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Dernier soleil des vacances, l'eau flambe sur la mousse des pierres, la petite robe jaune se pose sur l'herbe des sauterelles, entre les frênes et les aulnes, à côté des premières feuilles mortes. Plus loin, des travailleurs dissolvent leur dimanche à côté d'un feu de bois dont l'odeur va bien avec le frisson de la rivière. La petite robe jaune s'assied et, les genoux à la poitrine, les yeux dans le courant, parle vite ; du lycée qui va reprendre, de la peur qui est là, du grand frère qu'elle n'a pas. La petite robe jaune a du souci à grandir, à être trahie par d'autres robes, à se frotter aux ronces de l'envie. Elle soupire et les ombres jouent sur elle en nuées d'insectes avides. Des feuilles recroquevillées virevoltent jusque sur ses bras, comme du papier brûlé où errerait le souvenir des mots d'un amoureux chimérique ; elle sursaute. La petite robe jaune a seize ans et bien de la peine, bien des sourires aussi, qui lui échappent, comme des oiseaux, sur la berge. Elle ne court plus après les lapins en costume, elle ouvre des livres sans images qui finissent par s'endormir sur ses genoux. Puis elle mord, gourmande et fière, dans la tarte qu'elle a faite elle-même la veille, sous le tablier à carreaux. Elle se met en boule, le soleil s'amuse de ses mollets ronds de petite fille, elle ferme les paupières sur ses yeux de chat, impossible de dormir, des libellules vibrent dans l'air chaud, l'école semble si invraisemblable. On entend un enfant éclabousser l'espace, des motos vrombissent sur la route derrière les arbres, le monde va vite, il faut s'étirer et se lever, s'épousseter du plat de la main, chasser les rêveries qui dégringolent sans bruit sur la terre tiède ; piétinés la tragédie, ses amours immortelles, ses amitiés assassines, les désirs extrêmes de meurtre et d'étreinte. La petite robe jaune va voler sur la rivière, les pieds dans l'eau toujours glacée où nagent des monstres femelles et des poissons onduleux. Tout l'été couvre ses épaules et elle devrait y renoncer ? Quelle absurdité. Enfermée bientôt la petite robe jaune, froissée sur une chaise dure, tachée d'encre bleue moins bleue que ce ciel où vingt-six martinets dessinent un instant un message de victoire.


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