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A force de ne pas la recoudre cette poche trouée, il fallait bien que ça arrive, ça me pendait au nez. Plusieurs fois déjà je nous avais ramassés tout cabossés, sur le chemin, j’avais soufflé sur la poussière, remis du neuf , recollé, nous avais ressaisis fort au chaud de ma main, serrés.

Et puis on relâche l’étreinte... parfois, on pense furtivement à autre chose, on dit bonjour à gauche à droite, on ouvre les mains pour saisir un bidule ou un machin, une autre main, un mouchoir, un bâton de rouge à lèvres, on oublie ; ou alors, tout bêtement, épuisé, on s’endort et les doigts se défont de la pierre. Le trésor brinquebale dans le tissu, trouve la sortie et s’enfuit. On ne l’entend pas, cette fois, on n’entend pas le bruit qu’il fait en atterrissant sur le sol. Peut-être parce qu’il s’est envolé pour cette fugue-là ou peut-être parce qu’il a chuté sur de l’herbe, sur un tapis de gymnastique, sur un bout de ouate qui passait, sur un chat qui dormait au soleil… Toujours est-il qu’il ne fait ni gling ni glang, il est par terre ou ailleurs, il n’est plus dans notre poche et on ne le sait pas, on continue sa route ou son rêve, si on dort. Quand on veut remettre la main sur l’agate, sur la bille précieuse, on a le cœur qui se fend en deux. Ou en mille. On ne peut pas compter. On sait qu’on l’a perdu, c’est tout. On a du mal à respirer alors on ne respire plus. On se vide d’air et du reste, on résonne, on déraisonne, on tombe aussi, comme le trésor, tout en dedans de nous, au plus profond et même plus loin. On pourrait se perdre à tomber ainsi. Il faut faire attention mais on ne fait attention à rien. On demande à ceux qui passent «vous ne l’avez pas vu ?», on appelle, on crie, on se tait, on pose des affichettes sur les poteaux le long des routes, chez la boulangère… «recherche le trésor du fond de ma poche trouée». On gribouille son portrait en dessous de l’annonce mais on n’a jamais trop su à quoi ça ressemblait alors on a du mal, ce n’est pas très réussi. De toute façon, personne ne le reconnaîtra s’il le croise, même s’il le ramasse, même en le regardant de tout près ; il n’a pas de nom, il ne pourra pas le lui demander, le trésor finira recouvert de terre ou sur une cheminée au milieu d’autres cailloux grappillés au hasard de promenades. Loin de nous. Ou tout près mais sans qu’on le sache. Loin de nous. On se maudit, on se couperait bien la main qui a lâché la pépite, on lui fait la gueule, on la laisse pendre, on ne lui permet même plus de venir essuyer les larmes, les larmes on les avale, ça ressemble à la mer, on boit la tasse et on n’a plus jamais soif, la bouche est brûlée.

A force de ne pas la recoudre cette poche trouée, il fallait bien que ça arrive. Je me demandais… Tu ne regarderais pas dans ta main si… non ? Non, bien sûr. Tu es si occupé, tes mains tu ne peux pas les garder fermées… Mais toi qui partageais le butin, tu sais à quoi ça ressemblait. Si. Ferme les yeux… tu vois, tu sais. Tu ne voudrais pas essayer de nous retrouver ?