12 mai 2009
[Entends-tu ?]..........
Je suis morte. Tu ne le sais pas, tu te lèves et je suis morte. Loin de mon corps, tu étires le tien, il ne reste plus rien de ma caresse sur ta peau. Mon amoureux de l'autre bout du monde, de l'autre bout du temps, je suis morte. Je veux te dire au revoir mais je n'ai plus de langue, je n'ai plus de mains. Je suis un souffle, j'entre par la fenêtre de ta chambre, je pleure et tu ne le vois pas, je pleure comme on chante, comme on crie, je crie peut-être, je ris aussi de la joie de te revoir. Le vent dans les arbres ne fait pas autre chose. J'entre, je te murmure que je suis morte et tu n'entends pas. Nous nous sommes tellement aimés, m'entendais-tu lorsque je croyais être vivante ? Puisque je suis morte je chante le monde entier et les voyages, les sirènes de bateau, le chant des mouettes, la vague qui heurte la jetée.
Tu sursautes.
Est-ce le vent ?
Est-ce moi ou l'appel de la mer ? Je suis un fantôme, entre ton pull et ta peau, je viens. Les battements de ton coeur, de ton coeur, de ton coeur, réguliers encore comme les pas d'un cheval tranquille, je les bois. Mon amoureux enfui qui ne sait pas que je ne suis plus. Entends-tu ma voix ? Ma langue morte sur ta peau appelle. Tu frissonnes. C'est moi ! Souviens-toi ! Je dessine un mot sur ta poitrine, du bout du souvenir de mes doigts, comme on grave la pierre, de toutes mes forces désapprises, je sculpte : B-L-E-U.
Tu souris.
Tu revois mes yeux, tu fermes les tiens et tombes lourdement dans un repli de mon songe de velours. Le temps fuit par la fenêtre d'où je suis venue, tu crois en moi à nouveau, bleu l'Atlantique, bleu le frais cresson sous la nuque du soldat endormi. Bleue la rivière sous nos visages emporte un reflet de baiser. Bleue la flamme. J'entends le tambour de ton coeur qui m'appartenait et ta voix qui avoue mon prénom se mêle à la mienne, qui rêve le tien. Un enfant passe. Tu le rejoins, tu repars et tu ne sais toujours pas que je suis morte. A nouveau je prends le stylet et, de toute ma volonté d'amoureuse, je souffle sur ton cou : B-A-L.
Les forces me quittent, je ne sais plus rien écrire, entends-moi ! Tu me reviens, l'enfant est passé.
Un soir de 14 juillet sous les lampions et, à côté des lumières et des danseurs, le petit chemin le long des murets encore tièdes ; tu me prends la main, impatient. Dansons. Entre toi et moi la mort que tu ignores tient si peu de place, l'espace d'un soupir, elle est la musique qui s'insinue entre nos ventres et nous enlève, l'électrique distance qui nous préserve brûlants. Puisque je suis morte je chante le monde entier et les corps, le froissement des draps, le rythme de l'étreinte, la confession de joie. Tu penches la tête en arrière et s'éternise la chute enlacée, la merveille. Je suis la douceur que tu réclames entre ta peau et l'air, je galope dans ton sang, retrouvée, tu apprends ma présence, la pluie au carreau m'accompagne.
Reste plus loin encore.
Je tatoue ton corps tout entier, tu entends. L'urgence me remet au monde, des phrases te pénètrent, des histoires t'ensevelissent, tu es la machine rouillée sous le liseron blanc de mon adieu. Abandonné enfin. Tu sais que je suis morte, tu me gardes dans ton rire. Le parquet et le bois du cercueil peuvent grincer, les enfants peuvent courir et grandir, les routes peuvent fuir et tes pas s'éloigner, nous sommes ensemble, cachés sous la vie comme au frais d'une cave parfumée, en été.
03 mai 2009
[On va où ?]..........
Dans la petite ville, il y a une rue piétonne longue de 230 mètres. En largeur, elle ne dépasse à aucun endroit les 12 mètres. Elle porte deux noms, successivement. Jusqu'à son milieu, elle s'appelle "rue des Fèbvres". Il paraît que les fèbvres étaient les ouvriers qui travaillaient le métal, comme mon père le fit pendant plus de 20 ans, aux Forges, avant d'entrer dans la grande usine. Mais il disait qu'il était forgeron, pas fèbvre, allez comprendre. Sur sa deuxième partie, la plus rectiligne, elle affiche le nom d'un paléontologue, gloire locale à statue de bronze comme on en trouve dans toutes les petites villes. Mais on s'en fiche, tout le monde dit : "on va faire un tour dans la rue piétonne ?". Au nord, elle est inscrite dans la perspective de la gare sur la façade de laquelle on peut lire l'heure dès la fin de la partie "Fèbvres", même si elles sont séparées par un coude de rue et un bout d'avenue perpendiculaire. Dans la rue piétonne de la petite ville, on trouve dix magasins de vêtements, cauchemars étroits et bruyants d'agoraphobes, dont deux pour les enfants, deux pour les hommes et un pour les grosses. Il y aussi cinq magasins de chaussures, quatre locaux vides dont celui du fleuriste qui était là depuis des dizaines d'années jute à côté des toilettes publiques, trois bars, autant de parfumeries, deux : boulangeries-viennoiseries, banques, pharmacies, bureaux de tabac, boutiques de téléphonie, opticiens, bijouteries avec de l'or et des montres de marque, une autre avec du plastique et des perles polychromes, une maroquinerie, l'agence du journal local, une boutique de modélisme, une chocolaterie, un magasin de bonbons multicolores en libre service, une boutique d'articles de coiffure, un relais FNAC et un magasin de bibelots où l'on vient acheter des briquets avec des chatons ou des têtes de mort gravés, des chopes en étain à couvercles, des sabres à accrocher au mur croisés sur du velours noir, de la vaisselle, des biberons géants pour des anniversaires arrosés, des tabliers grivois, des parapluies, des dés à coudre en porcelaine peinte, des paniers, des statuettes d'indiens et de sorcières, des caleçons à l'effigie de héros de bande dessinées ou de dessins animés, des balances où sont inscrits des messages comme "je suis fière de toi". Aux étages, ce sont les appartements hauts de plafond, sur deux ou trois niveaux, avec parfois, derrière les fenêtres, des chats, une silhouette, de la musique, l'écho d'un aspirateur ou des visages. C'est une rue piétonne de petite ville. On a repeint les façades de toutes les couleurs il y a déjà un moment. Sur le toit de l'ancien Prisunic, on a posé des maisons. Les murs de bois sont arrivés comme ceux d'un mécano, par plaques hissées à l'aide d'immenses grues ; la rue était une maquette. J'ai visité le chantier, depuis le salon de la plus imposante maison, en gros plan inhabituel on voit l'horloge du très vieux temple au clocher de guingois et les tuiles luisantes sous le ciel. De l'autre côté, on a vue sur le château des Ducs. Les maisons sur les toits se sont bien vendues. Le dimanche, il n'y a personne dans la rue piétonne de la petite ville. A peine, le matin, peut-on y frôler des messieurs à croissants et à fleurs.
