Lenverre

08 novembre 2010

[Apprivoiser]..........

animalIl n’a rien dit, il est parti. Elle aurait pu croire que c’était pour une heure. Il n’est pas revenu. Elle a rangé, mangé, s’est couchée dans le lit déserté.

L’animal est venu s'étendre contre elle.

Il était arrivé quelque temps après les premiers feux vifs de leur rencontre, le tout premier soir où leurs mains s'étaient défaites l'une de l'autre. Elle l’avait trouvé qui  l’attendait sur le coin d’une fenêtre, les yeux grands ouverts contre la vitre, dans la nuit moins noire qu’eux  et avait entrebâillé la fenêtre pour mieux respirer, le voir de plus près, aussi. Tout de suite, il était venu sur son épaule, minuscule comme un bébé musaraigne. Déjà, il avait sa carapace épaisse de pierre grise et, quand sa gueule s’ouvrait,  c’était comme s'il advenait un matin de neige épaisse de l’autre côté d’un double vitrage.  Par la suite, il n’avait fait que grandir, doucement les premiers mois, puis démesurément vite au fil des dernières semaines avant le départ.

Ce soir il tient toute la moitié lisse du lit et son arrière-train préhistorique déborde dans le vide. Au fil de la nuit qu’elle visite, dans laquelle elle ne dort pas, elle le sait qui croît encore. Souvent, ces derniers temps, elle l’a entendu enfler ainsi, une pâte levée à l’étuve, qui se colle aux murs, au plafond, à ses tempes électriques en attendant l’aube et ses premiers mots. Elle le caresse malgré sa répugnance, c'est un vieux marbre humide sous une lune de novembre qui glisse sous sa main. Elle lui parle longuement  en pleurant peut-être. Chaque mot est avalé et le sel avec, l’animal s’étire encore, nourri. Chaque question  est une pierre jetée dans un marécage épais qui coule sans une onde. Elle se serre contre lui, tout contre ; il s'insinue en elle par chaque pore de sa peau qu’il est le seul à goûter, par chaque orifice, par les oreilles assourdies aussi. Il vient apaiser l’arrière de son front vrillé de chagrins, il colmate l'espace entre les souvenirs où bruissait cette musique, ne s'arrête pas, mâche les souvenirs eux-mêmes, jusqu’à les rendre parfaitement compacts et blancs, au point que nul ne  saurait plus les reconnaître. "Courage, je les ferai taire eux aussi", semble-t-il hurler.

L'animal sera le compagnon de l’aube d’après et des jours et des nuits qui suivront. Son corps mouvant prendra possession du moindre recoin, de la vaisselle, des armoires, des vêtements, de la nourriture et de l'eau, de la rue, des magasins,  du cœur des fleurs dans les vases, il serpentera  jusqu'à la cuisine sans quitter le salon, lèchera les murs, dégoulinera du plafond, jaillira des planchers, il s’imposera entre les figures des amis et la sienne, barrage entre leurs paroles et sa consolation, prendra la place des vibrations de leurs voix.

Isolée.

Souvent, elle le maudira, lui jettera des coups de pieds, tentera de le pousser par les fenêtres, aiguisera des lames pour lui arracher des morceaux rouge vif, chantera à tue-tête pour le duper, rira trop fort en espérant l’éloigner une minute. Elle l’attaquera avec ses ongles, ses dents, se débattra l’enterrée vivante.  Un jour sûrement, pour le faire décroître, le retrouver musaraigne inoffensive  sur son épaule et réentendre le passant, elle tentera de jeter à sa gueule obscène toujours affamée toute l’encre noire qu’elle sera capable de presser de ses veines ; qu’il l’avale jusqu’à s’étouffer.

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L'animal est partout qui jamais ne répond.

Posté par A_Lenverre à 19:41 - Mirages - Commentaires [4] - Rétroliens [0]
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22 octobre 2010

[Coeur battant]..........

Souvent, toujours, en sortant d'un concert d'Higelin, je suis regonflée à bloc et bientôt mélancolique. Il donne cette ENVIE de vivre, de courir, de baiser, de bouffer la vie, oui. Il dit que l'énergie pure existe, il la transmet. C'est si rare dans nos vies un peu molles, un peu routinières, toujours payantes, aussi. Il DONNE. Sans compter. Alors forcément, on ressort inondé de toute cette générosité, heureux comme un môme le soir de Noël. Mais, puisqu'on sait que ça existe, puisque ce n'est pas un rêve un type pareil, habité aussi fort par l'amour, arrive le moment où on est gravement en manque de cette magie, de ce partage hors temps qui exalte notre meilleure part. Oui, arrive l'instant -qui dure plus ou moins longtemps- où rien de tiède ne nous satisfait, où la vie calibrée, les aspérités des autres, leurs gueules d'enterrement, leurs agressivités additionnées, leurs renoncements, les nôtres, nous sont insupportables.

