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- Je suis la pire des daubotes !
Elle crie dans le couloir. Elle crie lentement, comme beaucoup ici : les voix sont au ralenti, alourdies par la prescription médicale, ça donne de drôles de sons, empâtés, des cris dans des oreillers qu'on articulerait en cauchemar, qu'on croirait articuler.
- Ici, je ne progresse pas, je régresse. Elle prononce : "regraisse". Elle regraisse la petite fille aux chaussons roses et à la voix éteinte. Elle fait les cent pas dans le couloir beige. Un papillon à la lumière, elle attend sa mère qui sortira bientôt du travail. Elle vient de se réveiller, elle voudrait sortir.
- Je suis nulle, nulle, nulle !
Une aide-soignante laisse tomber son chariot et va vers elle.
- Mais non, tu n'es pas nulle.
- Si !
- Non…

elle la prend doucement par la taille, l'assied avec elle sur une marche de l'escalier.
- Regarde tout ce que tu sais broder, tricoter. Moi j'en serais bien incapable.
La jeune fille qui a 18 ans chez les fous la regarde, pas tout à fait dupe mais un peu apaisée.
- Tu veux jouer à quelque chose ? Tu veux que je sorte un jeu ?
- Non merci madame, ma mère va arriver.

Elle va coller son visage à la vitre de la porte du dehors où la nuit est déjà appuyée, puis retourne dans la chambre, s'assied sur une chaise, dos à la fenêtre et se met à broder frénétiquement, le visage tout proche de l'ouvrage. L'aiguille frôle les lunettes, la peau du nez, les lèvres cousues enfin. Sa voisine de chambre n'a pas bougé, couchée elle regarde son visiteur, peut-être son mari, assis à son chevet. Il a la tête baissée sur  des mots croisés.
C'est Mireille qui s'y met. Depuis l'autre côté du couloir, elle réclame à manger, assise dans toute sa graisse inerte.  Personne ne lui répond, les infirmières boivent le café. L'aide-soignante a repris son balai.
- A manger ! J'ai faim ! nom de dieu ! bande d'enfoirés !

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Puisque rien ne vient, elle se lève, ça lui prend des siècles. Elle se poste au seuil de la chambre. Elle occupe toute la largeur de la porte. Son regard croise le mien, en face. Elle a un œil mort, l'autre scrute. Elle se met à rire très fort, brièvement. Elle sort une cigarette de sa poche de jogging et entame sa lente marche chaloupée vers la porte du "patio". Je respire, elle me tourne le dos, elle n'a rien dit. Pas d'insulte, je n'ai pas pris l'averse.

 

Lepatio, c'est un bout de terre boueuse de 6 mètres sur 6 où sont entreposées l'une sur l'autre d'incongrues tables de jardins en fer forgé qui  rouillent sous la pluie de décembre après avoir rouillé sous celle d'autres novembres. Il y a encore quelques brins d'herbe dans la boue, sous le grillage mal caché par une haie de thuyas. On vient fumer là, entre suicidés de l'avant-veille, alcooliques, juste déprimés, méchamment dépressifs, attardés, on vient fumer là mais comme il fait trop froid, on ne sort pas vraiment, on souffle juste la fumée du côté du dehors. On reste dans le couloir au sol de ciment, aux murs jaunes d'un autre siècle, sous le néon blanc qui ne cache rien des dalles du plafond écroulées, de la plomberie rafistolée, du sordide insupportable qu'on finit par ne plus voir. Il y a un bout de tuyau qui ne va nulle part, deux colliers fixés au mur, un bout de tuyau. Une histoire de fous ("ils ne sont pas tous enfermés"). L'ambiance ressemble à celle des autogares d'antan, les soirs d'hiver, entre nuit d'encre et lumière trop crue. Pas de demi-teinte et on gèle, debout devant la petite porte sur le monde ; de l'autre côté de la haie, cinq mètres à peine, la grille de l'hôpital et la rue, des voitures qui passent, des bus illuminés plein de gens assis au chaud, la devanture d'un coiffeur "tout pour les nouvelles chevelures", celle des Pompes Funèbres.

La petite doit trouver le temps long au-dessus de son aiguille. Elle parle.
- Même quand je joue à un jeu qui me plaît, je peux pas, je peux pas ! "Je suis trop grande" pour le jeu. Pourquoi je serais trop grande ? Je ne suis pas trop grande !!!  La pire des daubotes ! Mon père est un connard, un sale connard.
Sa voix vole plombée dans le couloir. Elle rencontre celle de Mireille qui, revenue du patio, appelle toujours son repas, menaçante entre deux éclat de rire incongrus ; derrière elle on entend Goldman qui s'échappe de la radio "A nos actes manqués" ; ça ne s'invente pas. Vient se joindre au chœur une troisième femme, la dame de la chambre 11, la seule individuelle, avec des barreaux aux fenêtres. Elle lit. A haute voix, un peu plus claire que les autres, appliquée et monocorde, qui s'étrangle parfois mais persiste, élève que la maîtresse interroge. Quelques bribes enlacent les paroles de souffrance au-dessus du linoléum :
"Tout à coup… barrages de politesse… un flot d'aveux… Ici je suis à l'abri… Vous devriez vous reposer… Elle lui prit la main… bientôt le printemps, dit-elle… toutes les pendules de la maison… voilà mon mari… une odeur de grand air, de rue froide… gueule… acrobate… je le trouve très beau…. Toute rêveuse…. frileuse…il vérifia dans un miroir…il l'éteignit..."
Il y a toujours des livres sur la table de la chambre 11. Et des papiers. Elle écrit, souvent. Un jour, elle me demande en pleurant si j'ai un timbre pour envoyer sa lettre à son mari. Elle me la confie, l'écriture sur l'enveloppe est serrée, comme la voix, consciencieuse et tremblante. Je repasse sur les chiffres du code postal, pour qu'ils soient bien lisibles. Elle partira de la boîte aux lettres jaune de Cora.