Les matins de semaine, ça se remplit, on va boire des cafés dans les bars qui sont tous du côté Est, à l'ombre. Passant d'un parfum de pain frais à celui du petit noir tout juste sorti du percolateur, le facteur pousse les portes des boutiques ou glisse le courrier par les fentes, les vieux de la petite ville se croisent, les ouvrier des espaces verts arrosent ou réparent, les livreurs de limonade et de parfums oublient que c'est piétonnier. On entend souvent des marteaux-piqueurs et aussi un accordéon qu'un Roumain nouvellement arrivé fait résonner de vieilles chansons françaises. On croise aussi des lycéens, entre deux cours, qui viennent acheter leurs clopes ou passent seulement par là, pour ne pas aller en étude. Parfois, ils vont au Match, qui n'est pas dans la rue piétonne mais pas loin (rien n'est loin, c'est une petite ville), ou ils en sortent, avec de l'alcool qu'ils boivent très vite avant de retourner en cours. A l'entrée du Match, il y a le campement des clochards et de leur chiens, qui s'agrandit d'année en année. Des jeunes sont arrivés il y a peu. Parfois, Michou, le roi déchu des cloches, vient jusque dans la rue piétonne pour hurler : "enculés !" et demander une pièce, dans cet ordre-là ou l'inverse. Un jour, il a trouvé ou on lui a donné un sifflet à roulettes. Il s'est installé devant une des parfumeries et s'est mis à jouer une symphonie pour sifflet. Des dames en manteaux beiges qui passaient avec des paniers à commissions regardaient leurs chaussures à talons plats d'un air apeuré, ou droit devant elles, avec, sous la permanente, un air réprobateur qui en disait long mais pas trop, pour ne pas s'attirer les foudres du musicien. Il rigolait en crachant ses poumons, entre deux notes et on parlait de lui dans les cafés, en se marrant pareillement. Un vigile noir est sorti de la parfumerie pour lui ordonner gentiment d'aller plus loin. Une autre fois, à l'entrée du parking souterrain en face du Match, Michou, après nous avoir interpellées ma fille et moi ("une ptite pièce mesdames ?") m'a dit qu'il avait une gamine comme la mienne. Je n'ai pas compris si elle avait l'âge de Sara il y a dix ou 20 ans, ou maintenant. J'ai eu peur qu'elle soit morte parce qu'il avait l'air si triste parfois en la marmonnant, les larmes aux yeux. Il a tout de même souri à ma fille de tous ses chicots, honneur rare. C'est difficile de comprendre Michou, la voix est très abîmée par le vin, les intempéries, les cigarettes, l'articulation est superflue. Je n'étais pas peu fière d'avoir reçu ses confidences. Je suis repassée une minute après l'avoir écouté parce qu'en parlant, j'avais oublié de payer, il ne me reconnaissait déjà plus : "une ptite pièce madame ?". J'aime bien l'ambiance des matins dans la rue piétonne, on peut se prendre à espérer, même tard, qu'il va survenir quelque chose de neuf.