J'étais évidemment au Zénith lundi soir, pour ses 70 ans d'éternel jeune homme amoureux, pour ce grand concert de plus de trois heures et demie en forme d'étreinte sentimentale et chaleureuse. Larmes et rires. Cette fois, bizarrement,  l'effet de manque a été court, hier après-midi. Violent (en plein supermarché, en pleine vie de tous les jours, en pleine confrontation de mes plaies aux bosses des autres) mais déjà passé. Fugace peut-être parce que maintenant je sais avec certitude qu'il fait partie de moi, "qu'il sera toujours avec moi". Que malgré mes grands désespoirs, mes découragements, j'ai un remède imparable : l'écouter, m'accrocher à cette lumière qu'il a fichée en moi, dans le noir, comme une veilleuse contre les cauchemars. Je crois que je suis un peu sa fille (plutôt une fille-Arthur qu'une fille-Izia -c'est marrant comme c'est la plus "virile" des deux) parce qu'il m'a filé cette leçon de vie, que rien ne sert de gémir ; même si je m'y laisse aller parfois -souvent !- j'arrive toujours à en rire à la fin, à me remettre debout. Au bout de toutes ces années, il m'a armée autant que je pouvais l'être. Parfois, je me dis que sans lui, sans ce qu'il m'a APPRIS, eh  bien.... simplement... je n'aurais pas su trouver, toujours, le courage.

* vidéo chopée sur youtube, postée par "higelinauzenith2010" (précision : il est beaucoup plus svelte que l'image "tassée" peut le laisser penser)

Posté par A_Lenverre à 16:44 - Visages du dedans - Commentaires [3] - Rétroliens [0]
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29 septembre 2009

[Derrière le bruit]..........

eausacreedesboisBien sûr il y a tout ce bruit. Celui que font les voitures dehors, les cris des enfants dans les cours d'école vers quatre heures, il y a les trains et les avions qui déchirent les paysages, les chats qui se battent, les dents qui grincent, bien sûr, il y a la machine à laver et la télévision, bien sûr. Il y a la musique des hommes, leurs appels et leurs armes, les clefs dans les serrures, les poèmes, la grêle et les déclarations de guerre ou d'amour, les presses, les mouleuses, les informations, les jeux, l'éclair, les applaudissements, les mobylettes,  le cuir des fauteuils qui craque. Bien sûr la chute des taureaux dans l'arène, les tours qui s'effondrent, les cloches, les cuillères qui s'égouttent sur le rebord de tasses, les camions-poubelles... C'est de tout ça et de bien plus de cacophonie encore qu'est faite la frontière entre eux et nous, comme celle entre le ciel et la terre est tissée par le vol des oiseaux.

Pourtant, il arrive que l'on entende leurs murmures encore, qu'un matin très tôt dans les branches ou tard dans l'après-midi, tandis que les ombres s'allongent et que s'estompe l'éveil, on perçoive derrière le vacarme l'écho d'un autre monde, entre le vent et l'écorce, les pas légers de ceux qu'on ne voit plus et des sons jusque là interdits comme celui du sourire à leurs bouches muettes. Si je faisais attention si seulement je faisais attention, j'entendrais clairement, j'en suis sûre, au-delà de mon tumulte : "bonne nuit, je suis là, pas de noir, c'est la vie, tout va bien, je mangerais bien du lapin, elle n'a jamais eu de chance, sacrée gamine, arrête un peu de chialer, les vieux ne parlent que de leurs maladies, où sont les 100 francs de ton frère, je le préférerais en rose, elle est jalouse, tu seras toujours mon bébé, ne fais pas confiance comme ça, tu es belle, kiki mon kiki !, accroche-toi à moi, je n'aime pas le dimanche soir, si j'avais eu un franc à chaque fois qu'on m'a dit ça, vous êtes différentes comme de l'eau et du vin, reste avec eux, ton bébé est propre, c'est bien, tu aurais pu faire mieux, fais de beaux rêves, mets ton pyjama et va au lit, j'aimais tellement valser, on ne lit pas à table, bande de vieux chaudrons, demain je fais les papiers du divorce, bien sûr que je t'aime, oui ça va." J'entendrais ça ou ce qu'ils n'ont pas dit, plutôt ce que je n'ai jamais entendu.

Le monde à côté du monde est peut-être encore notre monde sans cesse recommencé au temps aboli, peut-être que de l'autre côté du bruit, parfois, ils nous devinent eux aussi. Qui est mort et qui est vivant et où le ciel est-il à l'endroit ?

Posté par A_Lenverre à 17:40 - Mirages - Commentaires [20] - Rétroliens [0]
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21 septembre 2009

[Contes de l'été et du jeune homme -3]..........

oeilchatpetit

Pour mieux voir l'image, cliquez dessus.

Dessin : Henri

PS : ajouter que moi aussi, comme Mère Castor et d'autres avec elle, je suis partie à la chasse au jaune et que ça a donné un nouvel album photos.

Posté par A_Lenverre à 18:12 - Instants - Commentaires [3] - Rétroliens [0]
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