troisoleils
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L'été ment, on le sait : le beau temps ne durera pas, ni la douceur des choses et la liberté conditionnelle des corps s'arrêtera bientôt devant les armoires à vêtements. Mais quand on étend les bras, là, sous le pin où guette une mésange, que l'on a derrière sa minuscule tête tout le ciel que l'on sait posé sur la mer sans fin, alors rien n'est éphémère ni plus vrai. On appartient à l'écorce et à l'oiseau comme ils sont à nous : pour toujours.

Oui, si je ferme aujourd'hui les yeux, sous mes paupières durent la tiédeur et le vent, les voiles qui filent, le sable où vont les fourmis sous les miettes, la menace des guêpes tout près du poil des chats, le rythme de la vague en réponse à la mécanique des cigales ; survivent un éclat de soleil sur la guitare à côté de sa main, tous les levants incendiaires après les aubes violettes, la fumée que rendent les braises du repas, les ronds de sel sur ma peau à la crème, les voix aimées mêlées, si proches qu'elles pourraient être la mienne. Je les porte encore au milieu de la poitrine sous ma peau, comme un pendentif dont je cacherais la splendeur.

Mais si j'y regarde de plus près… est-ce que persiste, en filigrane du souvenir, telle une tache délavée presque imperceptible, cette sensation furtive de songe, perçue parfois sur la plage laiteuse du début de septembre quand la chaleur s'atténue, ce malaise léger comme un voile gris perle à travers lequel les choses s'épousent trop idéalement et les silhouettes des derniers baigneurs se meuvent si parfaitement ? Et la nuit demeure-t-elle qui vient, épaisse, engloutir brutalement la mer tandis que  la lune reste  accrochée aux montagnes ? Entend-on encore, plus noir que la nuit elle-même, le cri aigu de l'oiseau-machine qui la scande, métronome oppressant ?

La mer sépare. De quel côté du monde est-on quand on la regarde à la fin de l'été ? Si loin. Peut-être morts. Sur la carte postale, on écrira sans mentir : "ici, c'est le paradis" ; puis on retournera écouter la mésange sous le pin.