L'après-midi, la jeunesse prend la rue d'assaut. Surtout les mercredis et samedis et, bien sûr, les jours de vacances scolaires. On croise des brochettes de filles toutes pareilles et bruyantes, bras dessus, bras dessous, qui arrivent à prendre presque toute la largeur de la rue, entre les vitrines et les terrasses déployées des cafés, désormais au soleil. Elles ont forcément les cheveux très lisses et brillants, souvent des "couleurs", encore plus souvent des balayages trop clairs, très contrastés, et sont presque toutes sans fesses ni hanches dans des jeans serrés, au-dessus de chaussures pointues. Ce sont les filles qui resteront, les filles des collèges des nombreuses ZEP des alentours, des lycées professionnels. Les garçons des lycées généraux sont souvent du même gabarit qu'elles, même s'ils ne se mélangent pas, presque du même sexe, de dos en tout cas, pas plus de fesses ni de formes. Les culs sont plats et bas, s'excusent presque d'être là. Les garçons trop tôt sortis des lycées pros ou n'y étant jamais entrés, eux, sont costauds ou font bien semblant. Il n'y a pas très longtemps, il rentraient leurs pantalons de sport dans des chaussettes blanches, petits bourvils prêts à enfourcher des bicyclettes grinçantes. Maintenant, ils remontent les jambes du jogging au-dessus des baskets délacées (ils doivent décidément avoir peur de prendre leurs pantalons dans les rayons de leurs vélos), les mains dans les poches. Ils ne les sortent de là que pour saluer filles comme garçons d'une poignée de mains, ou d'un check entre initiés. Quand c'est fait, ils les rentrent vite dans les poches, avant qu'on se rende compte qu'ils ne savent pas quoi en faire, patauds et touchants. Ils tiennent eux aussi la largeur de la rue, on les voit de loin, leurs silhouettes barrent le ciel, telles celles des cow-boys dans les films, on ne les voit pas de près parce qu'on n'a pas le droit de les regarder, de près. Comme des chiens méchants que parfois ils promènent, ils mordent si on croise leurs yeux. "Qu'est-ce t'as, toi ?". Pour ceux qui pourtant s'affichent, le regard qui accoste le leur est une bravade, une injure. Ils croisent les filles, les abordent brutalement, les commentent. Les filles des lycées pros, celles aux chaussures pointues, rigolent ou ripostent, tout aussi violentes, elles s'arrêtent parfois, effrontées, même pas peur. Ils parlent ensemble d'une même voix forte, haut perchée pour les filles. Les visages sont tous différents, les couleurs aussi, on attend un miracle, les bouche s'ouvrent… une seule langue, une seule intonation, les rares mots son vite crachés, tout amochés. Les filles des lycées généraux, celles qui partiront au moins un temps ou en auront l'illusion, passent vite dans leurs chaussures "de bourges", plates et sportives, colorées ou au contraire à talons très hauts qui tordent leurs chevilles sur les pavés, elles ne répondent pas aux injures. Elles attendent quelques grandes enjambées pour se regarder en coin et soupirer. Elles ne vont pas sucer leur père comme recommandé, elles ont eu peur, ne font pas mine, choisissent le dégoût, le rejet. De plus en plus souvent, elles marchent par deux en se tenant par la main, se font parfois traiter de gouines, sourient complices sous les coups d'œil méprisants, méprisent plus fort, bravaches à leur tour, à l'abri des désirs impies, croient-elles. Elles me font penser aux couples de femmes que l'on voyait danser ensemble dans les bals d'antan, quand la guerre ou la paresse avaient pris les hommes. Il y a aussi les couples de jeunes amoureux qui s'embrassent encore aux terrasses mais vite. Plus de démonstration d'amour fou, on a peur que ça dérange, que ça énerve surtout ; ou alors, il n'y a plus d'amour fou. On promène l'autre comme un accessoire qu'on doit avoir, un sac Longchamp, une paire de lunette Ray Ban, quitte à ce que ce soit une contrefaçon.
Derrière les grandes mèches qui barrent les fronts et scient le regard, planquée sous les parfums de marque mêlé en une cacophonique vapeur, la rue est androgyne et sans chair, divisée autrement que par le genre de ceux qui l'arpentent. Paradoxalement, elle est aussi pleine de sexualité brutale et frelatée, d'envies d'enfants pervertis, persuadés de tout savoir de l'amour et de la sensualité parce qu'ils ont vu des photos et des films pornos, petits singes aux gestes candidement obscènes. Je me demande si, le soir, quand tous cessent la parade, ils pensent aux mêmes choses, rêvent les mêmes rêves, se retrouvent sans le savoir en peur partagée, en désir similaire et pourquoi pas pareillement romantique, dans leurs lits. Qui sont-ils quand le début du sommeil délace les masques imposés par le grand carnaval ? Qui sont ces débuts d'hommes et de femmes, souvent nés là par hasard, à cause de la proximité de la grande usine ? Qui me dira les terreurs de ceux-là qui auraient pu grandir de l'autre côté des Alpes, de la Méditerranée, du Levant ? Et celles de ceux dont les arrière grands-parents ont déjà été avalés par les grandes cheminées puis par la terre d'ici ? Quelle destinée a réunis là, perdus pareillement, en quête d'étreinte et de guerre, ces enfants du monde que rien ne prédestinait à se croiser, et qui se frôlent, électriques, dans les 2.530 mètres carrés de la rue piétonne d'une ville à barreaux ? Sous leurs yeux clos, que taisent-ils quand la nuit les prend ?
