à Marrakech si on ne klaxonne pas. On s'insinue, on se fraie un chemin aléatoire et improbable. Les rues grouillent de monde, un vieil homme passe en mobylette, la capuche de sa djellaba lui fait une drôle d'auréole, il rit à tue-tête, il hurle de rire, la bouche grande ouverte, les gencives nues, il a l'air d'avoir trouvé sa porte de sortie. Il y a toujours une espèce de brume impalpable, on se demande si ce n'est pas nous qui avons les yeux brouillés de fatigue, non c'est bien la pollution qui nimbe le mouvement perpétuel de la ville, le souligne. Notre taxi embarque un troisième passager qui criait "Guélitz !" sur le bord de la route. On double, on klaxonne encore. Entend-on l'avertisseur de l'autre ou le sien devient-il une espèce de grigri ? La peur du choc qui ne saurait manquer d'arriver, nous écraserons-nous contre un camion chargé d'ouvriers, contre un bus rempli de touristes, sur le mur d'un palace, contre une benne à ordures, faucherons-nous une femme aux mains pourtant peintes de henné porte-bonheur, un enfant mendiant, un porteur d'eau, une européenne à sac à dos, ou plutôt une à lunettes d'écailles sur cheveux trop blonds ? Un cycliste dérape sur la chaussée rendue huileuse par la pluie. Nous le contournons, il se masse le bas du dos, remonte sur son engin, dérange, on le klaxonne, il repart. Les sirènes, le roi est de passage. Piétons sur la chaussée, combien de files sur ce rond-point ? les chevaux ont l'air exténués et absents, sourds peut-être ; sur une motobécane, une famille entassée : l'homme conduit, la femme est sur le porte-bagages et tient entre lui et elle, assis à califourchon dos à son père, un enfant ravi serré contre son coeur. Le manège s'arrête à la porte de l'hôtel, on en descend un peu écoeuré, charmé, ivre.
Ecrit et illustré le 9/5/7 pour dedicacessen
[A un jeune mendiant]..........
Il y en aurait des choses à écrire sur la Bretagne. Un jour peut-être, je vous parlerai de ce coucher de soleil de fin du monde sur la mer qui n'attendait que la lune pour transmuer d'eau en argent, ou je vous dirai les gens serrés les uns aux autres dans des pulls, les enfants ensablés sous le ciel bleu meurtrier, le Muscadet, les moules marinière, les tramways de Nantes qui roulent sur des pâquerettes devant des maisons penchées, les bribes de conversations saisies dans les ruelles, les cours intérieures volées, aperçues au-delà des murs de pierres empilées, où poussent de jeunes barbes d'herbes folles. Allez savoir, les serrures rouillées par le sel... si ça se trouve je vous caserai aussi mes nouvelles chaussures rouges qui marchent toutes seules. Il faudrait que je vous peigne également ce chien parfaitement blanc, splendide, qui hantait le port dans le soleil rasant. Solitaire, sourire aux babines face à la promesse du crépuscule, nimbé par la lumière basse qui lui faisait un halo de feu. Il allait tranquille, tel le spectre en suaire d'un roi couronné de vermeil.
Mais.
Mais avant tout ça, il faut que je vous dise : j'ai vu un garçon qui avait la grâce. C'est plutôt rare. D'habitude c'est
réservé aux filles. Là, c'était bien un garçon. il jouait du violoncelle dans une rue, sous une enseigne de glacier "pôle nord", au milieu du marché de Piriac, un mardi matin. Il avait environ 16 ans et tout était frêle en lui, tout semblait trop grand autour de ses os en sucre filé, les chaussures et le caban frileux, le pantalon, les doigts étaient ceux d'enfant femelle, délicats. Il était seul au milieu du monde. Il jouait plutôt bien les suites pour violoncelle de Bach, ces sublimes notes en forme de dimanche matin. Ses lèvres ânonnaient une incantation discrète, prière ou calcul ?, presque imperceptible tandis que ses doigts caressaient l'instrument.
On ne le voyait ni ne l'entendait de loin. Il fallait être à dix pas. On passait devant lui, devant son chant de bois sur la mer, et on se prenait parfois, au passage, quelques gouttes sombres de son regard bleu, qui ne voyait rien en dehors de lui, tout absorbé par la musique. Alors on s'arrêtait un peu plus loin, tout étourdi, un peu assommé, et on cherchait des pièces au fond de son sac, on revenait sur ses pas, on posait les euros sur un morceau de tissu à ses pieds, on essuyait son sourire merveilleux de distance et de bienveillance pourtant, qui venait de l'intérieur des notes, vite disparu ; le visage repartait, retourné tout entier dans l'onde, dans la communion avec la rivière claire de musique.
