vouivre00Chacun sa Vouivre. La mienne est toutes les femmes. Amante à l’attente, elle est languissante et huilée, griffe le ciel d’une balafre rouge quand elle le traverse, tempétueuse. C’est le rubis planté en son front qui fait ainsi flamboyer les nuits. Odorante de la terre qu’elle pénètre, cet humus qui enfante également les sapins noirs, elle attend. Sur les murs de pierre sèche perdus au fond des bois, enroulée en l’écorce rêche de l’arbre au coin de ma fenêtre, elle attend. Qu’on la pille ou qu’on la viole, qu’on la vole, qu’on l’envole. Quand, étouffant du vertige de ces songes infinis, elle veut échapper aux fièvres électriques, elle plonge dans l’ombre des bateaux qui promènent les touristes sur les lacs du Jura. Ils perçoivent parfois son chant et croient entendre les échos de la coque heurtée par les flots troublés. Mendiante, elle craquelle, se rompt, hurle puis murmure, sa complainte glisse et file loin, agrippée aux carpes. Ma Vouivre ne mange pas les enfants, elle berce ses petits rêvés sur son sein blanc, fleurant la vase et la résine. Quand elle voltige sous la surface des rivières quand elle se glisse à minuit dans les fontaines, elle avale tous les secrets féminins qu’elles charrient. Ma Vouivre est la confidente voleuse de ses sœurs. Elle enterre les tromperies, broie les incestes, incendie les amitiés interdites, digère les meurtres, efface les abandons, emprisonne en son cœur l’écho des aveux muets colportés par l’eau. Chaque secret dont elle se charge ainsi, grossit la pierre à son front, son âme bouleversante. Les hommes veulent tous s’en emparer.

Elle attend. Elle attend celui qui ne voudra pas l’escarboucle mais sa chair. Pour "voir" et aussi parce qu'il lui est si lourd parfois, elle pose l’objet parmi les herbes et part, nue, nager longtemps, libérée enfin de son fardeau. Mais depuis le milieu de l’onde, elle guette l’homme qui arrive. Il va la regarder, il va savoir. Il va arriver celui qui comprendra. Il verra sa queue serpentine disparue, deux jambes scellées ensemble l’ayant remplacée, il viendra la rejoindre pour y croire, les toucher et, longuement, les séparer enfin ; elle pourra après, le tenant par la main, marcher sur les ronces et la menthe. Elle le voit qui vient. Lui, aperçoit le monstre et rampe, comptant ne pas être découvert. Déjà elle disparaît, déjà elle n’est plus là, les yeux du pillard sont tout entier dans le feu qui vibre sur la rive. Il veut plus que tout ce trésor, l’or secret. Il se prosterne, tend la main, va toucher au but.

Le cri qui suit n’est pas le sien. C’est l’appel éclatant et désespéré de la Vouivre jalouse, c’est la guerre qui se déclare, les cieux qui se referment sous les écailles du dragon, la grande nuit qui commence. Les serpents jaillissent à l’invocation, obéissent en sifflant et mordant.

Quand ils repartiront, entraînant leur souveraine presque morte du combat en leurs demeures sépulcrales, ils ne laisseront que des souvenirs cendreux près de l’eau refermée.

...J'’aimerais tant qu’un jour, elle laisse son butin aux voleurs aveugles, et que débarrassée de sa mission, elle rejoigne la cohorte des femmes colorées, vives et repues de leur chair pleine. J’aimerais la retrouver partant au ciel comme un ballon de baudruche, remuant des fesses d’ogresse dans les fleurs et la douceur du printemps, frottant sa poitrine montgolfière au nez des gars qui savent danser le tango.

vouivre02

Ecrit le 18/2/7 pour dedicacessen