Bien sûr, dans la rue piétonne de la petite ville, il y a aussi, en plus des familles, des couples qui traînent là depuis 30 ans, des femmes sous les voiles, des enfants qui chassent les pigeons et des policiers à pied ou à vélo, ceux qui marchent seuls. Le violoniste pressé d'arriver au conservatoire, la vieille aux seins énormes qui avance péniblement derrière eux, la jeune vendeuse de chez Séphora qui, sous son casque de cheveux noir corbeau, cloue le pavé de ses talons aiguilles, exige qu'on la désire, toise ceux qui le font, guette ses dizaines de reflets dans les vitrines, le laveur de carreaux qui vieillit sous sa perruque toujours de travers, le jeune homme qui, mercredi dernier m'a touchée en plein coeur. Il allait seul au milieu du monde comme on marche sur des braises, très vite pour ne pas se brûler, pour ne pas avoir mal. Il avait enfilé une panoplie presque à la mode, pour ne pas dépareiller, avait tenté de dompter ses courtes boucles blondes qui ne voulaient manifestement pas plier aux diktats des coiffeurs. Maigre lui aussi, le cou perdu dans le tee-shirt, son regard le précédait, en éclaireur, en oiseau vif et inquiet, explorant vite tous les recoins pour débusquer l'ennemi, l'autre, celui qui pourrait le repérer, le désigner, dénoncer l'imposture, le dévorer. Différent et décidé à ne pas le montrer, comme tous, plus conscient que tous, malheureux. La foule était particulièrement dense, il marchait sur le côté de la rue, pour ne pas avoir à contourner un des groupes qui labourent de leur large sillon la rue de l'après-midi de vacances. Croiser sa terreur m'a fâchée, j'ai eu envie de faire dégager les autres, Lautre, cette masse compacte et dangereusement bête, de la faire exploser en centaines d'individus défaits des armes acérées de la meute. J'avais envie de lui ordonner de ne pas trembler ainsi, de ne pas vouloir se fondre, j'avais envie de lui faire plus peur encore que le monstre, d'être cet autre monstre qui lui ordonnerait d'être simplement lui-même, semblable à tous, unique. Je me suis assise un peu plus loin à une terrasse, toujours fâchée et triste. Un ersatz de Julien Doré, mais roux de poil, mais maigrelet, mais pâlot, mais pas beau, s'écoutait parler en fumant terriblement négligemment. Une jeune fille à queue de cheval et rire hauts lui donnait la réplique. Tout à coup, il s'est penché vers elle et lui a dit : "regarde le mec, là, on dirait le PD de la Nouvelle Star". Elle s'est retournée et a ri un peu plus fort : "Oh putain ! on dirait lui ! t'as vu comme il tord le cul ?". J'ai eu peur qu'ils aient ainsi harponné ma précédente proie, le doux jeune homme, j'ai guetté le reflet de leur butin avec appréhension dans la vitrine noire du café, j'ai aperçu un autre solitaire qui ondulait, c'est vrai, à travers les vagues serrées, le nez en l'air et la démarche dansante. Ce n'était pas mon peureux, c'était son inverse, un insolent au milieu de la voie, royal et provocateur. J'ai souri.
Je pense à une autre solitude éclatante, il y a un peu plus longtemps. J'attendais devant un rideau jaune moutarde, dans un magasin de vêtements, que ma fille me montre comment lui allaient ses nouvelles convoitises. Un trio de petites nanas à chaussures pointues et bassins de jeunes puceaux avait envahi une autre cabine et gloussait en essayant des jeans pour fillettes de 12 ans. Une fille est arrivée, en longue jupe verte, les cheveux relevés dans un lourd chignon de cheveux ondulés, impossible à contenir, sans aucun maquillage. Les trois filles ont ricané un peu plus fort. La fille a été obligée d'ouvrir pour voir dans le grand miroir comment lui allait un jean tout simple, même pas "slim", même pas "carotte". Les filles se sont poussées du coude, l'ont regardée sans vergogne, des pieds à la tête elles l'ont passée au scanner, refusée, haïe instantanément. Elle avait des fesses, elle avait des cuisses, un joli cou rond, des seins sans complexes et peut-être bien sans soutien-gorge, sa féminité débordait de partout, sa chair était paisible et visible, sans provocation, naturellement, de façon insoutenable. Elle n'a pas senti ou n'a pas fait mine, les lances des li
lliputiennes. Elle est rentrée dans sa cabine, intacte. Une des trois filles plates a grincé : "grosse vache" et les deux autres ont ri très fort. J'ai encore entendu : "j'aurais trop la honte avec un cul pareil". J'ai compris pourquoi ma fille entrouvrait seulement le rideau, se contorsionnait à l'entrée de sa minuscule prison pour s'apercevoir dans le miroir, et puis me guettait du coin de l'oeil pour avoir mon avis forcément muet.
On peut avoir l'illusion de quitter cette rue, avant même qu'elle finisse, par une de ses trois issues à l'Ouest ou par le passage sous le "¨Prisu" à l'Est. D'autres magasins, d'autres miroirs, d'autres envies le long des vitrines et même un peu plus loin, à l'écart, des livres. Mais, dans la petite ville, on finit toujours par revenir dans la rue piétonne et par ne plus en sortir ; nord-sud, demi-tour, sud-nord, les yeux sur l'horloge de la gare qui dit le temps perdu, sans qu'on la croie.
03 avril 2009
[Notamment]..........

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Tandis que je vous écris, des feuilles mortes à l'automne dernier viennent encore danser sur la terrasse et les deux jeunes chattes aux mêmes teintes qu'elles, du côté chaud et silencieux de la vitre où elles se cognent, rêvent avec fièvre de les attraper afin de savoir enfin le bruit qu'elles font sous la griffe. Le lierre frémit au nord d'un arbre dont j'ai oublié le nom, penché sur la tombe du chat noir que j'aimais, effleuré sur sa droite par les derniers rayons du soleil qui va disparaître derrière les pins, au-dessus du talus. Sur les ombres qui demeurent encore au sol, des phasmes de bois mort paressent entre deux rafales. Je sais que plus loin, dans tout ce que je ne vois pas, les forsythias sont presque complètement fleuris malgré la rudesse de l'hiver dont subsiste la fraîcheur, comme persiste parfois le parfum d'une femme dans une pièce qu'elle a quittée. Je sais aussi que les magnolias préméditent leur splendeur au-dessus des futures pivoines.