Je ne le reconnaîtrais sans doute pas dans la rue, si je le croisais aujourd'hui, sans son violoncelle, je sais juste encore que des boucles brunes calligraphiaient son cou. Quelle impression m'en reste-t-il ? Il faudrait toujours tout pouvoir ramener à un mot unique. Pour lui ? fragilité ? ailleurs ? étranger ? parti ? rien de tout ça et tout ça à la fois, je ne trouve pas. Le contraste était poignant (poignant ? peut-être…) entre lui et le reste du monde. Il était posé dans la rue touristique, un jour de marché, on y passait en troupeau bruyant, ensemble et seuls, avides, vides de but devant son immobilité de jeune arbre. Il en passait de son âge. Du même sexe, de la même espèce, d'une autre planète. Casquettes, cheveux courts, presque rasés, claquettes et shorts, on est en vacances, que faire de ce visage trop pâle et de ce drôle de petit capitaine décoiffé qui joue une musique qu'on ne sait pas ? Parfois, il ne le voyaient même pas, ni n'entendaient, j'en suis sûre. Quelques mètres plus haut seulement, où la rue est à peine plus large, il y avait un duo qui donnait du manouche, du festif, très chouette. De la musique de samedi soir en bord de roulotte, rouge et orangée comme le feu, qui n'a pas besoin réellement de celui qui regarde, ou écoute, joyeuse si l'on veut, rien à voir avec celle-là, toute bleue, qui doit s'écouter arrêté, yeux mi-clos, ou perdus à l'arbre au carreau. Ils avaient sans doute les poches déjà vidées de la petite monnaie, ceux qui passaient.
On était très peu à s'arrêter et encore moins à rester quelques instants. Un homme qui travaillait là était sorti de chez le glacier, et, appuyé au mur, au-dessus du musicien, le guettait sourcils froncés, immobile. Aimait-il ? Pause cigarette ? Je ne me souviens plus s'il fumait, il avait l'air de ne pas comprendre pourquoi ce jeune homme s'était posé là, à jouer tenace pour quelques rares pièces dorées. Tout près de là, un forain vendait des vêtements dégriffés. Sans doute agacé par le frêle bateau que le violoncelliste têtu embarquait sur l'océan, derrière son mât horizontal, il a augmenté sa sono de gros paquebot à touristes, même musique que ses fringues : techno, flashy, boum boum, tout montrer, ne rien retenir, faisons démonstration de puissance et de facilité. Pas chère la musique, pas chers les habits. Et les naufragés arrivaient à lui, sous leurs lunettes et tee-shirts porte-publicités, las et consentants ; le petit musicien ne s'entendait plus qu'à 5 pas.
Parfois, depuis l'autre côté de la ruelle où nous nous étions posées, les filles et moi, pour l'écouter et le regarder, alors qu'elle n'était pas plus large que trois hommes en goguette bras dessus, bras dessous, nous le perdions dans le flot. Il était assis et la foule debout, pressée d'acheter, était parfois si dense qu'elle l'avalait, tout ou partie. On apercevait alors son poignet qui ne se débattait pas mais dansait au contraire pendant le naufrage, son cou qui ployait ou sa chaussure qui tentait de l'ancrer aux pavés sans qu'on puisse jurer qu'elle y parvînt. Je souffrais de cette noyade plus que lui, imperturbable. Certaines fois, le flot était si impérieux, si dense, que je me disais "on ne le reverra pas, on va le perdre". J'entendais pourtant Bach s'élever, phare souverain au milieu de la cohue, du brouhaha, des morceaux de rire et de mots échappés, derrière le gros plan des visages en vacance.
Les beaux moments qui auraient mérité de sentir l'herbe coupée, quand il réapparaissait. Il a bien fallu partir. Ma jeune fille de fille amoureuse, tête penchée, a eu bien du mal à le laisser. J'ai fait semblant que ce n'était rien pour qu'elle ne soit pas triste, pour qu'on ne soit pas en retard, mais combien de fois aura-t-elle l'occasion de croiser de ces capitaines-là ?
crédit photo violoncelle : http://www.photolive.be/musiciens.html


