Choros inextricable, le chant des trois femmes (dont un avec passé simple) explique le drame, complété par les grincements des sommiers de ceux qui ont renoncé à parler et par l'écho lointain des pas en pantoufles de quelques ombres qui déambulent. D'autres jours, l'histoire s'emballe, il va se passer quelque chose, on gronde, des hommes râlent, tempêtent, lancent des imprécations, la complainte enfle, devient colère. Les lendemains sont alors plus calmes encore : muselée la rage roupille en chien de fusil. Le silence reprend sa place épaisse jamais vraiment cédée le long des murs, mensonge d'harmonie contre les radiateurs toujours trop chauds qui font des flaques sur le sol brillant  juste au-dessous des paysages de rêves en posters gondolés ("que voulez-vous ma pauvre dame ? Ils ne feront plus de travaux, ça va être démoli dans deux ans").

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Mon fou à moi n'aime plus personne ici, les "fréquentables" sont sortis, il est resté, c'est injuste, enfant menteur, raciste et voleur de 58 ans. Son nouveau voisin de chambre a récupéré, il sait à nouveau regarder par la fenêtre, ne confond plus Pâques et Noël, admet que Jacques Chirac ne soit plus président. Il est revenu sur terre derrière ses gros yeux pâles, résignés et souriants. Les autres malades entrent souvent dans la chambre, il leur permet de fouiller dans son placard pour prendre des clopes. "trop bon trop con" murmure mon yéti d'un air méprisant.

Il essaie même, cet insupportable gentil,  de parler à mon frère qui lui répond, bourru, par monosyllabes. Il se cache, mon fou, l'homme seul au milieu du monde. Il n'a plus l'énergie pour les grandes et terribles crises qui faisaient trembler nos ciels. Résigné et fâché, mauvais, il observe ses colocataires, leur trouve des surnoms et jamais l'ombre d'une excuse. "Pink Monster", pour la jeune fille obèse en robe de chambre rose ; "L'immense con" pour l'homme de plus de deux mètres (comment tient-il dans ces lits exigus ?) qui penche toujours la tête sur son épaule droite ; "Le pot à tabac" pour celle qui a toujours faim ; "Le séisme" pour la femme d'en face qui rouspète et fait trembler les murs ; "La tragédienne" pour la lectrice ; Seule la petite jeune fille, "la pire des daubotes", échappe au sarcasme, il n'en dit rien, juste qu'il trouve qu'elle ressemble un peu à notre nièce. Presque de la compassion : "ils l'assomment pour qu'elle la ferme". Il a l'air de bien aimer aussi cette femme sans âge qu'on attache à un fauteuil parce que son corps penche irrésistiblement vers le sol, qui regarde par en-dessous, recopie des catalogues au stylo bille vert, fait des puzzles Disney très vite ou parle à son poupon de Celluloïd. Il ne se moque d'elle que lorsqu'elle s'écrie : "papa ! oh mon papa !" dix fois de suite, quand son père lui rend visite. Rarement.

Il est triste de ne pouvoir reprendre sa place de roi des fous, de semer la terreur, d'avoir sa cour, il tient à peine sur ses jambes, il n'a plus la force physique pour assurer le rôle, ses cheveux sont blancs, les muscles ont fondu, le sang ne bat plus assez vite pour vivre pleinement l'euphorie inégalée de la démence. Il dérobe quelques gobelets, cinq fruits, des sachets de cacao en poudre, un jeu de cartes, trois magazines, des serviettes. Sa revanche tient dans ces larcins, c'est sa rébellion, le souvenir de sa majesté. Il ne mange pas au réfectoire/salle de jeux et de télé (écran plat, TNT, anachronisme sinistre qui souligne la vétusté des lieux et, en contraste, atteste du délabrement), il s'assied parfois brièvement à la grande table, l'après-midi et ricane en douce (tout en collant des sachets de sucre dans ses poches), lui le champion d'orthographe, le premier de la classe, qui découvre les Scrabble parfois surréalistes des malades.

Mon fou est amer. Pourtant, l'autre jour, alors qu'il s'appuyait à moi pour aller à la cafétéria, apercevant les restes de neige sur les buissons, il a murmuré : "on dirait des fleurs". Et il suit de près l'aventure décalée d'une pâquerette qui a poussé, unique, au pied d'un des bancs, devant le bâtiment. Elle résiste au gel, à l'hiver qui déjà transperce. Inexplicable et têtue. C'est devenu un sourire entre nous, je lui demande, en arrivant, le bulletin de santé de la fleur. Les dernières nouvelles étaient encourageantes : "oh ! elle taille la route, la pâquerette !".

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