J'imagine que des femmes et des hommes marchent dans des rues qui me sont familières, posant leurs pas où je n'ai pas laissé d'empreinte ; des enfants sortent de l'école l'espoir au corps léger, d'autres ont peur à l'hôpital dans des pays que je ne visiterai jamais ou dans le mien, des églises s'effondrent, des hypermarchés s'érigent dans les champs, quelque part un jeune homme meurt dans la boue, du sang coule de sa bouche pleine, un peu plus loin un autre roule sa langue pour la première fois à une langue amie qui chante en même temps que la sienne, des costumes impeccables défilent dans des voitures brillantes comme des jouets et, dans ces costumes, dans ces voitures, de tout petits garçons parlent de la fin du monde ; une femme courbée sur son violoncelle fait pleurer le bois et les oiseaux, une plus vieille replace le foulard sur ses cheveux puis s'incline à nouveau au-dessus des coquelicots, un nouveau-né s'éteint contre un sein vide, un vélo grince sur un chemin bordé de pierres sèches, un camion en double un autre sur l'autoroute surchargée, une voiture lancée à vive allure doit freiner brutalement ; une fille coupe le fil de son ourlet entre ses dents très blanches et laisse sur le bas de sa nouvelle jupe une goutte de salive, un mari inquiet pousse la porte de la maternité avec un couffin dans les bras, une secrétaire réprime un bâillement pour répondre au téléphone et jette un coup d'œil à la pendule, un touriste roule le long des vagues dans un bus climatisé en scrutant l'écran de son appareil photo où pose une danseuse du ventre vêtue de rouge, une épouse sort de la chambre vide de son mari emportant un sac poubelle plein de ses affaires, un oiseau pique sur l'eau verdâtre du bassin olympique fermé jusqu'en juin, la mer monte, un homme jouit, une femme hurle, le chirurgien apprend à la mère qu'elle doit préparer ses enfants à vivre sans elle, une fillette, qui a au coin de la bouche une minuscule trace de chocolat sur laquelle elle passe la langue, enfile ses chaussons de danse ; un professeur de philosophie perd le fil de son discours, des adolescents ricanent, un amant regarde sans sourire sa maîtresse endormie, est-ce elle qui rêve ?, une bouche mâche une galette de terre, un chien se fait écraser, un réalisateur crie : "ça tourne !", un vieillard appelle pour la bassine, quelqu'un que j'ai peut-être aimé et perdu aide son fils à faire ses devoirs, un ouvrier appuie sur la touche "7" de l'ascenseur, une femme dégrafe son soutien-gorge et se met à fredonner, un cœur de soixante ans bat sous une poitrine de trente, au bord d'une piscine turquoise, quelqu'un aboie : "grosse putain !", une mésange tombe du nid, des poings frappent, un nez explose, un chant apaise, des mains forcent, une voix murmure : "encore", une gamine rousse sort en courant de la boulangerie avec le pain du soir pour la famille, un président chie dans de la faïence parfumée, quelqu'un crache par la fenêtre, un rire jaillit, une balle transperce un crâne, un train passe ; deux regards se croisent au passage à niveau, les barrières se relèvent, la conductrice redémarre, l'homme dans le compartiment reprend son livre. Quelqu'un écrit.
15 mars 2009
j'ai des doutes, est-ce que vous en avez ?
19 février 2009
[Solveig Song]..........
Presque trois mois sans écrire. La vie qui va. Deux réveillons à préparer. Un sapin confié à Sara, ma fille. Elle a choisi de parler d'enfance, dedans des bonbons et des cotillons, le chat botté aussi, des bouts de zan, des oiseaux et de la lumière, des arc-en-ciel. Mon frère en permission, décidé à se cuiter, chansons paillardes. Pas de neige dehors, une semaine avant, oui, juste après, oui, mais pas le soir de Noël. Il y avait un chien aussi, Dino, tout droit arrivé de Sicile. Une drôle de chose, croisée entre basset pour le corps, et labrador pour la gueule (une longue oreille triangulaire toujours dressée tandis que l'autre reste couchée) avec une once de pingouin dans la disposition des pattes de devant. Gimmick de la soirée : "quel connard, ce clébard !", mon frère aime les rimes et le chien aimait son mollet. Ma belle-mère a repris de ma foccacia, elle m'en reparle, elle en veut, je lui en ai promis pour sa sortie d'hôpital. On a eu très peur mais je crois qu'elle va mieux, qu'on peut espérer. Il a fait souvent gris sur les collines, à travers les branches, l'hiver est rude cette année, il gèle puis il neige, puis il pleut et le vent et à nouveau la neige. Des voitures s'encastrent contre des ponts, on glisse sur les trottoirs, les doigts meurent, jaune cireux, sur les volants glacés après avoir gratté les pare-brise, on souffle dedans, aux feux rouges. Les jours s'allongent tout de même un peu, le matin les écureuils ne sont plus de simples ombres chinoises sur un ciel plus sombre qu'eux, j'aperçois désormais leurs couleurs sur les branches, depuis le lit. Un oiseau que j'ai imaginé en pierre grise a soufflé toute une nuit au pied du lit, j'ai été obligée de fermer la fenêtre, son cri entrait par mes pieds nus, s'insinuait sous chacun de mes ongles, j'appréhendais de le voir se coller à la vitre, un gouffre vertical qui m'aurait exigée. Il chassait à travers les arbres, on entendait des couinement parfois, une plainte brève et aiguë de proie transpercée. Le chat qui ressemble à Jean Gabin boîte. Je n'arrive pas à l'empoigner pour l'emmener chez un vétérinaire, il ne tient pas dans les pièges de la SPA, trop gros. Parfois je ne le vois pas pendant deux jours et je crois qu'il est mort. Quelqu'un lui a jeté un seau d'eau un jour qu'il faisait -4. Je l'ai essuyé et lui ai posé une bouillotte dans sa cabane, à côté de sa gamelle. Nouvel An. J'avais mis des paillettes sur mes cheveux que je n'ai toujours pas eu le temps de repeindre de marron juste tombé ; je m'aperçois que j'ai vieilli, j'ai des cheveux blancs dans ma frange. Je crois que j'aime bien, même si je vais bien finir par les cacher.
