Il était une fois un prince qui allait devenir roi dès qu'il prendrait femme. Il avait déjà un certain âge, qu'il camouflait de plus en plus mal sous ses lunettes noires et le peuple s'impatientait ; s'impatientait et jasait. En effet, dans tout le royaume, on disait que le prince aurait préféré épouser un berger qu'une princesse. Ses parents, afin de faire cesser l'insoutenable rumeur, lui avaient mis le marché en main : le royaume contre un mariage.

Le prince devait donc se résoudre au plus vite à épouser… une femme ! Il y avait mis une condition irréductible : il fallait que la fiancée soit trrrrrrrrrrès mince, avec dix "r" et pas un de moins. Il s'imaginait déjà la promenant, fine silhouette en parenthèse, dans toutes les rues de la ville dont il serait le roi, comme un accessoire du dernier chic, terrrrrrrrrriblement élégant. Déjà, cédant à son hobby favori, il avait dessiné pour elle la plus belle des couronnes en papier mâché ainsi qu'une robe de mariée en plumes de héron cendré ce qui n'est pas très gai mais follement original, on en conviendra. Il fit le tour de la terre pour trouver une fiancée et il y avait toujours quelque chose qui clochait ; des filles au petit poids, il n'en manquait pas, mais étaient-elles de vraies maigres ? C'était difficile à apprécier tant qu'elles restèrent habillées mais toujours une chose ou l'autre ne lui semblait pas parfaite. Parfois, c'étaient les fesses qui étaient un peu trop charnues, d'autres fois la poitrine était par trop méditerranéenne. Il avait des haut-le-cœur quand il calculait, toise et balance à l'appui, leur Indice de Masse Corporelle.

Il était un si bon parti qu'il n'eut qu'à le décider pour que toutes les jeunes filles des pays traversés se mettent à marcher nues devant lui afin de gagner du temps et qu'il n'eût plus de fâcheuses déconvenues. Les plus minces affluaient de toutes les provinces des territoires traversés : des princesses diaphanes, des ingénues légères comme des souffles, des paysannes semblables à de jeunes rameaux. On devinait quelquefois leurs os de verre sous la peau frissonnante mais le prince trouvait que ce n'était pas encore assez. Parfois, près de céder devant une fille trrrrrrrrrès mince avec neuf "r" seulement, il sortait de la poche de son cardigan de soie sauvage violine le dessin de la robe de mariée… et il renonçait car aucune n'aurait su porter cette arachnéenne architecture sans la marquer d'un déhanchement ou d'une inspiration. Oh… parfois, dans les campagnes, il croisait bien de ces très jeunes filles toutes poussées en longueur, en jambes et bras, que les formes de la puberté n'avaient pas encore saisies mais il détournait le regard : le peuple n'aurait pas aimé qu'il épouse une enfant. Le peuple a parfois de drôles de préjugés, regrettait-il en soupirant. Il rentra chez lui tout dépité, presque sincèrement triste.

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Un soir par un temps affreux, éclairs et tonnerre, cascades de pluie que c'en était effrayant, on frappa à la porte de la ville et le vieux roi lui-même alla ouvrir.

C'était une très jeune princesse, et bien maigre encore, qui était là, dehors. Mais grands dieux ! de quoi avait-elle l'air dans cette pluie, par ce temps ! L'eau coulait de ses cheveux et de ses vêtements, entrait par la pointe de ses chaussures et ressortait par le talon... c'était pitié. Mais les vêtements mouillés collaient à un corps qui paraissait si mince que le roi s'empressa de la ramener au château. Là, le prince abattu consentit tout de même à lever les yeux de ses travaux d'aiguille et il vit qu'elle semblait trrrrrrrrrrès mince avec dix "r" et pas un de moins ! Son corsage n'était pas plus déformé que la tunique d'un jeune page et le tissu de la jupe semblait tomber droit, en un interminable et  étroit chemin de la taille aux chevilles, sans détours grossiers. Le roi et la reine, constatant avec bonheur l'intérêt de leur fils pour la princesse, offrirent l'hospitalité à cette dernière et l'invitèrent à se restaurer après s'être séchée et changée. Mais celle-ci, d'une voix délicate, refusa le plus poliment du monde d'avaler autre chose que deux verres d'eau et une cuillère à café de fromage blanc à 0% de matière grasse. Le prince se décida à envisager de faire mine de tomber amoureux. Encore fallait-il qu'il soit tout à fait sûr, avant de s'adonner aux joies du mariage et du pouvoir, de la maigreur de l'heureuse élue. Il ne pouvait décemment lui demander en ces lieux ni son poids ni sa taille et encore moins de défiler nue, la situation était particulière.

- Nous allons bien voir ça, pensait la vieille reine, mais elle ne dit rien. Elle alla dans la chambre à coucher, retira le drap qui couvrait le matelas, mit en plein milieu de la couche un petit pois trop cuit et refit le lit ; C'est là-dessus que la princesse devrait coucher cette nuit-là.

Au matin, pendant que la jeune fille faisait sa toilette, la reine alla vérifier sous le drap. Le petit pois trop cuit était toujours là, intact, parfaitement rond. Elle le prit délicatement dans sa vieille main et alla le montrer à son prince de fils. Alors il reconnut que c'était une vraie maigre puisque à travers un tissu si mince, elle n'avait pu écraser un petit pois trop cuit.

Le prince la prit donc pour femme, sûr maintenant d'avoir une vraie maigre. La robe de mariée en plumes de héron cendré fut splendide bien qu'un peu triste, on l'a déjà dit. Sous la couronne en papier mâché, on ne voyait qu'elle qui glissait telle un suaire suprêmement distingué sur les marches de l'église puis au bal qui suivit. La robe n'eut évidemment pas la vulgarité de s'asseoir à table et virevolta toute la soirée sur la piste de danse. Même lorsqu'elle tomba en un petit tas sur le parquet, en faisant aussi peu de bruit qu'en eut fait l'aile arrachée d'une libellule, on trouva ça très gracieux ; on aurait dit un oiseau enivré d'air qui, sur une révérence, se couchait pour la nuit. Elle eut un succès fou et des tas de femmes du royaume commandèrent la même au nouveau roi... sans jamais oser la porter tant elles étaient grrrrrrrrrrotesques avec dix "r" et pas un de moins, dedans.

Fin.

Conte librement inspiré de "La princesse au petit pois" de Hans Christian Andersen

Ecrit et illustré le 28/5/7 pour dedicacessen