Janvier et l'appartement de mon frère, qui fut celui de mon enfance, dans lequel personne n'avait pu entrer depuis cinq ans. Impossible, il refusait, clef à l'intérieur du barillet. Tenter de mettre de l'ordre au chaos. Indescriptible. Essayer toutefois d'ébaucher le tableau : toiles d'araignées en voiles épais posées sur des terrils, train fantôme, détritus, vomi, radios, chaînes, couteaux, sabres, épées, pisse dans des dizaines de bouteilles en plastique, statues, Laurel et Hardy, Adonis, un cow-boy, mille bouteilles pleines d'alcool, du verre, des bibles, des publicités, des pots de yaourt vides, du moisi, sous les fours rouillés, sous les sacs poubelles éventrés, un frigo plein de disques, un autre frigo plein de pourriture, un poster de chaton, une petite fille en robe bleue qui cueille des coquelicots, des centaines de fleurs en tissu, des nains de jardin, des vases chinois, Tintin sous une sorcière rouge, un orgue, des toilettes souillées, brisées, il ne reste qu'une partie de la cuvette, inutilisable, un très vieil album de Mickey sans couverture, la baignoire remplie de cartons d'emballages vides, un téléphone piétiné, plus de sol visible. Pelleter. Jeter. Le bruit des choses qui tombent dans l'oubli définitif et s'y brisent. Trois c
amions-bennes. 1m20 de détritus dans la cuisine. Archéologie ; sous les couches parfois des trésors, un vieil armagnac, une bassine en cuivre. Des coups au cœur : les rideaux de cuisine cousus par ma mère il y a presque 40 ans ; leurs carreaux rouges et blancs à l'époque, pour aller avec le sol qui revoit petit à petit le jour et dont on ne sait plus la couleur. Maman ne te réveille pas, ne regarde pas. Les porte-plantes que tu accrochais au balcon, rouillés sous le tas, le chien noir et blanc en faïence, celui avec un long cou et un collier rouge, qui trônait sur la commode du fond du couloir, intouché dans sa tombe ; les tournesols de Vincent, dans leur cadre doré, les lettres encore sous enveloppes tachées… L'évier, maman, l'évier. Tu te souviens de la petite friture qu'on ramenait avec papa ? que tu vidais sur l'évier, la choucroute que tu y lavais, le linge que tu y tordais... L'évier, la vaisselle, ton dos en blouse fleurie, le produit vert pour faire des bulles, l'évier maman... 3 centimètres de quelque chose qui ressemble à du mazout, des verres, des couverts englués, l'odeur. Ali tient la pelle de chantier, il brise le tas, j'ouvre les sacs de 100 litres, je les lui tends, penchée, il remplit, je prends parfois les gravats sur les pieds, je tends la main au passage pour sauver ce qui peut l'être. Il ordonne "on change de sac", je perds mes gants trop larges qui tombent souvent. Des larmes montent. Alors il me dit : "j'ai déjà vu pire" et j'ai envie de l'embrasser pour ce mensonge-là. On boit du café de la thermos. Il me tend des bières de 10 ans trouvées dans le crassier, les restes des étiquettes sont illisibles : "elle est toute fraîche !" Et je ris aux éclats. Je mouche noir, je tousse. Ali a un masque et pas moi. En rentrant, tout les vêtements de chantier à la machine, sous la douche, de longues minutes, toute l'eau se confond. Mal. Un voyage dans le temps, trente-trois ans en arrière, pour s'apercevoir que désastre il y a bien eu, que l'enfance a été broyée. Les fleurs sur la tapisserie en lambeaux en attestent, c'est là que j'ai grandi. Dévasté le passé. Il faut nager en eau profonde désormais, sans pause, sans le secours de souvenirs intacts ou rêvés comme tels. La réalité toute crue, la folie et le présent ont imprimé de leurs doigts crasseux les photos.
Je me souviens encore de ce jour de janvier 1976 où il a basculé, mon yéti de frère. Il est entré dans cette même cuisine, qui sentait encore bon le repas de ma mère, nous étions autour de la table, l'école allait reprendre, le chat ronronnait ailleurs, son ventre était plein comme les nôtres, chaud aussi. Il a hurlé subitement des horreurs, que ma mère était une putain et la Vierge Marie, qu'il était Dieu et moi le diable, il a dit qu'il avait eu un accident de la route, 15 jours plus tôt, et que depuis il ne dormait plus ; mon frère de 26 ans que je ne connaissais pas a crié aussi qu'il avait un frère jumeau de 18 ans et venait de le découvrir (je me souviens que je me suis imaginé ce frère miraculeux, que j'ai été contente un instant que quelque chose arrive, un nouveau, juste avant de me dire que c'était impossible). Il vociférait à en cracher, j'ai reçu des postillons, on a dû l'entendre partout, vous ne vous en souvenez pas ? On m'a mis un Tintin dans les bras (ma sœur ?), ça devait être "le sceptre d'Ottokar", je crois. J'ai traversé le couloir pour aller chez la voisine, madame B. En passant devant la salle à manger, j'ai aperçu mon père sur le balcon, penché par-dessus la rambarde. Il s'est retourné, j'ai vu qu'il pleurait. Papa ! Plus tard, ils ont emmené mon frère qui hurlait toujours, des sirènes et des gyrophares, la camisole. Je n'ai rien vu. Je relisais Tintin pendant que madame B. se mouchait, elle nous aimait bien.
L'enfance jusqu'alors était une terre plate et minuscule qui miroitait au soleil comme un plateau d'argent ciselé que l'on aurait porté, à travers un jardin, jusque sous l'ombre tiède des arbres ponctuée de lumière en gouttes. La main qui tenait le plateau semblait ne devoir jamais faillir. Il y avait eu une bosse sur le chemin, les larmes de ma mère une seule fois, quand la sienne était partie, mais le plateau s'était vite stabilisé. Dessus tout brillait, mon léger monde en cristal. Le bloc blanc et bleu, ma sœur de 10
ans mon aînée qui était la plus belle et à laquelle j'offrais des fleurs de pissenlit, le mini-vélo Peugeot, les buissons sous la voie ferrée, les prés derrière, le plongeoir au loin. La vie était un carré de soleil sur une pelouse, un soir d'été, il y faisait tiède. J'étais tombée, on m'avait poussée dans les orties, et puis sur le macadam, il ne faisait pas bon être bonne élève ou bien habillée au bloc, j'avais saigné derrière la tête, j'étais restée deux jours et deux nuits à dormir et on avait cru que je dormirais toujours. Mais je m'étais réveillée (je crois ?). J'avais trouvé un oiseau au ventre brûlé dans une boîte de conserve ; la vie était un songe qui toujours redevenait lisse et brillant, les pierres y étaient vite avalées sans troubler la surface, l'oiseau trouvé froid dans une boîte de conserve, conduit chez le radiologue du bout de la rue, posé sur son paillasson, sauvé sûrement par tous ces gens en blouses blanches, ramené de parmi les oiseaux morts torturés après le coup de sonnette et ma fuite. Mon père si gentil et toujours fatigué ne partait pas puisque je lui demandais de rester, je cachais son manteau. Ma mère ne finissait jamais par faire "les papiers du divorce", elle se contentait d'allonger le Kiravi avec de l'eau et de faire des marques sur les bouteilles. Je mangeais de l'herbe, je suçais des cailloux, j'apprenais des poésies, j'élevais des escargots et des grillons, j'attrapais dans des verres retournés des sauterelles que je libérais tout de suite, affolée par leurs bonds, des chenilles vertes glissaient velours sur mon bras, je descendais un carton plein de déguisements, théâtre avec les copines, j'aimais le son des talons de ma mère sur la route, j'appuyais ma joue à la chemise à carreaux de mon père, je sentais le tabac des gauloises dans sa poche-poitrine, je regardais de tout près son œil si pâle, la fragilité de goutte de savon de son globe oculaire saillant. Je pensais que nous mourrions tous ensemble, en voiture, sans rien sentir, un jour lointain dont je n'avais pas peur. La rue des Prés se déroulait sous mes chaussures vernies, au centre du plateau d'argent. Un long chien noir et luisant aboyait derrière une grille rouge quand je me rendais à l'école, alors je mettais un pied sur la route, le printemps revenait vite et la fête foraine aussi, j'avais de nouvelles chaussures jaunes comme des poussins de Pâques. Sur mes robes, des fleurs. Du sable plein les cheveux quand je rentrais du bac à sable du deuxième bloc où j'avais creusé des souterrains, ma main gauche rejoignant la droite à la fin, sous les grains, la reconnaissant à peine ; quel est cet animal que je touche de l'autre côté du monde ? On traversait parmi les grillons pour aller à la piscine. Le paradis a une odeur de chlore et de crème solaire mêlés ; orange : bouée, robe de ma mère, maillot de bain ; bleu : mes yeux et les leurs, l'eau à travers les grilles qui frémit et appelle mon corps, les portes des cabines ; sons : les pieds nus encore mouillés qui courent sur les pavés, les cris, la planche à 1 mètre sur laquelle un jeune homme prend son élan en sautant, les abeilles et les chuchotements, le chuintement des gouttes restées dans l'oreille droite. A travers l'eau, le ciel, sous l'eau le bruit des pieds qui se posent sur l'échelle.
J'apercevais des arabesques de soleil, des rayures d'ombre sur les murs, j'avais parfois mal au ventre et je buvais alors de l'eau de fleur d'oranger, mon père posait sa main sur moi tandis que ma mère remuait le sucre dans le verre, le chant de la cuillère qu'on tape sur le rebord du verre pour bien l'égoutter. Flo au quatrième que j'allais chercher pour jouer, que je mettais en pyjama avant que ses parents ne l'appellent, pour qu'elle reste dormir, ma meilleure copine de Flo, ma promesse de Flo, les poupées autour de la table pour la classe, le chat qui faisait rouler mes crayons par terre, mes colères de maîtresse d'école intraitable, voire un peu sadique, mes mensonges démasqués, mes rêves de danseuse. Les rédactions que la directrice lisait à toute la classe, le tableau qu'elle me laissait laver, et puis essuyer, et puis relaver et puis essuyer à nouveau pendant le cours de sport. Toujours la joie de rentrer, le soulagement, au septième étage le nid ciré, le jeu : deviner ce qu'avait préparé ma mère, juste au fumet : imbattable. Quand il y avait du vent, le sifflement aigu contre les volets, dehors le danger. Les couchers de soleil sous le gilet crocheté maison, depuis les géraniums rouges et blancs, la
vue sur toute la ville et bien plus loin encore. Des marrons brillants comme de petites planètes dans les poches, des feuilles cramoisies mises à plat entre les pages des livres, les sapins jusqu'au plafond avec les bougies qu'on pinçait doigts mouillés, pour les éteindre, et puis la neige sur laquelle je me couchais, bras en croix, cachée derrière le bloc où mes parents n'avaient pas de fenêtres. Allongée sous les flocons, langue sortie, le corps qui s'enfonce, bras en croix, le crissement que ça fait, un bruit de cuir et de coton, juste avant l'immobilité rentrer trempée, toujours rentrer, en courant, vite vers le poêle, le "continu", avec le seau à charbon à côté. Au chaud.
Tout ça sur un petit plateau dont je ne voulais pas connaître les contours.
En janvier 1976, juste avant le déménagement et le collège, mon frère a volé le plateau d'argent, s'en est saisi violemment, l'a renversé d'un coup d'un seul, fracassé. Il a dansé longtemps un gigue folle sur les débris.
Nous sommes partis du bloc, il y est resté, a refait l'œuf entre deux crises, deux délires, deux internements, les menaces de mort, les évasions, le harcèlement, la nuit son doigt sur la sonnette et ses cris de rage, les imprécations. Se réfugier au grenier dans les bruits des bêtes et des fantômes qui y nichent mêlés à celui de nos coeurs qui pulsent, trop rapides sous nos peaux de papier. L'œuf a fini par le dévorer, l'appartement est devenu tombeau, sanctuaire, dans le salon le buste géant de Toutânkhamon sous la dentelle des araignées fossilisées (les voisins qui passent voir quand le passage est fait : "oh il a des belle choses tout de même !") avait l'air d'apprécier la mort qui lui tenait compagnie. Tant pis pour le pharaon, j'ai fait reculer la mort d'un quart de pas, elle s'est roulée en boule dans un coin, sous le flipper ou l'horloge comtoise, peut-être dans la chambre du fond, sûrement, celle que je n'ai pas pu débarrasser. Oh, je ne me fais pas d'illusion, elle ne dort que d'un œil, elle est bien là qui attend. Nous avons rendu à mon Diogène de frère une cuisine, une salle de bains, un lit avec une couette, des toilettes immaculées. Il est rentré de l'hôpital. Il a vomi dans l'évier neuf et est allé se coucher avec ses chaussures dans les draps propres. Il recommence à empiler. Déjà. Les lecteurs DVD, les nounours, les lampes, les nains de jardin, les pendules toutes arrêtées. Cinq postes de radio dans la cuisine, derrière la porte des achats insensés. Mais il prend ses médicaments, même s'il fait descendre ceux contre le diabète avec du soda turc à la fraise. Il a l'air content. Il ne sait pas encore que nous venons de faire un signalement au Procureur pour qu'il saisisse le juge des tutelles.
Pendant toutes ces semaines sans mots, il y a aussi eu les 50 ans de mon-mari. Mon-mari a 50 ans. Qui y croirait ? J'ai fait semblant, moi, mais pas une minute je n'ai marché. Il a 28 ans, mon-mari ! A vie dans son gilet brun de mai. Cachés les invités derrière la mairie, dans la salle jaune. Cachée la nourriture préparée chez Flo pendant toute la semaine, en douce, les cakes, les feuilletés, les gâteaux. Cachés le vin, les assiettes, le tire-bouchon. Panne de voiture : "au secours, j'ai besoin de toi ! Cette saleté a fini par lâcher ! Viens viiiiite !". Mon-mari qui arrive aussitôt, sans manteau, affolé par mon affolement, me trouve en colère et triste (Sarah Bernhardt !) près de ma voiture en travers du parking vide, qui interroge "qu'est-qui est arri… ?" ; il entend la guitare électrique, il me regarde, soupçonneux, je souris vaguement, hausse les épaules. Dans son œil : "qu'est-ce que tu as encore inventé ?". Je murmure : "va voir". Il entre dans la salle et ressort aussitôt. Il n'en revient pas. Les yeux brillent. On rentre ensemble, les amis, la famille, tout le monde ou presque est là. Le yéti est en fugue, je le retrouverai dans l'après-midi, sa maman est en réanimation mais hors de danger, on ne lui dira que le soir. Pour la journée, juste : "elle a la grippe ". Mon-mari est épaté, heureux : "Mais ! Comment ? pourquoi ? et vos voitures elles sont où ? Oh !". Plus tard on ira lui chercher sa guitare et le piano de Sara. Oh Happy Day.
Autre joli moment, ce miracle en expansion qui me tient debout : ma fille chante. Merveilleusement. Sa voix fait le silence. Elle commence à accepter et à dompter sa fragilité. Alliée à sa très grande force, paradoxe, ça donne une voix qui brise les cœurs les plus glacés, ramène à la douceur, à la beauté. M'accrocher à ce concert au milieu du chaos, un moment de grâc
e, une jeune fille un peu décoiffée aux joues roses et aux yeux en miroir de ciel. La métamorphose devant le public. Elle était Solveig dans sa longue robe et chantait la musique de Grieg, les mots d'Ibsen devenus siens, sa passion indéfectible, son espoir entier, sa foi en l'amour éternel. Son âme s'envolait, tendue en notes hautes, plus haut que le plus haut des nuages. Elle a percé le toit, on a vu la nuit au-dessus de nous, pleine d'étoiles, avec l'aube derrière. Elle était la fée et la branche, la femme, l'oiseau. Si belle ! Si belle quand elle chante. Un secret, un voile qui s'écarte. Les gens frissonnent. On pleure. La voir s'en aller, n'appartenir à personne et en être parfaitement, miraculeusement, heureuse. Au-dessus des ruines, caresser du regard son ventre blanc qui nous survole, espérer que le vent la porte toujours plus loin. Il y a une semaine, elle a eu 17 ans.




